La petite place de pierre semblait flotter dans la réverbération d'un midi ardent quand le Christ d'Elqui, à genoux sur le sol, le visage levé vers le ciel - les mèches de ses cheveux noirs bleuissant sous le soleil de l'Atacama -, se sentit tomber en extase. Il n'en fallait pas moins: il venait de ressusciter un mort.Depuis des années qu'il prêchait ses axiomes, ses conseils et ses sages pensées pour le bien de l'humanité - tout en annonçant au passage: "le jour du Jugement dernier est proche, repentez-vous, pécheurs, avant qu'il ne soit trop tard" - c'était la première fois qu'il vivait un événement d'une ampleur aussi sublime. Et cela avait eu lieu sous le climat aride du désert d'Atacama, plus précisément sur la place d'une compagnie salpêtrière, le lieu le moins approprié pour un miracle. Et, par-dessus le marché, le mort s'appelait Lazaro.Il est vrai que pendant toutes ses pérégrinations sur les chemins et les sentiers de la patrie il avait soulagé un grand nombre de personnes de leurs maux et de leurs douleurs et même tiré de son lit putride plus d'un moribond abandonné par la médecine. Sollicité à son passage par une multitude de malades en tout genre - sans compter la faune d'aveugles et de paralytiques, d'estropiés et de mutilés qu'on lui amenait en civière ou qui se traînaient jusqu'à lui dans l'espoir d'un miracle - il leur donnait l'onction et les bénissait sans distinction de credo, de religion ou de classe sociale. Et si, grâce à une imposition des mains ou à un de ses remèdes maison à base d'herbes médicinales - il en donnait aussi - le Père éternel voulait bien rendre la santé à l'un de ces pauvres malheureux, alléluia, mes frères! Et, dans le cas contraire, alléluia aussi! De quel droit pouvait-il approuver ou désapprouver la sainte volonté du Très Haut...Mais ressusciter un mort était une autre affaire. C'était du grand art. Jusqu'à présent, quand un proche venait lui demander en sanglotant: "Ayez la bonté de vous rendre à mon domicile pour voir si vous pouvez faire quelque chose pour mon petit, décédé pendant son sommeil, señor don Cristo", ou "pourriez-vous porter les saintes huiles à ma mère qui vient de mourir, rongée par la tuberculose, la pauvrette". (Ils laissaient parfois entendre qu'ils lui offriraient une précieuse relique de famille puisqu'il n'acceptait pas de dons en argent.) Dans ces occasions comme dans tant d'autres, le Christ d'Elqui répétait une phrase aussi usée qu'un ticket d'alimentation: "Je suis désolé, mon cher frère, ma chère soeur, vraiment désolé, mais l'art suprême de la résurrection est une exclusivité du Divin Maître."Et c'est ce qu'il avait dit aux mineurs couverts de terre qui étaient arrivés en portant le cadavre d'un compagnon de travail au moment où, en état de grâce, il dissertait sur le pouvoir diabolique de certaines inventions créées par l'homme sur l'esprit des catholiques pratiquants ou de toute personne croyant en Dieu et en la Sainte Vierge. Les porions avaient fait irruption au milieu des auditeurs, portant le corps du défunt, mort de toute évidence d'une crise cardiaque comme ils l'avaient expliqué en l'étendant avec précaution à ses pieds, sur le sol brûlant.Affligés, agités, parlant tous à la fois, ils lui avaient expliqué qu'après avoir mangé la platée de haricots blancs du jeudi, alors qu'ils allaient à l'auberge boire un coup "pour faire passer la terre", la tragédie avait eu lieu: leur camarade s'était soudain pris la poitrine à deux mains avant de s'écrouler comme frappé par la foudre, sans même avoir le temps de dire "santé!"- Maintenant il est là, don. Essayez de faire mieux que ce feignant d'infirmier qui n'a que du permanganate et du sparadrap sur ses étagères, dit l'un d'entre eux.
Hernan Rivera Letelier est un conteur d'histoires chaleureux, qui nous rend notre capacité de rêver ". Luis Sepulveda Il faudrait énumérer une à une les compagnies salpêtrières perdues dans ces vastes étendues délirantes ; il faudrait être un véritable homme du désert pour être digne de l'honneur de prendre une poignée de terre et la jeter sur cercueil de cette femme héroïque, de cette bienheureuse hétaïre du salpêtre connue dans tout le désert sous le nom de Reine Isabel ; une Reine que nous avions tous fini par aimer comme on aime le désert, avec son âpre horizon de pierres et ses doux mirages bleus. " H. Rivera Letelier a vécu dans le désert d'Atacama et il raconte, dans un style puissant et burlesque l'enterrement de la reine Isabel et celui d'un univers à la fois désespéré et débordant de vitalité. Un inoubliable voyage dans une zone ravagée où les prostituées sont les seules manifestations de la tendresse humaine. Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille HAUSBERG
Hernan RIVERA LETELIER est né à Talca, au Chili, en 1950, mais il a toujours vécu dans les déserts des mines de nitrate d'Atacama. Il y a longtemps travaillé comme ouvrier, puis employé, après avoir fait des études secondaires à vingt-cinq ans. Il a reçu pour ses deux premiers romans le Grand Prix de littérature du Chili. Il est l'auteur de La Reine Isabel chantait des chansons d'amour, du Soulier rouge de Rosita Quintana et de Mirage d'amour avec fanfare.
