Le témoignage poignant des Chypriotes du Nord et du Sud sur la séparation de leur île, soigneusement rapporté et commenté par deux chercheurs, lors de leurs enquêtes de terrain de 1995 à 2004. A Chypre, indépendante depuis 1960, l'agressivité des mouvements nationalistes importés de Turquie et de Grèce a abouti à des affrontements interethniques, à la séparation des communautés grecque et turque, autrement dit orthodoxe et musulmane, et enfin à une tentative de coup d'Etat pro-grec suivie d'une intervention armée turque qui a accompli le partage (taksim) de l'île en 1974. A l'époque, environ un tiers des Chypriotes ont subi un ou plusieurs exodes forcés et le tissu social de l'île a été détruit. De 1995 à 2004, les auteurs de cet ouvrage ont écouté la population, surtout du côté turc, jusqu'alors négligée par la recherche. Les témoignages recueillis, parmi des " gens de peu ", disent le malheur de la déchirure comme les craintes et les espérances de ceux qui tentent de reconstruire une mémoire commune. Cette étude illustre les dégâts du nationalisme, plaqué sur la religion et souvent artificiellement inculqué dans l'esprit de populations qui vivaient ensemble, parfois difficilement, mais sans se faire la guerre. A son échelle, le cas chypriote n'est guère différent du désastre yougoslave, vingt ans plus tard : le danger n'est pas dans l'Autre, mais dans les nationalismes qui jouent avec le feu.
Depuis le XIXe siècle, la représentation du passé a trouvé dans la carte un support indispensable à sa visualisation. Loin d'être uniquement image, la carte, comme le texte, propose différents niveaux de lecture, diverses strates où se fixent idéologies et conceptions du monde. Le travail ici présenté, portant sur les manuels scolaires turcs des années 1930 aux années 1990, est la première tentative d'analyse d'un corpus vaste et homogène de cartes historiques. Étienne Copeaux, étudiant le discours cartographique sous tous ses aspects (sémiologie, champs représentés, échelles prédominantes, informations non graphiques) dévoile la construction d'un sentiment identitaire qui, au-delà de la dimension nationaliste, donne à voir une approche nouvelle de la notion de " vision du monde ".
A l'été 1993, de nombreux artistes et intellectuels convergent vers Sivas, en Anatolie. La quatrième édition du festival est prévue en ville, en présence d'Aziz Nesin, le célèbre écrivain qui vient de traduire Les Versets sataniques, de Salman Rushdie. Le 2 juillet, sous le regard impassible des autorités, une foule surexcitée et manipulée par les islamistes radicaux assiège puis met le feu à l'hôtel Madimak, où se trouvent les participants. Trente-sept personnes, journalistes, écrivains, poètes, comédiens et musiciens, majoritairement alévies, y perdent la vie. Genco Erkal est déjà connu pour ses prises de position publiques concernant la vie sociale, politique et religieuse de son pays, la Turquie. En 2007, il décide donc de composer une pièce documentaire sur ce massacre et collecte toutes sortes de témoignages sur cette journée noire de l'humanité. Le spectacle est créé en 2007 à Istanbul avant d'être accueilli en 2009 au Théâtre des Célestins à Lyon, dans le cadre de Sens interdits.
Résumé : Déchirés entre l'impossible oubli et la mémoire impossible de cette " guerre sans nom ", les récits des appelés de la guerre d'Algérie ont été longtemps retenus. Composé à partir de leurs témoignages, ce livre est une contribution majeure à l'histoire de la guerre, comment les appelés d'Algérie ont-ils vécu ce conflit, les dilemmes moraux de la guerre ? Comment voyaient-ils l'armée de métier ou les Algériens ? Claire Mauss-Copeaux, en leur donnant la parole, apporte une contribution majeure à l'histoire orale, et révèle un pan oublié de notre passé national.
Un numéro qui illustre la manière dont culture, médias et recherche scientifique maintiennent vivantes les langues minoritaires. Ce numéro met en lumière la diversité finno-ougrienne et, tout particulièrement, les langues minoritaires. La revitalisation du meänkieli (Suède), la longue histoire de la presse en same d'Inari (Finlande) et l'évolution du journalisme ethnique oudmourte illustrent comment les locuteurs d'une langue la font vivre et la renouvelle. Le patrimoine culturel est exploré sous trois angles : la littérature (estonienne et oudmourte), les lieux de conservation (archives du cinéaste Erik Blomberg et Musée ethnographique hongrois) et le savoir-faire traditionnel (fabrication de pirogues). Enfin, ce volume présente des analyses linguistiques et sociolinguistiques approfondies, portant en majorité sur la langue hongroise. Comme à l'accoutumée, il se clôt sur une série fournie de comptes rendus, de chroniques de colloques et d'hommages aux figures récemment disparues du domaine.
Comment la prison a été imposée aux populations autochtones puis développée en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française des débuts de la colonisation jusqu'à la dernière décennie du XXe siècle. Alors que depuis 40 ans la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française font régulièrement irruption dans l'actualité pour leurs conditions de détention déplorables, l'emprisonnement des colonisés a fait l'objet de peu de travaux, une lacune à laquelle remédie l'ouvrage de Marie Salaün et de Christine Salomon. A partir d'une collecte minutieuse de sources d'archives dispersées et d'enquêtes de terrain fouillées, les autrices mettent en lumière la transition d'un système carcéral issu de la conquête coloniale vers une institution adaptée aux nouveaux cadres politiques, sociaux et moraux instaurés par la République à partir des années 1950. L'ouvrage examine aussi la contestation de l'ordre colonial au sein des prisons dès les années 1970, à travers les protestations contre les essais nucléaires et les revendications indépendantistes, jusqu'au transfert de la compétence pénitentiaire à l'Etat à la fin du XXe siècle. Marie Salaün est anthropologue, professeure à l'université Paris Cité, chercheure à l'URMIS. Ses travaux interrogent le mot d'ordre de " décolonisation " et la notion de " legs colonial " dans le Pacifique insulaire. Christine Salomon est anthropologue. Ses recherches sur les transformations des rapports sociaux de sexe et leur articulation avec les changements politiques en Nouvelle-Calédonie l'ont amenée à s'intéresser à différentes facettes des relations des Kanak avec les institutions, notamment judiciaire.
Afin de comprendre ce qu'implique l'acte de traduire, il convient de déconstruire le processus dans tous ses états, car il s'avère essentiellement pluriel. Où traduit-on ? Les champs de l'édition, de la critique et de l'université se disputent une autorité qu'ils refusent aux traducteurs, priés de faire preuve de modestie et de rester transparents. Qui traduit quand on traduit ? Les acteurs de la traduction sont étrangement nombreux, qui interviennent non seulement sur le paratexte, mais dans le texte lui-même. Des conceptions obsolètes de la langue et de l'Ainsi Nommée Littérature imposent des choix qui concourent trop souvent à l'annexion de l'original. Que traduit-on quand on traduit ? Il est temps de dégager le traduire des déterminations linguistiques pour considérer l'objet à traduire dans tous ses états : texte, livre, marchandise. Une fois défini le "traduire" comme une opération fondamentalement littéraire, il convient de définir des méthodologies pour procéder à un transfert de socialité dans une opération unique. A chaque trace, indice et valeur doit correspondre dans le texte traduit une trace, un indice, une valeur. Y compris ce que révèlent les rythmes, la matérialité, l'histoire des Ainsi Nommées Littératures, trop souvent gommés.