« Maintenant la maîtresse de Dondog repose sous une pierre tombale, maintenant elle gît, maintenant la maîtresse repose et se décompose, on pourrait imaginer sa sépulture par exemple dans un petit cimetière de campagne, à la lisière d'une forêt de sapins, près des champs en friche et près d'une grange délabrée, les os de la maîtresse bientôt auront perdu toute la viscosité de la vie, son corps de maîtresse deviendra humus puis descendra plus bas encore dans l'échelle de la non-vie et perdra la viscosité, l'élasticité, le droit à la fermentation ralentie ou grouillante de la vie, maintenant la maîtresse de Dondog va cesser de fermenter et elle va entamer sa descente et devenir un ensemble filamenteux et friable que nul ne pourra nommer ni écouter ni voir. Voilà à quoi bientôt elle sera réduite, dit Dondog. Tout son être se sera décharné jusqu'à la poussière et se sera effacé. Tout aura rejoint les magmas non vivants de la terre. Et quand je dis tout, je pense en priorité aux mains qui, dans les marges des cahiers de Dondog, si souvent inscrivaient des annotations malveillantes, et aux yeux qui ont relu le texte de la dénonciation accusant injustement Dondog, ou encore à la langue de la maîtresse qui a léché le bord de l'enveloppe pour la cacheter; tout cela se dispersera au milieu de la terre non vivante. Les nombreux constituants nobles et ignobles de la maîtresse alors ne constitueront plus rien. [?] Maintenant la maîtresse gît sous les moisissures qui aident la vie à s'épanouir et qui ne font plus l'effort de migrer vers elle, car même s'il reste encore quelque chose d'elle, cette improbable substance n'entre plus en résonance avec la vie et avec les moisissures de la vie. Elle gît sous le moisi de la terre et sous les champignons, elle gît sous les champignons qui portent des noms admirables, sous les pholiotes et les agarics, sous les russules fétides, les russules noircissantes, les russules de fiel, les russules charbonnières, elle est néant sous les cortinaires à odeur de prune et sous les cortinaires resplendissants, sous les lentins tigrés et les panelles; la maîtresse de Dondog a fini de pourrir et de disparaître, une poussière nue et annulée s'est substituée à elle, infiniment non existante, et cette poussière n'est rien sous les champignons, que ceux-ci soient en pleine santé ou déjà à l'agonie, gâtés et ramollis, cette poussière de maîtresse n'est plus rien sous les limacelles tachées et pourries, sous les amanites dorées et pourries, sous les omphales pourries. [?] Et, puisque nous en sommes là, signalons que Dondog aime les champignons, mais sans plus. À aucune période de sa vie, qu'il se soit ou non occupé d'écrire ou de murmurer des romans, les champignons de forêt n'ont figuré dans ses domaines poétiques de référence. Tout crûment dit, les champignons n'ont pas leur place dans l'univers lexical de Dondog. Jamais je n'ai prétendu à haute voix que la maîtresse était un vieux champignon pourri, prétend-il. Cela ne fait pas partie des injures que j'ai coutume de. Ces mots jamais n'ont franchi mes lèvres. On ne verra donc pas, aujourd'hui non plus, Dondog s'avancer vers la maîtresse pour articuler une formule pareille. Et pourtant, une plainte a été déposée contre Dondog, une accusation vicieuse, on y affirme qu'il y a eu outrage de la part de Dondog, on y spécifie que, dans les vestiaires du Cours Élémentaire Deuxième Année, vers onze heures trente, Dondog a ouvert la bouche pour dire: ?La maîtresse est un vieux champignon pourri.? Un vieux champignon pourri!? »
Une cuillerée de mémoire en moins, et l'ironie, la musique, l'exigence d'une révolte contre l'inadmissible et autres broutilles annexes, on m'avait puissamment élagué, quand on résume." Breughel a subi une lobotomie qui l'a privé du sens de la durée, mais pas de ses passions essentielles. Et, quand la guerre éclate en Balkhyrie, il n'a pas besoin de longtemps réfléchir pour choisir son camp : ce sera celui de la nuit, de la violence et de la défaite. Dans le clair-obscur lunaire, Breughel rassemble ceux qu'il aime, tous ses amis hommes, femmes, animaux, dictateurs et poupées, et il essaie de tenir jusqu'à la fin. Pour sa très chère Molly, pour la très émouvante Tariana et pour les gueux qui ont survécu, il compose des opéras et met en scène des histoires d'amour. Comme la Blkhyrie a été détruite, plus rien n'empêche d'imaginer qu'on va y instaurer, fût-ce pour quelques heures, un paradis égalitariste et fraternel. Mais l'appel des décombres est trop fort. L'utopie sombre dans les flammes... Et seul subsiste l'au-delà : c'est-à-dire l'humour noir.
