La peinture figurative et évanescente de Jérémy Liron se déploie en grande partie par séries, aux noms empreints d'une sourde mélancolie, comme ses Tentatives d'épuisement, ses Images inquiètes, ou ses Absences. Les Archives du désastre, qui comptent aujourd'hui près de 400 pièces de modeste format et auxquelles sont consacrées ce volume, sont l'une d'entre elles. Elles recueillent un ensemble de figures spectrales, dessinées à la craie noire, puis voilées d'une couche de peinture vert de Hoocker. Elles sont les reliques d'un désastre, d'un changement d'astre, qui eut lieu avec la vague d'attentats terroristes durant la dernière décennie. L'élan obsessionnel à l'origine des Archives du désastre est avant tout une tentative d'enregistrer la secousse, comme le confie Jérémy Liron?: «?Ce travail est une réaction à des événements successifs et aux débats, discours qu'ils ont suscités. Pour reprendre le titre d'un petit livre de Marielle Macé, nous étions sidérés et il me fallait, pour sortir de l'incompréhension, pour me dégager de ce mur, considérer comment nous en étions arrivés à ces attentats de 2015. Comment les Talibans dynamitaient les vestiges magistraux et très émouvants de civilisations passées. Comment Boko Haram décapitait, abattait de sang-froid des civils, saccageait un musée, un site archéologique. Il me fallait au moins, comme l'écrit Patrick Boucheron, prendre date, enregistrer la secousse.?» Le mot sidération, originellement, dit une influence soudaine des astres sur le comportement d'une personne, sur sa vie, sa santé?: c'est bien une telle influence secrète que cherchent à approcher et à traduire les Archives du désastre. Les astres sont en quelque sorte la métaphore de toutes les choses lointaines, que seules peuvent approcher les images. «?L'image est l'art du plus lointain?», comme le suggère Marie-José Mondzain, citée par Anne Favier dans son dialogue avec le peintre?; l'art d'approcher le plus lointain, mais aussi de se laisser toucher par le plus lointain. Cela suppose de «?redonner leur aura?» aux images du désastre, comme le note Lionel Bourg dans sa préface. Jérémy Liron laisse ainsi venir à lui les signes du désastre, les recueille, les détourne?: «?Au début, puisque les choses se formalisent par tâtonnements, intuitions, j'ai réalisé quelques encres?: un Maillol, un détail d'architecture moderniste, des cabanes construites par une communauté beatnik, une statue d'un homme nu trouvée dans un parc, et puis des masques mortuaires. Il s'agissait autant de photographies que je réalisais que d'images découvertes dans des publications et qui suscitaient chez moi des échos avec diverses questions qui me préoccupaient. Images que je détournais en quelque sorte de leur propos initial pour les verser à l'inventaire des Archives.?» Cependant, pour ne pas trahir la part d'indéchiffrable, d'indicible de ces témoignages, il «?noie le dessin, façon de le rehausser, lui donner une texture, sous un lavis de peinture, prélevant à un fond de palette qui trainait là?». Une technique picturale devient alors source d'un rapport nouveau, plus juste peut-être, à l'histoire et à ses éclats que dispersent partout autour de nous les catastrophes. «?Je ne fais pas ?uvre ici de scientifique, ni d'érudit, je ne fais que m'arrêter ou être arrêté par des gestes, des mouvements (physiques ou de l'âme), ce que l'on appelle ?pathos formel?. Et utilisant ce mot je réalise dans le même temps ce qu'il cache ou ce qu'il évite d'aller voir. Car au fond, cela frôle l'indicible.?»
