Harems et Sultans : Genre et despotisme au Maroc et ailleurs, XIVe-XXe siècle. Coffret en 3 volumes
Dakhlia Jocelyne
ANACHARSIS
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EAN :9791027904778
Sitôt prononcé le mot "harem", surgissent des images de femmes lascives, cloîtrées dans la pénombre en attente du bon vouloir du prince. C'est aussi l'expression exemplaire du gouvernement de sultans réputés exercer leur pouvoir sous l'emprise de pulsions quasi pathologiques. Ces poncifs, que l'on pourrait croire éculés, entrent aujourd'hui encore en résonance avec la conception d'un monde islamique figé et politiquement inepte, fatalement voué au despotisme et à l'oppression des femmes. Jocelyne Dakhlia entreprend dans cet ouvrage une archéologie de ces motifs à partir de l'histoire du Maroc, de la fin du Moyen Age au XXe siècle. Il s'agit ici de mobiliser à nouveaux frais l'ensemble de la documentation disponible, tant picturale que textuelle, afin de procéder à une histoire fine du genre et du politique en Islam, de remettre en mouvement des logiques historiques là où l'historiographie se faisait plus sommairement culturaliste. Ce premier tome explore les textes fondateurs des théories politiques, traités antiques sur les arts de gouverner ou miroirs des princes, qui dessinent les principes premiers de la nature du pouvoir et des acceptions du genre en son sein, tant du point de vue des gouvernants que des sujets. On y découvre également un Maroc médiéval dans lequel les gynécées apparaissent comme des espaces ouverts et fluides, solidaires de la puissance incertaine du monarque, lieux d'un pouvoir toujours à négocier et d'équilibre instable. L'arrivée des conquérants hispaniques, les affrontements brutaux ou les relations ordinaires parfois apaisées qui en découlent, suscitent des modalités nouvelles d'un monde évidemment bouleversé mais loin de produire pour l'heure un exotisme radical. Au long de l'àge moderne, l'"Empire de Maroc" déploie une puissance conquérante accompagnée de relations avec les mondes méditerranéens, européens, sahariens, atlantiques ou orientaux de plus en plus poussées. L'Europe notamment - et pas seulement l'Europe méridionale - jette un regard à la fois fasciné et horrifié sur le pays, produisant progressivement le stéréotype du sultan autocrate, tyrannique et sanguinaire, cependant que l'absolutisme gagne les cours occidentales. Les sérails entrent en force dans la littérature analytique de la période, tandis que les femmes, épouses ou mères de sultans ou de prétendants au trône, occupent une place manifeste grandissante dans les tractations politiques de ce temps. L'africanisation "noire" du "Maure" et la détestation croissante du pirate barbaresque barbarisent résolument cet univers, au moment même où se propagent des effets radicaux de racialisation concomitants au développement de l'esclavage. C'est au XIXe siècle que l'on doit l'invention de la notion de "harem", inusitée auparavant. Elle accompagne à cette période l'orientalisation croissante du Maroc, cet extrême Occident... L'orientalisme produit alors à plein ses effets, puissamment insufflé par Delacroix notamment, jusqu'à figer l'image du pays dans un passé immuable. Avec le basculement des entreprises impérialistes vers une thématique de la "civilisation", un glissement inédit s'impose. A l'idée d'un despotisme des sultans succède celle d'un despotisme de la société tout entière, dont l'emprise autoritaire s'exercerait désormais sur toutes les femmes. Le Maroc se voit alors doté d'une charge érotique trouble, devenant un espace hyper-sexualisé et ambigu dont le harem est littéralement l'incarnation : à la fois haut lieu d'un tourisme lubrique et emblème de l'oppression générale. En conséquence, la libération des femmes, étrangement, devient argument d'émancipation en faveur de la colonisation ; les mouvements de décolonisation, symétriquement et à leur tour, en font un objet déterminant de leur attention, mais en se focalisant sur la figure des femmes transgressives ou remarquables, au détriment de contextes plus ordinaires - ici remis en pleine lumière. Avec ce troisième tome de Harems et sultans se clôt une enquête au long cours dont les tours et détours, constitutifs d'une histoire dynamique, jamais statique ni figée, mettent à mal de profondes idées reçues et obligent à une réévaluation salutaire de l'histoire du monde islamique.