Chacun à leur tour, Maria Samarkande puis Jean Vlassenko sont interrogés dans une cellule du centre de détention de la Colonie. Chacun de ces interrogatoires est suivi de six contes, écrits respectivement par Jean et par Marie, et d'une conclusion. Vue sur l'ossuaire est un roman d'amour : tous les contes, raccordés aux deux brefs chapitres et aux deux conclusions, n'ont été écrits que pour se faire un serment de fidélité amoureuse, pour rester ensemble, dans un souvenir commun, par-delà la mort. Antoine Volodine a écrit plusieurs romans dont Le Port intérieur et Nuit blanche en Balkhyrie. Il est également auteur de science-fiction.
Qu'est-ce que le post-exotisme ? ... Comment et pourquoi une littérature de rêves et de prisons, profondément étrangère aux traditions du monde officiel, a-t-elle pu exister dans le quartier de haute sécurité où pourrissent les criminels politiques ?... Quelle voix récite les livres, quelle main les signe ?...Pour donner un sens à son agonie, l'écrivain emprisonné Lutz Bassmann murmure des réponses et, ce faisant, il compose une ultime fiction.Ont prêté leur mémoire à cette entreprise intemporelle : Lutz Bassmann, Ellen Dawkes, Iakoub Khadjbakiro, Elli Kronauer, Erdogan Mayayo, Yasar Tarchalski, Ingrid Vogel.Antoine Volodine est traducteur. Il a publié une dizaine d'ouvrages dans lesquels il explore un univers romanesque particulier, placé sous la double marque de l'onirisme et de la politique.
Cette femme qui marche dans la nuit, un manuscrit sous le bras, le long d'une avenue déserte, a-t-elle ou non rendez-vous avec la mort ? Elle semble connaître la réponse, mais que sait-elle exactement ? Toute son existence est liée à un livre, une immense anthologie dont les pages tracent le portrait d'une époque fictive - le IIème siècle -, et tentent d'élucider les sombres mystères d'une société - la "Renaissance" - : comme le ferait une mémoire contrainte, sous la chape de plomb du totalitarisme, à se dissimuler dans l'imaginaire et le discours codé. Or quelqu'un, à l'évidence, manipule les éléments de l'intrigue ainsi nouée : une jeune terroriste, en compagnie du policier qui a organisé sa fuite, se retrouve le temps d'un amour aux confins de l'Europe et de l'Océan. C'est elle qui, par défi, invente devant nous un monde baroque et lugubre dont elle est sans doute l'émanation la plus tragique.
Lorsque John Wheelwright évoque avec nostalgie le puzzle invraisemblable de sa jeunesse, un personnage en émerge : Owen, son ami dont la frêle enveloppe dissimulait une volonté de fer, une foi absolue ou la conviction profonde qu'il était l'instrument de Dieu. Cet ange du Bizarre ne s'était-il pas assigné la double tâche de réparer le tort causé à John et de sauver le monde ?
Dans Comme un collégien, Smiley repart en guerre et reprend sa longue marche vers l'insaisissable Karla. Et cette lutte par moments tourne à l'obsession: dans l'ancien bureau de son chef, Control, Smiley a fait accrocher une photographie de passeport, fortement agrandie. C'est Karla, dont l'effigie, exposée ainsi, est comme ces figurines de cire sur lesquelles les sorciers exercent leurs talents. Dans l'Extrême-Orient pris dans la tourmente de la guerre, sur les plages sans fin du Schleswig-Holstein et dans les salons douillets du quartier des ambassades à Berne, le duel se poursuit sans répit. Échappant à l'espace confiné des bureaux où les services secrets livrent leur obscur combat, Comme un collégien, deuxième volet de la « trilogie de Karla », est un des romans les plus riches que le Carré nous ait donnés.
