Ce numéro s'ouvre sur la présentation et la traduction par D. Pradelle de lettres extraites de la correspondance de Gottlob Frege, inédites en français. Ces lettres permettent de préciser les motifs logiques et philosophiques de la résistance de Frege à l'égard de l'axiomatisation et de la formalisation hilbertiennes des théories mathématiques ; elles font également voir comment l'antinomie russellienne de la théorie des ensembles n'était pas pour lui résolue par des règles morphologiques, mais interdite pour des raisons ontologiques liées aux distinctions fondamentales entre concept et objet, puis entre les concepts de différents ordres - notions dont elles livrent une explicitation poussée. Enfin et surtout, l'ensemble de ces lettres remet en question l'idée que l'ontologie fregéenne se réglerait sur les problèmes de technique logique, et fait apparaître l'ancrage ontologique de ses conceptions logiques. Suit un article de D. Pradelle qui interroge le statut du concept chez Frege au regard de la distinction entre conceptions extensionnelle et intensionnelle - la première les identifiant par la classe des objets qu'ils subsument, la seconde par l'ensemble des caractères conceptuels qu'ils contiennent. Si la lecture dominante voit à raison en Frege l'un des fondateurs de la logique extensionnelle et en déduit que Frege défendait une conception extensionnelle des concepts, l'article met en question cette inférence. Après avoir dégagé les arguments en faveur des deux thèses, on montre que si les considérations de pure technique logique jouent en faveur de la thèse extensionnelle - la domination des prédicats par le calcul logique exigeant la délimitation stricte de leur extension -, des arguments ontologiques et épistémologiques décisifs interdisent l'assimilation des concepts à des classes, et fondent le primat de la compréhension sur l'extension. Plus fondamentalement, l'enjeu de l'article réside dans la mise en question de la préséance de la logique sur l'ontologie. L'article de J.-F. Lavigne porte sur la phénoménologie de Husserl. L'auteur part de la présentation ultérieure par Husserl des Recherches logiques comme une " ?uvre de percée " vers la phénoménologie transcendantale, ainsi que de leur interprétation par Ingarden, qui présente l'ontologie des Recherches comme un réalisme que Husserl aurait ensuite corrigé pour adopter la position de l'idéalisme transcendantal. L'enjeu de l'article est d'interroger le bien-fondé d'une telle interprétation : l'assomption des concepts d'être en soi et de vérité en soi dans les Recherches permet-elle d'assimiler leur ontologie à un réalisme affirmant l'être absolu des objets indépendamment de toute conscience ? J.-F. Lavigne est ainsi conduit à invalider l'exégèse d'Ingarden et à réinterpréter la notion d'en soi en un sens non réaliste. Enfin, l'article de P. Carrique part de la domination de la sphère sexuelle par le politique et du silence prétendu de la philosophie à l'égard de la sexualité. Soulignant au contraire la part essentielle accordée à l'être-sexué dans la phénoménologie de Heidegger et Levinas, il propose une relecture de la République de Platon au fil conducteur de la différence sexuelle, dévoilant comme autant de dimensions essentielles du politique la proscription de l'imitation du féminin, la fonction traditionalisante de la femme, l'identité des fonctions pour les deux sexes, l'appartenance sexuelle de tous à toutes et l'indominabilité politique des rencontres sexuelles.
Dix textes, échelonnés entre 1879 et 1925, qui forment une méditation continue, sur les médications qu'il faut administrer à la langue naturelle pour satisfaire l'idéal d'une "langue formulaire de la pensée pure". Dix textes qui se trouvent aux sources de trois courants essentiels de la pensée contemporaine : le formalisme logique, dont la figure décisive sera Bertrand Russell ; la critique du langage commun, que poursuivra, après Wittgenstein, la philosophie analytique anglo-saxonne : et la réflexion proprement linguistique. Parmi les apports décisifs de ces essais de Frege, il faut noter la construction d'une logique extensionnelle (avec l'identification du concept et de la fonction) et la mise en place de ce "triplet" de notions : la fonction, essentiellement insaturée, l'argument qui la complète, la valeur (de vérité) que prend la fonction pour cet argument. S'y articule cette distinction valable en tout langage : s'il y a des expressions équivalentes, c'est qu'à la pluralité des sens se conjugue l'unité de la dénotation.
Si c'est une tâche de la philosophie de rompre la domination du mot sur l'esprit humain en dévoilant les illusions qui souvent naissent presque inévitablement de l'utilisation de la langue en ce qui concerne des relations entre concepts, en libérant la pensée de ce dont elle est atteinte uniquement par la nature du moyen d'expression de la langue, alors mon idéographie développée plus avant pour ces buts pourra devenir un outil utile aux philosophes. [... ] L'arithmétique a été le point de départ du raisonnement qui m'a conduit à mon idéographie. Ainsi je pense d'abord l'appliquer à cette science en cherchant à mieux analyser ses concepts et à fonder plus profondément ses théorèmes.