L'islam, religion théocratique : c'est là, en deux mots, la perception commune d'une religion qui ne concéderait nulle indépendance au politique. Nostalgie du califat, inaptitude intrinsèque à la "laïcité", réactions à la colonisation sont les facteurs invoqués pour expliquer que les sociétés musulmanes seraient vouées à l'instabilité politique ou au joug religieux. Or il existe bel et bien un héritage du politique en islam, qui ne doit rien à la théologie, dédaigné par les historiens, méprisé des islamistes, ignoré des tenants de l'occidentalisation à outrance. Enoncée par les arts de gouverner, présente dans les contes ou les chroniques, cette sagesse s'exprime sous forme de sentences, de métaphores et de récits à portée universelle. Elle affirme que tous les souverains, musulmans ou non, forment une communauté de pairs - un "divan des rois". Elle met l'accent sur la justice et l'équité nécessaires au bon gouvernement, selon le principe que "la royauté survit à l'incroyance mais pas à l'injustice". Elle est au fondement d'une conception autonome du politique dans l'islam, que Jocelyne Dakhlia s'attache plus particulièrement à décrire dans le cadre du Maghreb, conservée dans la mémoire nord-africaine jusqu'au début du XXe siècle avant d'être brutalement oubliée. Il faut s'interroger sur les raisons de ce refoulement et découvrir cet héritage pour mieux percer à jour les simplifications grossières abusivement colportées d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée.
A Bagdad, au VIIIe siècle, le calife Hârûn al Rashîd ordonne la décapitation de son fidèle ministre Ja'far, ainsi que l'exécution de sa famille, les illustres Barmécides. Cet épisode, célèbre dans tout l'Islam et notamment relaté dans Les Mille et Une Nuits, met en évidence un motif récurrent dans l'histoire du monde arabo-musulman, celui du couple formé par le sultan et son ministre. Bien plus qu'en Europe, cette alliance repose en effet sur des affinités affectives. Le ministre du sultan est presque toujours son ami intime, voire son amant, et leur collaboration prend souvent fin dans le sang, justifiant en apparence le lieu commun d'une histoire politique placée sous le signe de politique l'instabilité. Pourtant, l'irruption de la passion en politique remplit également une fonction régulatrice: symptôme d'une crise, d'une rupture de l'ordre du royaume, elle permet finalement que naisse une "voix" de l'opinion, un pouvoir politique négocié. A travers le prisme du couple que forment le sultan et son ministre, notion centrale de la littérature politique et historiographique, Jocelyne Dakhlia examine à nouveaux frais la question du despotisme et de l'arbitraire politique en Islam. Elle invite à découvrir la richesse de l'héritage médiéval et moderne des Etats du monde islamique, à mille lieues de l'image erronée d'un univers politique voué à l'absolutisme, sans contrepoids ni mûrissement démocratique possibles.
C'est l'histoire d'un continent enseveli, d'une véritable langue commune, la lingua franca, disparue au fil du temps avec les conquêtes coloniales, au XIXe siècle, puis, avec les constructions politiques nationales, au XXe siècle. C'est l'histoire d'un lien, profond, vivant, multiple et changeant qui réunit durant au moins quatre siècles. autour d'une "même" langue, l'Europe et l'Islam. Certes, comme nous l'apprend l'auteur, Jocelyne Dakhlia, "parler une même langue n'est pas parler d'une même voix". Mais cette langue commune n'a cessé de permettre l'échange, y compris clans la guerre de course en Méditerranée, comme parmi les captifs et les renégats. C'est l'histoire, très largement inédite, d'un lieu médian. A l'heure où l'on ne parle plus que de frontières entre les civilisations, "véritables cicatrices qui ne guérissent pas" selon Fernand Braudel, voici une nouvelle lecture du monde méditerranéen. C'est l'histoire d'une autre Méditerranée. qui nous raconte les lieux de la mixité, de la contiguïté et des interactions entre les hommes et les femmes qui vivent de part et d'autre de cette mer entre les terres. C'est l'histoire bien vivante d'une langue morte, qui a laissé de profondes empreintes. C'est l'histoire exemplaire et fondatrice d'un livre événement qui va changer pour longtemps notre vision des relations entre les langues et les cultures de la Méditerranée. T. F.
