Le 17 février 1600, s'allumait au c?ur de Rome, sur le Campo dei Fiori, le bûcher où périssait Giordano Bruno, " philosophe-troubadour de l'infini ", l'un des plus libres esprits de son temps et peut-être de tous les temps. Avant opté pour le copernicianisme, Bruno l'avait dépassé d'emblée. Ce n 'est pas la théorie purement astronomique de 1 'héliocentrisme qui le passionnait, mais la nouvelle vision du monde qu'engageait le décentrement de la Terre - non pas la cosmographie, mais la cosmologie. Il fut l'ardent propagandiste d'un univers infini, de la pluralité des mondes, et du vitalisme cosmique. Certes, il serait abusif de faire de Bruno le pionnier de la science nouvelle. C'est Galilée, de vingt ans son cadet, qui en jettera les fondements. Le génie de Galilée ne réside pas seulement dans ses découvertes scientifiques, que ce soit en mécanique ou en astronomie, mais tout autant dans sa méthodologie : défendant la méthode expérimentale, il insista sur la nécessité d 'adopter en physique des modèles mathématiques. Il dut subir deux procès intentes par le Saint Office (1616 et 1633). Dans la prose philosophique et scientifique de Bruno et de Galilée les choix stylistiques et formels sont de première importance : ils découlent de leur prise de conscience du rôle social de la science et de la philosophie. Seule une nouvelle langue, ou plutôt une langue capable de supporter le poids de l'annonce du nouveau inonde, peut frapper le lecteur et le rendre solidaire de la révolution en acte. Au-delà des différentes expériences stylistiques et d'écriture de Bruno et Galilée, ce qui compte, pour nous aujourd'hui, c'est la lutte qu'ils ont menée pour impliquer leurs lecteurs, le " public ", dans la nouvelle vision du monde. La littérature est le lieu où les efforts déployés par Bruno et Galilée pour faire partager leurs enthousiasmes s'exercent en combats souvent violents. Ils ont l'ambition de faire de la connaissance de l 'univers une forme d'engagement anthropologique. Des astres, aux cités, aux hommes.
Luca Salza est maître de conférences en études italiennes à l'Université Charles-de-Gaulle Lille 3. Ses travaux portent sur l histoire des idées en Italie. Il est l auteur de Métamorphose de la Physis. Giordano Bruno, Vrin-La Città del Sole, 2005. Il a édité en 2007 le numéro de la revue « Europe » consacré à Giordano Bruno et à Galilée. Il est rédacteur de différentes revues européennes de philosophie dont « L'Art du Comprendre » et « Outis! ».
Dans les années trente, Walter Benjamin élabore une thèse essentielle sur l'héritage culturel de la Grande Guerre : l'homme contemporain aurait perdu sur les champs de bataille la capacité de raconter son expérience parce qu'il est livré à un univers où les machines dominent et où ce qui mérite d'être raconté, disparaît. Au début de son Voyage au bout de la nuit, au moment où il se met à écrire, Céline semble confirmer cette thèse lorsque son personnage affirme : " II est pas facile de raconter à présent ". La Première Guerre mondiale nous a plongés dans la barbarie. Il n'y a plus les mots pour " dire ", pour " représenter ". Néanmoins, toujours en compagnie de Benjamin, ce volume essaie d'explorer les possibilités d'une conception positive, nouvelle de la barbarie en suivant des artistes, des philosophes, des réalisateurs qui se confrontent à la question de la catastrophe. Ils ne parlent pas directement de la guerre. Ils travaillent plutôt sur l'impossibilité d'en parler. Ils choisissent souvent le silence. Mais ce silence ne signifie pas une absence de choses à dire, il exprime plutôt une stratégie de rupture et de résistance : ne pas écrire sur la guerre permettrait de ne pas réaliser la catharsis qui ferait oublier la guerre, et retourner dans les mêmes schémas de pensée qu'avant, ceux qui ont mené à la catastrophe.
Résumé : Si aujourd'hui nous devions imaginer un écrivain plus que tout autre étranger aux différentes formes de nationalismes, de patriotismes, et d'identification à une culture, à une terre, voire à une langue, nous penserions à Kafka. Son écriture de la disparition, de la dissolution de soi dans le tourbillon des mots et des absences, nous permet d'imaginer qu'être clandestin, mineur, réfugié, braqué, c'est se trouver dans la position la plus révélatrice pour témoigner de la catastrophe dans laquelle nous sommes aujourd'hui, en trouvant des mots, des babils, des silences, pour la reconnaître et s'y opposer. Nous proposons une lecture déterritorialisante de Kafka. Contre ceux qui l'enracinent dans une langue, une culture, nous défendons l'idée d'une littérature et une pensée métissées et migrantes avec - et grâce à - Kafka. Cette expérience d'écriture est, pour nous, inassimilable à la logique des États et des pouvoirs ; elle offre l'exemple d'un geste "destituant" : un geste politique et esthétique qui suspend les chaînes du commandement.