Résumé : La nécessité de mettre les Ecrits posthumes de Frege à la disposition du public francophone était à la mesure de leur importance pour la compréhension de la pensée de l'un des fondateurs de notre modernité. C'est parmi eux que l'on trouve notamment une comparaison approfondie de la logique de Frege et de celle de Bolle ; l'extension aux termes conceptuels de la distinction entre sens et signification ; des développements sur la théorie de la vérité, constituant la première forme connue de " théorie de la vérité redondante " ; l'esquisse d'une quatrième " recherche logique ", consacrée à " la généralité " ; des réflexions sur l'origine des connaissances, et quelques indications sur une fondation géométrique possible de l'arithmétique. On ne peut lire sans émotion ces dernières notes de Frege qui, ayant abandonné depuis longtemps l'idée première d'une fondation logique de l'arithmétique, imagine, au terme d'une vie toute entière vouée au service de la vérité, un nouveau départ.
Ecrits logiques et philosophiques Dix textes, échelonnés entre 1879 et 1925, qui forment une méditation continue, sur les médications qu'il faut administrer à la langue naturelle pour satisfaire l'idéal d'une "langue formulaire de la pensée pure" . Dix textes qui se trouvent aux sources de trois courants essentiels de la pensée contemporaine : le formalisme logique, dont la figure décisive sera Bertrand Russell ; la critique du langage commun, que poursuivra, après Wittgenstein, la philosophie analytique anglo-saxonne ; et la réflexion proprement linguistique. Parmi les apports décisifs de ces essais de Frege, il faut noter la construction d'une logique extensionnelle (avec l'identification du concept et de la fonction) et la mise en place de ce "triplet" de notions : la fonction, essentiellement insaturée, l'argument qui la complète, la valeur (de vérité) que prend la fonction pour cet argument. S'y articule cette distinction valable en tout langage : s'il y a des expressions équivalentes, c'est qu'à la pluralité des sens se conjugue l'unité de la dénotation.
Le temps d'un séjour de quelques semaines dans sa maison d'enfance, la narratrice raconte ses retrouvailles avec sa famille, où, depuis trois générations, hommes et femmes ont choisi le métier de pasteur. Mais quand elle arrive, quelque chose de cet ordre ancien s'est profondément déréglé. De ses proches, elle raconte les rires, les chutes, les chants. De toutes ses forces, elle les soutient, quand leur vie ne semble plus tenir qu'à un fil.
Rencontrer une fille tatouée au Japon, sauver la vie d'un homme sur un paquebot en mer du Nord, nager avec les dauphins aux Bahamas, faire l'amour à Moscou, travailler à Dubaï, chasser les lions en Tanzanie, s'offrir une escapade amoureuse à Rome, croiser des pirates dans le golfe d'Aden, tenter sa chance au casino en Slovénie, se perdre dans la jungle de Thaïlande, faire du stop jusqu'en Floride. Le seul lien entre les personnages est l'événement vers lequel tous les regards convergent en mars 2011 : le tsunami au Japon, feuilleton médiatique donnant à tous le sentiment et l'illusion de partager le même monde. Mais si tout se fond dans la vitesse de cette globalisation où nous sommes enchaînés les uns aux autres, si chacun peut partir très loin, il reste d'abord rivé à lui-même et à ses propres histoires, dans l'anonymat.
Dionysos est là. Il arrive depuis toujours. Il vient d'ailleurs, mais il est partout; c'est qu'il est le dieu du théâtre. La tragédie qu'il met en place sera plus tragique qu'une autre, puisqu'il s'agit de lui. Il lui faut un homme qui lui résiste, à qui il puisse faire la chasse pour le prendre dans les filets du délire. Les Bacchantes sont la pièce du délire qui finit mal. Ce n'est pas l'auteur et ce qu'il a pensé qu'on cherchera, ni en deçà de lui, la langue et son rythme. L'athée s'est-il converti? Peu nous chaut. Au théâtre le poète est masqué, sous les masques de ses personnages. La vigueur de la mise en perspective dépend de sa discrétion. Telle est la règle de l'objectivité scénique. L'auteur ne délivre pas de message. La victime n'apporte pas de salut. La fête n'en répand pas moins ses lumières et ses fastes, ses fantasmagories, ses jeux de cirque, ses bouffonneries et ses horreurs. L'initiation cultuelle des mystères dionysiaques s'y est faite initiation théâtrale. La gloire est toujours douce, dira-t-on, même pour le dieu. Toute arme est bonne pour gagner, surtout celle de la dévotion.