Nourri d'une longue enquête sur place, cet ouvrage n'intéressera pas seulement les arabisants ou les passionnés du Maghreb, mais ceux qui veulent percer les silences et analyser les discours enveloppant l'histoire de leur propre société. De même qu'on admet aujourd'hui l'inexistence de " sociétés sans histoire ", on tient pour acquis qu'il ne saurait exister de sociétés sans mémoire : chacune viserait à perpétuer le souvenir du maghreb, affectées du double signe de la " tradition orale " et de la " communauté ", on attribue a fortiori une forte mémoire collective. Tout portait donc à croire que le oasis du Jérid, dans le Sud tunisien, recèleraient une forte mémoire de la communauté, exprimant le souvenir de leurs rapports tumultueux avec l'Etat aussi bien que la nostalgie des " lois de la cité ". Or le récit d'une histoire lignagère et privée y prend toujours le pas sur l'évocation d'un destin collectif. Revendiqué, cet oubli remet en cause les notions mêmes de tradition orale et de mémoire collective. Nourri d'une longue enquête sur place, cet ouvrage n'intéressera pas seulement les arabisants ou les passionnés du Maghreb, mais ceux qui veulent percer les silences et analyser les discours enveloppant l'histoire de leur propre société. La méthode inaugurée ici est particulièrement précieuse : mêlant l'anthropologie à l'histoire elle permet à l'auteur de s'interroger sur le sens d'un travail de la communauté à s'oublier comme telle, sur le sens d'un oubli " actif " du politique que l'on ne saurait réduire au traumatisme, à la dépossession ou à la perte.
Résumé : William Snelgrave, capitaine négrier de Bristol, a été capturé par des pirates en 1719 dans l'estuaire de la Sierra Leone, sur les côtes africaines. Menacé en permanence de se faire assassiner ou bien - curieusement - invité parmi les capitaines à boire à leur santé, il a passé un mois difficile en leur compagnie. Dans un récit publié quinze ans plus tard, il dresse des portraits saisissants de ces marginaux, désespérés ou crânement décidés à faire face à l'enfer qui leur est promis. Sous les dehors d'un récit d'aventures haut en couleur, son témoignage offre une ouverture unique sur l'univers fantasmatique de la piraterie.
L'oeil chafouin, le poil hirsute, Paul Cézanne crapahute par les collines, suant sous son melon, le dos courbé sous le poids du chevalet. Apparaît la bottine d'une femme gisant sur un talus, et c'est le drame. Trois jours dans la vie de Paul Cézanne suffisent à Mika Biermann pour faire sauter les écailles de peinture, gratter la trame, ajourer jusqu'à l'os le portraitiste de la Sainte-Victoire. Un vilain fait divers transformé en une odyssée de garrigue sur une mer de peinture, dans le sillage du peintre bourru, vaniteux et obsédé par des chimères grotesques qui n'engendrent pas la mélancolie. On en termine la lecture l'ail fringant et les doigts maculés de couleurs fauves.
Voilà l'été. Berthe Morisot, peintre impressionniste, et Eugène Manet, son mari affable, quittent Paris pour une partie de campagne. Ils posent valises et chevalet dans une maison champêtre, havre d'une douceur estivale propice à toutes sortes d'expérimentations nocturnes.
Sur Vincent van Gogh, tout a été dit. Que rajouter encore ? Peut-être ces trois moments, trois rencontres de trois femmes en trois épisodes décisifs de la vie du peintre : l'enfance, l'âge mûr, le dernier jour - une balle dans le ventre. Mika Biermann sublime son écriture pour offrir ici un tableau en peinture fraîche de ces instants volés, peut-être fondateurs, peut-être pas. Dans tous les cas un bijou, un bonheur de lecture comme on n'en trouve guère ailleurs, une méditation en acte sur l'art et ses tromperies magnifiques.
Ce livre propose une histoire urbaine et sociale de Gaza, du premier conseil municipal sous l'Empire ottoman (1893) à la fin du "mandat britannique" (1948). S'appuyant sur une approche microsociologique, l'auteur retrace la fabrique de la ville, décrit la composition de la société, les différents centres de pouvoir, l'activité économique, éducative et culturelle ainsi que les sociabilités qui font le quotidien : religiosités populaires, alliances matrimoniales, cuisine... Sont également examinées les relations entre groupes confessionnels, les tensions avec l'administration britannique, l'augmentation du nombre d'immigrés juifs en particulier européens et la montée des organisations civiles et politiques, de la grève de 1936 à la Grande Révolte. En montrant comment la domination britannique - bien loin de l'idée de "mandat" - a reconfiguré l'espace, les pouvoirs et les liens sociaux, puis comment la Nakba a bouleversé la ville (afflux massif de réfugiés, confiscations foncières, raréfaction des ressources), l'ouvrage redonne à Gaza son épaisseur historique et rappelle sa centralité dans l'histoire palestinienne.