Nombre de pages
224
Date de parution
06/09/2024
Poids
588g
Largeur
171mm
Plus d'informations
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EAN
9782850351174
Titre
Les Archives du désastre
Auteur
Liron Jérémy ; Bourg Lionel ; Favier Anne
Editeur
ATELIER CONT
Largeur
171
Poids
588
Date de parution
20240906
Nombre de pages
224,00 €
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Écrire aide à penser. Ces textes sont presque toujours le résultat d'un besoin impérieux de noter à la hâte ce qui passe en tête, au retour d'une exposition, ce qui anime la carcasse après avoir refermé un livre, ou à l'atelier, confronté au travail de peindre. Ces notes sur des expositions ou des lectures répondent d'un même mouvement, d'une semblable nécessité : écrire depuis le dedans de la sensation, pour que la langue s'accorde à son sujet, dans une forme d'empathie. Et puis il y a celles écrites dans l'atelier, émanant du travail, formulant les questions qui le traversent. Notées à soi pour quoi faire, sinon tenter de démêler ce qui se passe, comprendre le mouvement général, ce qui se trouve mis en jeu derrière une série de choix plastiques. (Jérémy Liron)
des Forêts Guillaume ; Rabaté Dominique ; Bettenco
Prolongeant la publication en 2015 des oeuvres complètes de Louis-René des Forêts en "? Quarto ? ", ce livre collectif présente pour la première fois de manière exhaustive tout l'oeuvre peint et dessiné de l'écrivain. On connaissait déjà par des expositions dans les années 70 et par des publications en revue (notamment le "? Cahier du Temps qu'il fait ? " en 1991, certaines reproductions dans le "? Quarto ? ") l'activité picturale de Louis-René des Forêts, à laquelle il s'est consacré durant plusieurs années alors qu'il avait cessé d'écrire. Mais on en avait jamais eu que des vues partielles, plus ou moins bien reproduites. C'est donc un manque que vient combler cette publication collective, en permettant de reproduire en grand format les soixante et une peintures de l'auteur et la totalité de ses dessins. L'ouvrage sert donc de catalogue raisonné de toute cette oeuvre secrète pour la donner à voir de la façon la plus exacte et la plus agréable, de la découvrir enfin dans l'ampleur et l'originalité de ses compositions, dans la variété de ses réalisations plastiques. Reprenant son titre à celui d'un des tableaux de des Forêts, cet ouvrage propose aussi une véritable enquête biographique et critique de la constitution de l'oeuvre picturale, en reprenant patiemment la chronologie des dessins et des tableaux, pour établir précisément l'archéologie ancienne d'une activité qui remonte aux années de collège entre 1930 et 1932. On trouvera ainsi l'ensemble des dessins que le jeune des Forêts fait sous nom d'emprunt de ses camarades et de ses maîtres, et où il jette les bases de l'univers adolescent qui irrigue son oeuvre jusqu'à Ostinato. On découvrira aussi une série de dessins de facture plus réaliste, des choses vues prises plus ou moins sur le vif, comme lors d'un voyage en Angleterre en 1970. Il faut donc souligner que l'ouvrage donne accès pour la première fois à une part véritablement cachée de l'oeuvre, qui est ainsi mise en rapport avec les tableaux, eux aussi donnés à voir pour la première fois de façon exhaustive, et dans un format qui leur rend mieux justice. Cessant d'écrire entre 1968 et 1974, Louis-René des Forêts trouve dans la liberté du dessin et dans l'aventure de la gouache une autre manière de s'exprimer, sans doute plus proche d'un monde onirique auquel il donne libre cours, dans des compositions souvent baroques qui jouent des effets de redoublement et de miroir. Quand il entreprend à partir de 1975 "? Légendes ? " qui deviendra Ostinato, il pose définitivement crayons et pinceaux. Mais le détour par la peinture, par les visions qui s'imposent à lui pendant ces années, a nourri le retour à une écriture poétique et obliquement autobiographique. Pour accompagner ce voyage dans les tableaux et les dessins, l'ouvrage propose aussi plusieurs pistes de réflexion sur les liens entre écriture et dessin. L'introduction de Dominique Rabaté revient sur la puissance onirique des tableaux. Bernard Vouilloux établit avec soin la chronologie des dessins en commentant précisément leur évolution. Pierre Vilar déplie les trois temporalités qui fabriquent le pouvoir d'étrangement de visions qui consonnent avec celles de Klossovski ou de Bettencourt (dont les textes sont ici repris en fin de volume). Nicolas Pesquès suggère deux récits critiques qui rendent compte du hiatus et des liens entre littérature et peinture chez des Forêts.
Sans qu'on y prête attention la notion de chef-d'oeuvre est sortie du vocabulaire de l'art contemporain. On ne parle plus de chef-d'oeuvre que pour l'art du passé, et encore. Pris séparément, les mots qui composent l'expression sont eux-mêmes démodés. A l'heure du management libéral, "Chef" et "oeuvre" sonnent trop "vieux monde" , on ne trouve plus de chefs que dans quelques niches : les gares, les cuisines, les orchestres symphoniques... ! Les artistes pensent davantage leur production comme un continuum au sein duquel les pièces découlent les unes des autres et pour lequel c'est la cohérence de l'ensemble qui fait sens. A l'heure des réseaux sociaux et de l'interactivité sans fin, il y a dans "chef" et dans "oeuvre" quelque chose de bourgeois et de vaniteux qui date. Les historiens eux-mêmes n'utilisent plus guère le mot, même pour les oeuvres anciennes préférant laisser cette forme superlative à la littérature touristique et à l'emphase des marchands. On peut donc se demander de quoi cette disparition est-elle le symptôme, par quoi elle a été comblée et ce qu'est devenu ce mot maintenant qu'il ne joue plus son rôle de référence absolue, s'il a rejoint les poubelles de l'Histoire ou s'il se tient tapi dans des limbes d'où l'on peut s'attendre de le voir surgir à un moment ou à un autre. Le livre se propose de voir ce qu'il en est du chef-d'oeuvre aujourd'hui et si sa disparition est un symptôme permettant de comprendre notre contemporanéité. Deux textes pour deux approches différentes, celle d'un artiste et celle d'un critique. Deux approches qui se reflètent, se complètent, se contredisent... pour que chacun puisse faire le procès critique de cette notion.