Bolzano Bernard ; Goris Wouter ; Sugimura Yasuhiko
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EAN :9782707328724
Ce numéro s'ouvre sur des textes choisis de Bolzano (traduits et présentés par Alain Gallerand), qui se penchent sur la manière dont le langage traduit les entités logiques (les propositions en .roi, et les représentations en soi qui en sont les composantes), et s'intéresse aux propositions contenant des intuitions ? c'est-à-dire des représentations qui, à la différence des concepts, sont à la fois simples (quant à leur contenu) et singulières (quant à leur objet) : cette couleur que je vois, cette odeur que je sens, cette douleur que je ressens sont-elles exprimables et communicables, et ont-elles une place dans les exposés scientifiques ? Ces textes esquissent ainsi une théorie de l'indexicalité, et révèlent la présence de l'ineffable et les limites de la communication linguistique. Vient ensuite la seconde partie du texte de Wouter Goris "L'a priori historique chez Husserl et Foucault" (la première a été publiée dans le n°123). L'auteur y analyse l'oxymore philosophique qu'est l'a priori historique, dont il retrace l'origine depuis "L'origine de la géométrie" de Husserl, où ce dernier thématise l'a priori de l'historicité, à savoir les structures formelles de tout horizon historique qui précèdent toute rationalité historiographique. La seconde partie de l'article de W. Doris concerne davantage Foucault, chez qui il s'agit moins d'a priori de l'histoire que d'a priori dans l'histoire : à savoir les formes a priori de la dicibilité et de la visibilité qui caractérisent une épistémè. Dans "Auto-éveil et témoignage", Yasuhiko Sugimura vise à présenter au lectorat français la philosophie de l'Ecolc de Kyôto (notamment celle de ses fondateurs Kitarô Nishida et Hajime Tanabe), en montrant que loin d'être une synthèse idéalisée de la logique occidentale et de la sagesse orientale, c'est une philosophie du Néant absolu qui ne se rattache pas à la tradition bouddhiste. II tente un rapprochement avec la pensée de philosophes français post-heideggériens tels que Levinas, Ricoeur et Derrida, au fil conducteur des idées centrales d'auto-éveil et de témoignage. Dans"Cinq postulats de la théorie des concepts", Alain Séguy-Duclot explicite les postulats généralement situés au fondement de la philosophie du langage et de la théorie des concepts : 1) toute communication est transmission d'un sens ; 2) deux objets distincts ne peuvent être identiques ; 3) tout individu est singulier ; 4) tout sens est conceptuel ; 5) l'abstraction conceptuelle opère par mise au jour de ressemblances entre des objets distincts. Il tente alors de montrer que ces postulats constituent autant d'obstacles à la théorisation. Enfin, la "Réponse à l'once Pilate" de Pascal Engel renoue avec l'ancienne tradition des dialogues philosophiques. Selon l'auteur, Ponce Pilate, quand il prit sa décision fatale, aurait mieux fait d'être plus philosophe et moins sceptique, et aurait dû réfléchir au rôle de la vérité comme norme, que lui rappelle vingt années plus tard l'épicurien Aclius au bord du Pausilippe ; il n'est guère aisé de formuler avec précision cette norme, comme l'habile Pilate le montre à son interlocuteur, qui parvient néanmoins à le convaincre qu'elle doit être comprise comme une norme de connaissance : on ne peut croire quelque chose que si l'on est en mesure de le savoir.
Le mathématicien peut-il concevoir l'infini ? La réponse à cette question fut longtemps négative ou détournée. D'Aristote à Leihniz, l'infini est conçu seulement en puissance et comme fiction. En s'attachant à montrer, dans ce petit ouvrage posthume, que les paradoxes de l'infini ne sont qu'apparents, Bolzano, philosophe tchèque de langue allemande (1781 - 1848), plaide pour une conception positive de l'infini : en acte et aussi peu fictif que les nombres entiers, fractionnaires ou réels. Mathématisé grâce au concept d'ensemble infini, que nous a rendu familier la théorie des ensembles, le "véritable" infini, en acte, va ainsi échapper à la compétence exclusive de la théologie ou de la métaphysique. Bernard Bolzano, né en 1781, à Prague, y étudia les mathématiques et la philosophie. En 1781, à Prague, y étudia les mathématiques et la philosophie. En 1805, il obtient la chaire de philosophie de la religion à l'université de Prague et commence à publier son oeuvre mathématique. Révoqué en 1819 pour "non-orthodoxie" religieuse et politique, il passe les vingt-huit dernières années de sa vie dans une active solitude, écrivant des milliers de pages sur les mathématiques, la physique, la philosophie, la religion, etc. Les Paradoxes de l'infini, publiés après sa mort, sont le dernier témoin de cet effort. Hourya Sinaceur, directeur de recherches au CNRS (Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques), consacre l'essentiel de ses travaux à l'histoire et à la philosophie de la logique et des mathématiques modernes.