Les mots "terre d'Israël" renferment une part de mystère. Par quelle alchimie la Terre sainte de la Bible a-t-elle pu devenir le territoire d'une patrie moderne, dotée d'institutions politiques, de citoyens, de frontières et d'une armée pour les défendre? Historien engagé et volontiers polémiste, Shlomo Sand a dénoncé à grand bruit le mythe de l'existence éternelle du peuple juif. Poursuivant ici son oeuvre de déconstruction des légendes qui étouffent l'Etat d'Israël, il s'intéresse au territoire mystérieux et sacré que celui-ci prétend occuper: la "terre promise" sur laquelle le "peuple élu" aurait un droit de propriété inaliénable. Quel lien existe-t-il, depuis les origines du judaïsme, entre les juifs et la "terre d'Israël"? Le concept de patrie se trouve-t-il déjà dans la Bible et le Talmud? Les adeptes de la religion de Moïse ont-ils de tout temps aspiré à émigrer au Moyen-Orient? Comment expliquer que leurs descendants, en majorité, ne souhaitent pas y vivre aujourd'hui? Et qu'en est-il des habitants non juifs de cette terre: ont-ils, ou non, le droit d'y vivre?
Résumé : Quand le peuple juif fut-il créé? Est-ce il y a quatre mille ans, ou bien sous la plume d'historiens juifs du "axe siècle qui ont reconstitué rétrospectivement un peuple afin de façonner une nation future ? Dans ce livre qui a fait date, Shlomo Sand a montré pour la première fois comment, à partir du xixe siècle, le temps biblique a commencé à être considéré par les sionistes comme le temps historique, celui de la naissance d'une nation. Si ses propos ont soulevé une onde de choc dans le monde entier, c'est que derrière le débat historiographique se cache une question brillante : à l'heure où certains généticiens israéliens cherchent encore à démontrer que les juifs forment un peuple doté d'un ADN spécifique, que cache aujourd'hui le concept d'"Etat juif", et pourquoi cette entité n'a-t-elle pas réussi jusqu'à maintenant à se constituer en une république appartenant à l'ensemble de ses citoyens, quelle que soit leur religion ? En dénonçant cette dérogation profonde au principe sur lequel se fonde toute démocratie moderne, c'est une critique de la politique identitaire de son pays que propose Shlomo Sand.
Les facettes de Thomas Edward Lawrence (1888-1935) sont si nombreuses que sa vérité est plus insaisissable que la légende qu'ont propagée ses hagiographes comme ses détracteurs. Historien et archéologue, orientaliste, poète, géologue, photographe, diplomate, agent de renseignements, chef de guerre, il fut l'ami d'hommes aussi différents que Winston Churchill et Bernard Shaw. D'une incroyable témérité, héros de la Grande Guerre au Proche-Orient, il souleva le monde arabe contre le vieil Empire ottoman et sa guérilla du désert apporta une contribution décisive à la victoire alliée. Mais plus que tout c'était un écrivain, et la prose dense, intense, des Sept Piliers de la sagesse captive son lecteur en lui jetant sous les yeux une poétique moisson de paysages, d'actions, de réflexions, de visages. Il pouvait prétendre aux plus grands honneurs, mais il s'en détourna pour se fondre dans la masse des sans-grade d'une armée de métier. Simple mécanicien dans les armes techniques, il écrivit alors un autre chef-d'oeuvre, plus introspectif que le précédent, La Matrice. La lutte de ce serviteur de l'Empire britannique et des peuples arabes fut certes trahie par le cynisme des politiques, mais son génie sut transmuer ses échecs et sa misère intime pour les dépasser et en faire des oeuvres de vérité. André Guillaume est professeur émérite de civilisation britannique à l'université de Paris-IV-Sorbonne. Spécialiste de la littérature anglaise du XIXe siècle, il a établi et traduit, avec Renée Guillaume, la grande édition de référence en langue française des Sept Piliers de la sagesse ('La Pochothèque', 1995).