Cette première édition critique des textes et entretiens d'Alexandre Alexeïeff sur l'art et l'animation, publiés de 1929 à 1981, en partie inédits et devenus inaccessibles pour la plupart, rassemble enfin ses importantes contributions théoriques relatives au cinéma d'animation, à son esthétique et ses pratiques expérimentales au cours du XXe siècle, ainsi qu'à ses relations complexes et avec les autres arts et techniques. Elle révèle à quel point l'aventure artistique singulière de cet artiste, illustrateur, graveur, cinéaste et inventeur, s'est fondée sur une pensée originale et approfondie de l'image, des arts, du cinéma et de l'Animation, ainsi qu'il tenait à l'écrire en majuscule. Ce recueil éclaire et documente un certain nombre de questions fondamentales relatives à l'image à l'âge du cinéma. Et en réactive la persistante actualité, des avant-gardes cinématographiques aux débuts du numérique.
Nombre de pages
434
Date de parution
28/10/2016
Poids
704g
Largeur
137mm
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EAN
9782842925598
Titre
Ecrits et entretiens sur l'art et l'animation (1926-1981)
J'ouvris la porte de l'atelier de mon père un beau matin pour découvrir son ami l'éditeur Jacques Schiffrin un genou à terre tenant un balai dans sa main droite. Schiffrin fixait des yeux le haut de notre atelier avec un air menaçant alors que mon père fronçait les sourcils en dessinant dans un calepin. J'avais sept ans. On me pria de quitter les lieux, ce que je fis discrètement. Une heure plus tard, mon père lut un chapitre de Don Quichotte où le héros se confrontait à un mystérieux personnage. Je compris tout de suite que Schiffrin et le héros chevalier de la Manche ne faisaient qu'un et que le balai représentait une lance! Bien plus tard, j'ai reconnu la silhouette osseuse de Schiffrin sur les plaques de cuivre. Après le déjeuner, mon père avait l'habitude de lire à haute voix le dernier chapitre du livre qu'il était en train d'illustrer. Ma mère, mes amis ou même notre plombier ou la femme de ménage restaient assis sans dire un mot jusqu'à ce que la lecture soit terminée. Après quoi, mon père riait, chantonnait ou bien songeait pendant de longues minutes en regardant les branches des arbres à travers la verrière avant de se tourner vers ceux dont il aimait connaître la réaction. J'entendais de loin leur voix jusqu'à ce que la porte claque, que le silence revienne et que mon père monte lentement dans la chambre où il gravait. Il m'en permettait l'accès à condition de ne rien dire et de rester debout à sa droite. De temps autre, il me regardait et disait: "Qu'est-ce que tu en dis?" C'est ainsi que je découvrais les rêves qui ont inspiré mon père pour créer ses gravures. Dix ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclatait. Le destin des cuivres, qui étaient entreposés à Fontenay-aux-Roses dans l'imprimerie d'Edmond Rigal, était en question. Lorsque nous traversâmes l'Espagne pour prendre un navire à Lisbonne qui nous mènerait à New York, il nous dit avec amertume: "Ah! ma chère Espagne sera-t-elle épargnée? Et mes cuivres le seront-ils eux aussi?" Nous savions qu'il pensait à l'année où, après avoir reçu le contrat de son éditeur espagnol, il traversa la Mancha avec un petit rucksack sur le dos dans lequel il portait son carnet de croquis et quelques vêtements. Il revoyait sûrement le jour où il prit le même train que le roi d'Espagne qui fuyait vers la France pour échapper à la révolution qui venait d'éclater. A notre retour des Etats-Unis, en 1946, il apprit que les Rigal avaient réussi à cacher les cuivres de façon que les Allemands ne les prennent pas pour les faire fondre. "Edmond a dû les mettre dans son matelas!" dit mon père en poussant le bouchon d'une bouteille de champagne. Jusqu'à sa mort, en 1982, je n'entendis plus mentionner le nom de don Quichotte. Aujourd'hui, enfin, je suis délivrée du lourd fardeau qui m'accablait. Svetlana Rockwell Alexeïeff