Elle s'appelle Golondrina del Rosario, elle joue du piano et enseigne la déclamation poétique, elle est toute délicatesse et sensibilité. Il s'appelle Bello Sandalio, il est roux et trompettiste de jazz dans les bordels de la région. Ils se sont rencontrés une nuit de passion, elle s'est donnée à lui... Ils vivent dans une colonie minière du désert d'Atacama où l'on attend une visite présidentielle, mais la fanfare des "damnés de la terre", menée par le barbier anarchiste, prépare un autre type de réception. L'auteur de La Reine Isabel chantait des chansons d'amour s'est donné pour tâche de chanter " son " désert " où les seules fleurs sont l'ombre des pierres " et d'en raconter l'épopée infernale à travers des personnages qui vont à l'essentiel : la vie et la mort, la douleur et la folie, la force de l'amour, des rêves et de l'utopie.
1907 est une année de grandes grèves au Chili. Dans les mines de nitrate du désert d'Atacama, des milliers de mineurs décident de faire une grande marche à travers le désert en direction de la petite ville de Santa Maria de Iquique, où doivent se tenir, pensent-ils, des négociations. Parmi eux, on croise des personnages incroyables : Olegario le mineur amoureux de la silhouette de gitane sur son paquet de cigarettes, Gregoria l'énergique veuve au grand coeur, Idilio le constructeur de cerfs-volants, et la jeune Liria Maria.Tous ces protagonistes pleins de force et d'innocence sont inexorablement entraînés vers un dénouement tragique et réel : la répression fera trois mille morts. Hernân Rivera Letelier mêle épopée sociale et vies romanesques dans un récit à plusieurs voix magnifique et poignant. Il continue son exploration de cet univers prodigieux que fut le monde des mines d'Atacama, qu'il chante dans une écriture rude et magique qui n'appartient qu'à lui.
Employé de classe internationale pour hôtel de classe internationale. C'est ainsi que l'hôtel Samarcanda entend recruter un nouveau groom. Máximo, dix-sept ans, trois poils de barbe, bien décidé à sortir de l'enfance, se porte candidat. Adolescent solitaire un brin obsessionnel, passionné par la lecture de revues scientifiques et fasciné par les mécanismes de sa pensée, qu'il observe pendant des heures, il est convaincu que cette expérience sera sa véritable entrée dans le monde des adultes. Comme souvent dans les romans d'apprentissage, rien n'est conforme à ce qui était prévu, et c'est tant mieux. Passé et futur se bousculent et forment un précipité subtil et drôle, où l'on résout à la fois le mystère de l'origine tout en sautant dans l'inconnu - l'amour peut-être ? Où l'on découvre aussi que personne n'est exactement celui qu'on croit : il faut être indulgent. Et même tendre. Ce court roman époustouflant de maîtrise, splendidement écrit, est une des plus belles choses qu'il nous ait été donné de lire sur l'art délicat de grandir.
Erasmo Aragón est un journaliste salvadorien exilé au Mexique. Au début des années 1990, le gouvernement du Salvador et la guérilla entament des négociations ; il songe à regagner son pays d'origine, ce qui lui permettrait également de planter là sa femme et sa fille, qui l'énervent prodigieusement (d'autant plus qu'Eva sa femme vient de lui révéler sa liaison avec un acteur de pacotille). Hanté par des souvenirs confus, de vieilles culpabilités et la peur de ce qui l'attend au Salvador - après tout, il a toujours soutenu la guérilla - il vit dans un état second, coincé entre les vapeurs de l'alcool et les bouffées d'angoisse. Terrorisé par une douleur lancinante au foie qui l'empêcherait presque de boire si elle ne le poussait pas à se précipiter un peu plus dans la vodka tonic, il consulte don Chente Alvarado, un vieux médecin placide qui lui prescrit des séances d'hypnose censées le soulager. Au réveil, il ne se rappelle de rien. Paranoïaque, égoïste, velléitaire, le narrateur nous entraîne dans un flot de phrases délirantes, au bord de la crise de nerfs, de soirées arrosées en lendemains de cuites, obsessionnel jusqu'à la déraison, organique, désagréable. Avec ce roman brillant, Castellanos Moya continue sa grande exploration de la violence, ici incrustée au plus profond de l'individu, comme si la guerre habitait les corps bien longtemps après la fin des hostilités.