Plus de soixante-dix ans après la mort de Colette (1873-1954), alors que son oeuvre fait son entrée dans le domaine public, le moment est venu de reconsidérer la place singulière qu'elle occupe dans notre histoire littéraire et culturelle. Il se pourrait que Colette nous parle aujourd'hui plus que jamais. Eprise de liberté, c'est de haute lutte qu'elle acquit son indépendance. Cette liberté de penser, d'agir, de sentir permit à Colette d'offrir à notre littérature de nouveaux personnages de femmes et d'aborder en pionnière des thèmes jusqu'alors ignorés des romanciers de son temps. Avec Claudine, première héroïne moderne de notre littérature, elle invente la jeune femme farouche qui donne à toutes les femmes une voix, et aussi un regard singulier. Lire Colette, c'est rebattre les cartes du jeu amoureux, jouer avec les normes, faire éclater les cadres. C'est aussi inquiéter les certitudes dans lesquelles nous baignons. Son oeuvre tire sa sève de son enfance, si proche d'un paradis dont la perte la hanta toute sa vie. Mais sans naïveté et simplement dans la mesure où cette enfance fut un état de communion privilégiée avec la nature environnante. Il faut dire que Sido, sa mère, manifesta et lui enseigna un respect profond du vivant : vigilance, scrupule, responsabilité. Aussi, très tôt, Colette embrassa ce qu'on ne nommait pas encore la cause animale. Le monde de Colette, c'est le nôtre, mais perçu à travers toute la richesse de ses sens. Pour une large part, son génie aura été de transcrire cette expérience sensorielle dans un style unique. L'art de Colette est un art de la synesthésie et de la matérialité, un art de la surprise et de l'émerveillement qui donne chair aux mots. Dans une époque où nos liens avec la nature se sont défaits et où la puissance de mort semble prendre le pas sur la puissance de vie, lire, relire Colette aujourd'hui pourrait bien être un acte salutaire.
A l'évocation du nom de Samuel Beckett (1906-1989), ce sont les silhouettes de deux clochards dépenaillés et magnifiques qui viennent immédiatement à l'esprit. En effet, pour la postérité, Beckett restera avant tout l'auteur d'En attendant Godot. Et plus généralement un auteur dramatique. Il faut dire que la première représentation de cette pièce, en 1953, a été l'occasion d'une des plus grandes déflagrations de l'histoire du théâtre. Beckett s'est imposé très vite comme l'initiateur d'un théâtre d'un type nouveau, dont l'ambition serait désormais de faire voir l'invisible. Il refuse un art qui se contenterait d'être, comme le théâtre traditionnel, représentation. Le théâtre nouveau devient, avec Beckett, un art de la pure présence. A chaque nouvelle pièce, il aura tenté de réaliser toujours mieux cette ambition. On peut trouver étrange, pourtant, de réduire ainsi une oeuvre immense et protéiforme, solitaire s'il en est, bilingue de plus, faite de nouvelles et de romans, de pièces de théâtre d'envergure et de "dramaticules" , de proses au statut parfois incertain et de poèmes sans pareils. Et d'une correspondance immense. C'est oublier, en particulier, que Samuel Beckett a inventé un langage romanesque nouveau où l'humour et la dérision ont leur place en même temps qu'un certain tragique de l'écriture. Et, dans tous les genres qu'il a abordés, se dessine un nouveau rapport aux personnages. Ceux-ci en effet, chez Beckett, soumis à un dépouillement toujours plus grand, sont pris dans des corps vus davantage comme des obstacles que comme des possibilités. Dans cet état de délabrement, ce qui demeure, c'est la parole. Une parole loin de toute forme de communication, mais qui permet bien plutôt à l'être de se manifester. Le présent numéro d'Europe propose des approches nouvelles et originales sur une oeuvre qu'on ne finira jamais, à chaque lecture, de redécouvrir. Une oeuvre en laquelle on a pu voir avant tout "une épopée du langage, une aventure de mots" . Textes de Robin Wilkinson, John Banville, Jean-Michel Rabaté, Thierry Robin, Gabriel Josipovici, Jean-Michel Gouvard, Llewellyn Brown, Stanley E. Gontarski, Matthieu Protin, Barbara Bray, Marek Kedzierski, Mégane Mazé, Maylis Besserie, Denis Lavant, Alice Clabaut, Judy Hegarty Lovett, Hélène Lecossois, Pascale Sardin, Yann Mével.
Rainer Maria Rilke est né en 1875 à Prague, d'une ancienne famille carinthienne dont il était le dernier représentant. Après une enfance triste et inquiète, enfin sorti de l'Ecole des Cadets à laquelle son père, officier, l'avait condamné, c'est une vie de voyages qu'il commence. Découvertes de l'Italie, de la Russie dont il apprend la langue. Stations à Worpswede où vit un groupe de peintres paysagistes et où il rencontre Clara Westhoff Séjours à Meudon où l'attire la protection amicale de Rodin, à Paris où il fait la connaissance de Gide et de Verhaeren dans les Baux où l'enchante le pur paysage provençal. Voyages encore et toujours en Suède, à Rome, à Venise, en Belgique, au Danemark, en Egypte, en Dalmatie, en Espagne enfin - jusqu'à la guerre qui déchire en lui des fibres secrètes et le condamne à des années d'immobilité et de silence... Dans la solitude de la campagne valaisanne, il s'affranchit peu à peu du long cauchemar et remet sur le métier ses plus purs poèmes, les Elégies, conçues et commencées dès 1913 dans le petit château de Duino, où le bruit monotone de l'Adriatique, qui venait en battre les fondations, lui avait prêté ses rythmes les plus amples. Il vient de traduire les poèmes de Paul Valéry et - don aimable et imprévu - d'accorder sa a petite lyre u avec les mots les plus clairs de la langue française, lorsque, à l'âge de cinquante-deux ans, la mort l'enlève à une gloire européenne qu'il ne redoutait même plus, tant il avait fini par en faire peu de cas. Au commencement de Rilke était la poésie, et à sa fin encore, chaque parole qu'il prononçait, en était chargée. Mais entre ces deux poésies se place une vie riche en expériences intimes, en souffrances qui peu à peu épuisèrent une âme et un corps sensibles à l'excès, en lune avec tous les démons du coeur. " Car les vers ne sont pas des sentiments (on les a toujours assez tôt) mais des expériences..."