La veille, pour sacrifier à la tradition locale, on avait conduit une dernière fois les paysans de la Friche à leur ferme où ils avaient été exposés plusieurs heures, cercueils ouverts. Figés sous le fard et la poudre, des calottes de gaze camouflant leurs crânes fissurés et un rosaire entortillé à leurs mains goutteuses, ils offraient un spectacle peu réjouissant aux visiteurs qui, les observant avec embarras, étaient venus remplir avec cet ultime adieu leur devoir de voisins - si bien qu'un grand soulagement s'installa lorsque, peu avant le crépuscule, les couvercles furent pour toujours posés et cloués avec de violents coups de marteau qui résonnèrent bien au-delà de la ferme. Les paysans de la paroisse, qui avaient grandi loin des harangues, étaient assis sur les durs bancs de l'église, courbés et se raclant la gorge - mais ils pensaient aux tâches agricoles négligées et se languissaient de la fumée de leurs cigares et de leurs pipes - tandis que du côté des femmes, leurs épouses, dont beaucoup avaient les yeux rougis, tournaient vers la porte de la sacristie des regards impatients ou fixaient dans leur missel, l'air absent, les prières en latin qu'elles disaient ou chantaient à l'église depuis leur enfance mais dont elles ne comprendraient jamais le sens.
Résumé : Birgit Werres peut faire de la magie. Elle parvient à transformer un simple fil de fer courbe en une pièce entière, ou à assembler un écheveau de sangles formant un ensemble dynamique et complexe de formes, couleurs et textures en un filet de coton. Ludiques et rigoureux, ses travaux déploient une dynamique dans l'espace, que l'abondance de mouvements du baroque pourrait aussi bien décrire qu'une décision minimaliste de renoncer à tout superflu qui se fie aux possibilités du matériau. L'artiste parcourt depuis les années 1990 les rues, les chantiers, les friches industrielles, les usines et les installations de production en quête de matériaux pour ses sculptures et objets muraux. Ces lieux étaient encore autrefois un paradis pour se fournir en matériaux. C'est un recyclage d'un tout autre genre qu'elle pratique : les métaux, plastiques, conteneurs, fils de fer et "choses" indéfinissables trouvent tous leur place dans son travail à l'atelier.
Cet essai est le procès d'une absence, celle de la gauche, désormais reléguée au second plan dans la presse. Dans cette chronique de la droitisation du débat public, l'autrice analyse la façon dont il a été verrouillé par l'ensemble des médias dominants, y compris "de gauche" , qui ont reboublé d'efforts pour bipolariser les champs politique et journalistique autour des figures d'Emmauel Macron, de Marine Le Pen, de leurs doublures et de leurs thématiques sécuritaires et économiques. Basé sur une documentation précise, ce livre retrace l'effondrement intellectuel du "journalisme politique" , qui a perdu tant en substance qu'en consistance, laissant le storytelling remplacer l'information. L'autrice aborde notamment le traitement des différents projets de réformes par les chefs-lieux éditoriaux, souvent transformés en SAV du gouvernement... S'appuyant sur l'émergence de la comm' comme cadre politique et journalistique, Pauline Perrenot dévoile le monopole absolu de la pensée libérale dans les médias et l'imbrication de la profession avec le monde patronal. Un président créé de toutes pièces par les médias, la croisière journalistique de l'extrême droite, une kabbale réactionnaire qui ponctue les séquences des chaînes d'information... drôle d'état que celui de la presse dans l'Hexagone. Pauline Perrenot s'appuie sur le traitement des thèmes qui ont "fait" l'actualité jusqu'aux élections qui ont suivi la dissolution de l'Assemblée nationale : maintien de l'ordre, sondages, loi sécurité globale, gilets jaunes, violences policières, émergences d'Eric Zemmour et de Jordan Bardella. Pour cette réédition, Pauline Perrenot applique ces grilles d'analyse aux questions d'actualités plus récentes qui confirment l'aggravation des pratiques devenues la norme du journalisme politique. Un constat pour que la disparition de la gauche ne passe plus inaperçu.
Les réformes qui frappent les systèmes d'enseignement européens depuis les années 1990 marquent une nouvelle étape dans le glissement progressif de l'école depuis la sphère idéologique et politique vers la sphère économique. Nous faisons face à une transformation de l'ordre scolaire, de ses fondements comme de ses modes d'organisation. Cette "nouvelle école capitaliste" est le fruit d'une entente entre décideurs politiques et grands patrons. Après avoir favorisé le développement quantitatif de l'enseignement les milieux économiques concentrent désormais leur attention sur le développement qualitatif de l'enseignement. Un changement de cap qui répond à une urgence : l'instabilité des évolutions économiques, l'adéquation des formations aux besoins du marché, et les crises récurrentes des finances publiques. Ces bouleversements des conditions de production et l'exacerbation des luttes concurrentielles imposent aux yeux du patronat une réforme fondamentale de l'enseignement sur le plan des structures, des contenus enseignés et des méthodes. Leur réponse : des réseaux flexibles d' "initiatives éducatives" , des "lieux de formation" diversifiés et différenciés, des institutions souples et en situation de forte concurrence mutuelle. Et leur programme : la réduction de l'éducation à la double logique de l'accumulation du capital et de la reproduction de la force de travail ? la transposition aux institutions scolaires et universitaires du modèle de l'entreprise capitaliste et de ses normes de rentabilité. Ce projet n'aurait pu atteindre son objectif sans l'ouverture de l'enseignement à la sphère privée, et sans le développement des "nouvelles technologies de l'information et des communications" . La réduction du financement du public a détérioré les conditions de scolarisation des enfants des classes populaires, premières victimes de la ségrégation sociale des établissements. L'abandon d'objectifs cognitifs au profit de seules compétences liées à l'employabilité prive les enfants d'origine populaire de l'accès à des savoirs généraux indispensables pour comprendre le monde et donc pour le changer.
Cette histoire des États-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d'histoire parlent habituellement peu. L'auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu'aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l'histoire officielle. Howard Zinn a enseigné l'histoire et les sciences politiques à la Boston University où il est aujourd'hui professeur émérite. Son oeuvre (une douzaine d'ouvrages) est essentiellement consacrée à l'incidence des mouvements populaires sur la société américaine.