La Théorie de la science est un titre mythique de la philosophie du XIXe siècle. L'ouvrage est monumental. Il comporte quatre volumes dans son édition originale de 1837. A l'époque. il passa à peu près inaperçu. Il faut (lire que la figure de son auteur était inhabituelle. Bolzano est né à Prague en 1781. Prêtre, professeur de théologie à l'université, il en fut destitué pour avoir réclamé la liberté de conscience dans un sermon. Cette retraite forcée lui permit de poursuivre les recherches mathématiques qu'il avait entreprises parallèlement et de mener à bien la rédaction de la Théorie de la science. C'est à Husserl qu'est due la réinvention du livre. Il le salue, dans ses Recherches logiques de 1900, comme l'oeuvre d'un des plus grands logiciens de tous les temps. Depuis lors, la réputation de Bolzano et l'intérêt pour sa pensée n'ont cessé de grandir. On peut à bon droit considérer la Théorie de la science, en effet, comme l'amorce (les deux principaux courants de la philosophie contemporaine. Elle préfigure à la fois la phénoménologie transcendantale et la philosophie analytique. Elle se compose de cinq parties : une "Théorie fondamentale" qui montre qu'il y a des vérités en soi et que nous pouvons les connaître, une "Théorie élémentaire" qui, au fondement de la logique, place des représentations. puis des propositions et des raisonnements, une "Théorie de la connaissance" qui analyse comment ces éléments se forment subjectivement en nous. un "Art de découvrir" qui énonce les règles permettant d'établir de nouvelles propositions vraies et, enfin, un examen des méthodes d'exposition des diverses sciences intitulé "Théorie propre de la science". Ce sont les deux premières de ces parties qui sont traduites dans le présent volume, d'après l'édition de Friedrich Kanrbartel qui a rendu l'ouvrage accessible.
Voici des textes essentiels pour comprendre la naissance du courant analytique en Europe centrale et ses prolongements au XXe siècle. Le premier, De la méthode mathématique, est aujourd'hui un classique de la philosophie des mathématiques. Bernard Bolzano l'a extrait de son Introduction à la Théorie des grandeurs pour l'envoyer à Franz Exner, nommé professeur de philosophie à l'université de Prague en 1831. Il y présente à la fois ses plus importantes innovations en logique et sa philosophie des mathématiques conçue en opposition à Kant. Le deuxième, Correspondance Bolzano-Exner, est le débat qui s'en suivit, principalement autour du problème de l'objet des représentations et des deux thèses controversées de la logique de Bolzano, à savoir sa conception des objets logiques en soi (proposition en soi), indépendants de la pensée et de la langue, et son concept d'intuition. Là s'est joué le sort de la philosophie autrichienne. Bolzano n'a pas réussi à convaincre Exner qui lui oppose avec ténacité les idées de Herbart. Ce dernier dominera donc la pensée autrichienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Ces thèmes furent repris plusieurs fois au cours des deux derniers siècles (par Frege, Twardowski, Husserl, Quine) et n'ont jamais cessé d'être actuels. Ce débat âpre et ardu s'adresse à nous aussi.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
Ce n'est qu'une fois rassemblés dans leur intégralité que les neuf livres constituant le projet Homo Sacer prennent leur véritable signification. Le jeu des renvois internes, la reprise et le développement des thèmes abordés composent une vaste architecture, articulée en quatre sections. La première dresse le programme d'une mise en question de toute la tradition politique occidentale à la lumière du concept de vie nue ou de vie sacrée : Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997) ; la seconde développe ce programme à travers une série d'enquêtes généalogiques : Etat d'exception (2003), La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasis (2015), Le Sacrement du langage (2009), Le Règne et la Gloire (2008), Opus Dei (2012) ; la troisième soumet l'éthique à l'épreuve d'Auschwitz : Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1999) ; la quatrième élabore les concepts essentiels pour repenser depuis le début l'histoire de la philosophie occidentale : forme de vie, désoeuvrement, pouvoir destituant (De la très haute pauvreté, 2011, L'Usage des corps, 2015).
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.