Ce volume rassemble quatre-vingt contes zen venus de la Chine, du Japon, de l'Inde et du Tibet. Chacun de ces contes, aussi divers que colorés, fait jaillir l'étincelle d'une profonde vérité psychologique et spirituelle. Par la grâce d'un renard, d'une tortue, d'un tambour magique, voici que s'entrebâille la porte du merveilleux. Les histoires qu'Henri Brunel choisit pour nous, et qu'il raconte à sa façon, sont délicieusement paradoxales et toujours évocatrices. Pétillantes de vie et d'humour, elles nous font goûter la saveur et la liberté du Zen.Henri Brunel a été proviseur de lycée et professeur de yoga pendant plus de trente ans. Il a écrit de nombreux ouvrages chez divers éditeurs sur les oiseaux, le zen, la prière, notamment Restez zen, Guide de relaxation pour ceux qui n'ont pas le temps (Le Seuil, 1996 et 2002), Les Plus Beaux Contes zen (Calmann-Lévy, trois tomes et une version illustrée parue en 2002), Je confie mes traces aux nuages (Calmann-Lévy, 2002), Humour zen et L'Année zen (Calmann-Lévy, 2003).
Refonte en version poche de Mémoire de mon enfance bretonne (978273735992-7). Roland Colin est le fils d'un émigré breton élevé au pays par Marig ar Rouz, son étonnante grand-mère qui a vécu trois guerres (1870, 1914-1918, 1939- 1945), découvert Buffalo Bill et ses Indiens à Brest en 1889, et est morte à presque 90 ans. Près d'elle, son petit-fils reçoit le précieux viatique de la langue et de la culture des racines. Pour le jeune adolescent, la guerre en Bretagne est une bouleversante épreuve, tempérée par la magie de la vie du terroir. A la Libération, Roland Colin monte à Paris, en quête d'un engagement social et professionnel dans un monde à rebâtir. Il entre à l'Ecole de la France d'Outremer où Senghor est son professeur. Négritude et Celtitude se comprennent alors comme alliance entre les identités et les solidarités nouvelles à construire. Ce livre est l'histoire d'un parcours fertile en expériences rejoignant les problèmes les plus vifs du temps présent.
1954, dans un hôpital militaire de Hanoi, Yann, un soldat breton, est soigné par Mai. Ils tombent amoureux, mais le père de la jeune fille l'a promise à un autre. Elle s'insurge, elle est bannie de la famille... Ils se marient en toute hâte, avant que Yann rejoigne la cuvette de Diên Biên Phu. Après la défaite de l'armée française, Yann est emmené dans un camp d'internement. Dans une langue poétique, avec grâce et pudeur, Hoai Huong Nguyen peint le Vietnam d'hier et un amour qui affronte la violence d'une guerre. L'histoire bouleversante de Mai et de Yann laisse percer la lumière des humbles héros qui croient à la liberté et à l'absolu malgré les vicissitudes de l'Histoire. Tout est là : l'Histoire, l'histoire, la manière de les faire s'imbriquer, la netteté de l'écriture, la volonté de trouver une parole adéquate à la tragédie, la complexité des psychologies... "Un instant de littérature pure." Yann Moix, Le Figaro littéraire.
Après avoir raconté, dans le premier tome de ses Mémoires, son enfance dans le Maroc d'avant-guerre et son arrivée en France en 1945, Driss Chraïbi reprend le fil de son récit autobiographique. Au début des années 50, il découvre une autre planète, l'Alsace, et s'y installe avec sa femme dans une sorte d'ermitage amoureux voué à l'écriture. Puis ses premiers succès d'écrivain le ramènent à Paris et la communauté maghrébine trouve en lui l'une de ses premières voix dans le milieu littéraire. Défilent ensuite les années France Culture, les années canadiennes, les années à l'Ile d'Yeu, les amis et les rencontres (François Mitterrand, Lucien Bodard...), les paysages, les livres et les femmes de sa vie.
Oui, j'y avais repensé. Qu'est-ce qu'il s'imaginait. Je n'avais pratiquement fait que penser à ça depuis ce matin, mais y penser avait fini par prendre la forme d'une ville, d'un premier amour, la forme d'un porte-conteneurs." Le corps d'un homme est retrouvé au pied de la digue Nord du Havre, avec, dans sa poche, griffonné sur un ticket de cinéma, un numéro de téléphone, celui de la narratrice. Convoquée par la police, elle prend le train pour Le Havre, ville de son enfance, de sa jeunesse, qu'elle a quittée il y a longtemps. Durant ce jour de retour, cherchant à comprendre ce qui la lie à ce mort dont elle ignore tout, elle va exhumer ses souvenirs mais aussi la mémoire de cette ville traumatisée par la guerre, ce qui a disparu, ce qui a survécu, et raviver les vestiges d'un amour adolescent.