La pauvreté ne fait pas les gros titres, ni dans les médias ni dans la littérature spécialisée. La région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord serait affectée par des problèmes autrement plus graves: au premier plan la "montée de l'islamisme" et la persistance de conflits régionaux meurtriers. La pauvreté ne concernerait que des catégories résiduelles ou marginales de la population de cette région globalement "riche". Pourtant, la pauvreté y gagne partout du terrain, amplifie les inégalités, engendre des ruptures. Elle nourrit la désespérance, brise des ambitions, alimente l'humiliation. Elle est matérielle, "humaine", sociale, psychologique, politique. Les contributions à cet ouvrage définissent la pauvreté en termes plus dynamiques que comptables et catégoriels, plus relatifs qu'absolus. Elles expriment la conviction que discours et représentations reflètent certes une "réalité", mais contribuent également à donner à la pauvreté ses contours, aux pauvres leur place, aux politiques de lutte contre elle ou d'assistance à ces derniers leur légitimation et aux relations sociales inégalitaires persistantes leur justification. Un large recours aux travaux de terrain permet de montrer la complexité des situations, le poids de l'histoire et l'importance de la prise en compte de l'échelle locale, mais aussi de restituer aux "pauvres", qui mobilisent des ressources et mettent en ?uvre des stratégies de solidarité et de résistance, toutes leurs dimensions d'acteurs sociaux.
Le Yémen est un monde à part: les hauts plateaux couverts de terrasses font plutôt penser à l'Asie des moussons qu'aux vallées du Tigre, de l'Euphrate ou du Nil. Pourtant le Yémen est un pays arabo-musulman. Mais réfugié dans ses montagnes, il a su développer une culture très originale, et, jamais colonisé, il a pu la conserver jusqu'à aujourd'hui. Et quel meilleur accès à cette culture originale que les femmes gardiennes de la tradition? C'est ce qu'a compris Blandine Destremau. Parlant couramment l'arabe, elle a su leur faire raconter leur vie, leurs problèmes, leurs joies et leurs douleurs. Après avoir rapidement présenté le pays, elle décrit le village où elle a le plus longtemps séjourné: Joubayl. Vient alors la description des lourdes journées de travail, de la vie des femmes entre elles, de leurs institutions sociales et de leurs rites, des questions de respectabilité et d'honneur, de droit et de devoir et de l'évolution actuelle (la santé, l'éducation). Les deux derniers chapitres sont consacrés à l'influence des médias et au rôle de la femme dans l'économie. B. Destremau raconte alors enfin son dernier passage au Yémen, juste après la rédaction du livre.
La pauvreté ne peut plus être ignorée. A la recherche de sa propre identité, elle interroge. Fait de société, elle se manifeste, quelquefois dans des actes de violence, individuels ou collectifs, d'autodestruction très souvent, mais aussi dans le développement de cultures alternatives. Présente dans le regard de l'autre, elle inquiète parfois. Assimilée au danger, elle appelle souvent plus de sécurité et de répression. En réalité, la pauvreté a de multiples facettes et dimensions. Elle est à la fois un fait et un sentiment. Elle peut être mesurée en termes absolus, de manques, ou relatifs, en lien avec les inégalités. Sa mesure peut privilégier les ressources monétaires, ou plutôt la satisfaction de besoins humains, notamment par le biais des services publics. Elle fait partie d'un système économique, politique et social, et se reproduit avec lui. Elle n'est pas dissociable de la question des droits économiques et sociaux de l'homme, ni d'une réflexion sur les fondements de la citoyenneté. Mesurer la pauvreté, c'est donc construire une image du problème qu'elle pose, en termes quantitatifs et qualitatifs. C'est aussi exprimer des hypothèses sur les causes, facteurs, remèdes... à ce problème. Cet ouvrage explore les diverses techniques, présupposés et enjeux mis en ?uvre dans l'élaboration de ces discours sur les pauvres et la pauvreté. Il en révèle les faiblesses, les contradictions et les partis pris. Il permet de penser une réalité centrale de notre modernité.
L'Amérique latine est souvent considérée comme un laboratoire de politiques publiques, qui accompagnent le développement de formes néo-libérales de capitalisme. Après les années 2000, l'Etat social signe son " retour ", marqué par une nouvelle génération de politiques sociales d'assistance dites conditionnelles, dans des contextes de réduction des dépenses publiques, d'extension de la marchandisation et d'intense concurrence politique. Cet ouvrage explore les nébuleuses d'acteurs engendrées par la mise en pratique de ces politiques, à partir d'enquêtes ethnographiques menées dans cinq métropoles d'Amérique latine. Il montre comment elles instituent une police des familles, centrée sur les femmes et fondée sur une économie morale valorisant l'éthique du care et de la responsabilité. La gestion et la répartition du travail reproductif s'opèrent par des dispositifs d'activation, d'incitations comportementales et de contrôle de proximité. Ce mode de gouvernement moral des pauvres tend à instaurer un ordre politique qui organise la reproduction sociale et économique et repose sur une division du travail entre sexes, générations et classes sociales. Il nourrit l'essor des opportunités de profit marchand et des positions d'intermédiation. Cette face morale des politiques économiques néolibérales a permis un compromis de gouvernement, qui s'est estompé. S'il se démarque de ce cadre général, le cas de Cuba, aux prises avec une réforme de sa politique sociale, confirme la centralité du care et des injonctions morales dans les politiques publiques.
A la croisée de la psychanalyse et de l'anthropologie, cet ouvrage propose une lecture structurale de l'histoire ottomane et républicaine de la Turquie. D'Osman à Kemal, de la chute de Constantinople au mouvement protestataire du parc de Gezi (2013), sont retracées les transformations du "discours" social organisé par quatre places qu'occupent différentiellement le sultan, l'Etat, les assujettis et le territoire. Au "discours d'Empire" des premiers Ottomans succède au XVIIe siècle un "discours d'en pire" dont émerge, au XIXe siècle, celui "de la paranoïa" à la logique génocidaire. De cette matrice naît celui de la République, toujours actuel depuis cent ans : le "discours de l'hainamoration" dont Erdo?an est depuis vingt ans le sujet principal. Ces transformations successives ont pour enjeu, avec une étrange constance, le champ de l'altérité : le lieu de la différence.
La question de l'évangélisation est au coeur de ce récit à caractère autobiographique. Prêtre du diocèse de Vannes, Bertrand Jégouzo a passé plusieurs années de sa vie comme missionnaire Fidei donum dans le diocèse de Riobamba, en Equateur. Plus précisément dans les Andes au milieu d'une population majoritairement indienne. Très vite, il s'est trouvé confronté à l'interrogation à la base de l'évangélisation : comment un missionnaire occidental, formé dans la théologie catholique du XXe siècle, peut-il transmettre - ou partager - la foi chrétienne à des paysans quechua vivant dans une culture plus que millénaire ? Comment composer avec les formes et les traditions d'un christianisme implanté au temps de la conquête espagnole ? A travers le récit d'histoires et d'aventures vécues au quotidien, l'auteur questionne la pratique missionnaire. Dans les sociétés latino-américaines, l'enjeu est d'assurer le droit à la différence dans les manières de vivre, de penser et d'élaborer ses propres conceptions culturelles et religieuses. Son témoignage aborde des questions essentielles et respire l'authenticité.