Le 9 août 1971, à Medellín, un homme d'affaires, Diego Echevarría, est enlevé. Grand admirateur de la culture allemande il avait fait construire un pastiche du château de La Rochefoucauld. Il y vivait en écoutant Wagner avec sa femme et sa fille, Isolda, qu'il veut garder à l'abri du monde. L'atmosphère de la demeure est oppressante pour l'adolescente qui trouve dans le parc comment tromper sa solitude. Elle vit dans un monde de fées, de lucioles et d'esprits des bois. La police quadrille la ville à la recherche de Diego, la télévision montre son portrait, les négociations de la rançon piétinent. Mono, l'un des ravisseurs, est obsédé par Isolda depuis l'enfance, il lui raconte les longues heures passées à la guetter, perché dans les arbres, il dit " notre " Isolda. Des menaces invisibles venues du monde extérieur se glissent silencieusement entre les arbres du parc. Inspiré de faits et de personnages réels (l'un des complices du Mono se nommait Pablo Escobar), dans une Medellín qui ne va pas tarder à basculer dans la spirale de la corruption, de la violence et du trafic de drogue, l'auteur construit, avec un remarquable sens de la tension, un conte de fées ténébreux, qui devient la chronique d'un crime et l'histoire d'une obsession amoureuse, celle du kidnappeur pour la fille de son otage. Un roman fantastique entre les frères Grimm et les frères Cohen.
Tatouage, piercing, scarifications, cutting, burning, peeling... Les marques corporelles sont à la mode et se sont débarrassées des valeurs négatives qui leur étaient associées. Que signifient-elles aujourd'hui pour les jeunes générations? Le Breton inscrit ces pratiques dans la tendance contemporaine à considérer le corps comme inachevé, un brouillon ouvert à tous les embellissements, à toutes les modifications. De même relie-t-il sa réflexion à ses recherches sur les conduites à risque, largement développées dans Passions du risque en montrant l'importance des marques corporelles dans le processus de « remise au monde », de reconstruction de soi des jeunes en difficulté. Moins ambitieux que ses livres précédents, Signes d'identité en constitue ainsi une sorte de chapitre supplémentaire particulièrement documenté. --Michel Abescat-- -- Télérama
À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l'hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d'une résidence d'écrivain, l'autrice se retrouve seule occupante de l'imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa "mallette Fondane". Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne. Devant la mer, elle reconstitue l'enquête qu'elle a menée de l'autre côté de l'Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l'auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa soeur Line. La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l'existence brisée du trio trouvent aujourd'hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité.
Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d?éviter le peloton d?exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.En septembre 1946, Manuel revient d?exil avec une dangereuse mission : infiltrer une organisation clandestine d?évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d?Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d?un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s?enrôler dans la División Azul, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu?un souhaite prendre son identité pour fuir dans l?Argentine de Perón.Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet« Rien ne manque avec ce livre, pour nous emporter. »« Il faut le dévorer, comme les précédents, en attendant les deux suivants. » Historia « Saga palpitante, nourrie d?espions, d?imposteurs et de rebondissements, ce roman éclaire d?une lumière glaçante l?impunité de l?Espagne franquiste pour ses liens avec les anciens dignitaires du IIIe Reich. » Le Monde des Livres Notes Biographiques : Almudena Grandes vit à Madrid. Elle est l?auteure d?Un ceur glacé qui a remporté le prix Méditerranée 2008.Les patients du docteur Garcia poursuit sa série « Épisodes d?une guerre interminable », inaugurée par Inés et la joie, puis Le Lecteur de Jules Verne, et dernièrement Les trois mariages de Manolita.
Alejandra embrase l'esprit, le coeur et le corps de Martin. Elle a pour ancêtres des héros de la révolution et des fous. Il est le fils d'une prostituée et d'un artiste raté. Leur amour sera fulgurant, leur destinée cruelle. A travers eux, c'est toute une vision de l'Argentine et de son histoire qui surgit: sa démesure, ses fantômes et son improbable salut.
Un livre et une femme incroyables : María Sánchez, vétérinaire, poétesse, porte-parole de territoires et d'individus oubliés, déclassés, mal-aimés. La Terre des femmes est un récit intime, familial, politique à sa manière, qui redonne leur place aux femmes dans le monde rural, à leurs mains, à leurs gestes. Une histoire de filiation et de destin. De transmission. Et un pas de côté pour réfléchir à nos propres vies. Phénomène en Espagne, avec plus de 6 réimpressions, le livre a enthousiasmé la critique et bouleversé les lecteurs.