La chair en effervescenceL'orange était toujours sous le buffet.Le garçon se coucha par terre, glissa la main sous le meuble et la tendit vers l'orange. Mais il ne parvint pas à l'attraper. Ses doigts palpèrent de la poussière et un noyau de cerise desséché.- Chachien! bougonna-t-il d'une voix dépitée vers l'espace obscur sous le buffet.Il repoussa le noyau et menaça l'orange avec son poing. Il se redressa, se mit à genoux et resta assis par terre en farfouillant dans son nez. U se leva, regarda autour de lui. Sur le dessus du buffet, à côté du sucrier, d'une bouteille de ketchup et d'un pot de café soluble, maman avait oublié son poudrier rose aux reflets argentés. Le garçon le prit, le tourna dans ses mains et l'ouvrit. Dans le miroir rond, il découvrit un visage avec de grands yeux bleu clair légèrement écarquillés, de grandes oreilles décollées, un petit nez retroussé, une petite bouche humide et interrogative, le visage d'un garçon blond oligophrénique qui le regardait.- Bonjour, Mickey Rourke, fit-il avant de fermer le poudrier et de le reposer.Il ouvrit un tiroir du buffet. Il contenait les couverts. Le garçon attrapa une cuillère, s'allongea par terre et essaya d'atteindre l'orange. En vain.- Je vais t'arrêtater, espèce de Tchétchène! grogna le gamin en s'adressant au lino poussiéreux qu'il percuta avec la cuillère. C'mone! C'mone! C'mone!L'inaccessible orange se terrait dans la pénombre. Le garçon s'assit par terre. Il examina la cuillère. Il la cogna contre le buffet. Il se remit debout et heurta légèrement le tiroir ouvert.- Hm-m-m! Chachien... ronchonna-t-il en se frottant la tête avant de flanquer la cuillère dans le tiroir.Il prit un couteau. Il le tripota. Il le compara à la cuillère.- Espèce de chachien, toi aussi!Il jeta le couteau dans le tiroir. Repoussa le tiroir. S'approcha des plaques électriques. Au-dessus, une passoire, une fourchette à deux dents, une écumoire, une louche et un rouleau à pâtisserie étaient accrochés au mur. Le garçon porta son regard sur le rouleau.- Voilà!Il se hissa sur la pointe des pieds et tendit la main vers le rouleau. Il réussit à peine à en effleurer le bois rêche de l'extrémité de ses doigts. Le rouleau oscilla. Le garçon l'examina. Il approcha alors une chaise de la cuisinière, grimpa dessus. Il se cambra. Saisit le rouleau. Mais l'autre extrémité percée d'un trou par où passait une ficelle était encore loin de sa main.- Tu vas voir, chachien... grommela-t-il sans relâcher le rouleau, et il leva son pied gauche qui était nu et le posa sur une plaque de la cuisinière.Il tenta de tirer le rouleau. Mais la petite boucle de ficelle ne voulait pas s'échapper du crampon en bois. Le garçon commença alors à relever le pied droit en ahanant. Ce n'était pas commode. Il saisit plus fermement le rouleau en prenant appui sur son pied gauche.- Apgréïde, la grosse...Il repoussa la chaise avec son pied et se redressa brusquement de toute sa hauteur sur la cuisinière, mais il chancela en s'efforçant de retrouver son équilibre, et il empoigna le rouleau de ses deux mains. La boucle de ficelle se tendit et se détacha du crampon. Le garçon péta. Puis il bascula en arrière en agrippant le rouleau.- Et hop!... fit quelqu'un dont les mains puissantes le recueillirent en douceur.Et le déposèrent aussitôt sur la chaise.Le garçon se retourna. C'était un inconnu.- Micha, voyons... dit l'homme en hochant la tête d'un air désapprobateur. Ce ne sont pas des choses à faire!
Comment sortir du manque ? Du Kafka ? Je demande au dernier : du Kafka, du Joyce ?... Du Tolstoï, il dit. C'est quoi, je demande. De la bombe, il me dit. J'en prends. D'abord, rien de bien spécial. Un peu comme du Dickens, ou du Flaubert avec du Thackeray, et puis... bon... bon... vraiment du bon, un kif vraiment fort, large, une putain de puissance, mais alors après... après, vraiment l'horreur ! L'horreur ! (Il fait une grimace). Même Simone de Beauvoir m'a pas fait autant de mal que Tolstoï. (...)
Sorokine Vladimir ; Coldefy-Faucard Anne ; Dudoign
Les espaces de la RussieJournal littéraire Michel CrépuEtudes, reportages, réflexions: Martin de Viry Un moment nuJean-Paul Clément: Le concile lu par les Deux Mondes IIChronique diplomatique: Françaois Bujon de l'Estang La politique étrangère russe et ses démonsLes espaces de la Russie: Vladimir Sorokine: Les rêves de l'oursThomas Gonart: Fragile colosse d'un monde multipolaireAnnick Steta: la puissance en trompe l'oeil de l'économie russeStéphane A. Dudoignon: Un kaléidoscope d'espaces confessionnelsAurélie Julia: Une tache blanche dans l'espace rougeLuba Jurgenson: Paysages du désastreHélène Mondon: Le Grand Nord des dékoulakisésAnne Coldefy-Faucard: Géographie du mytheNikolaï Gogol: Inédit De la géographie (enseignée aux enfants)Critiques: Jean-Philippe Rossignol: Eclise de TolstoïIsabelle Danto: Roland Petit: "La ronde des artistes"Mihaï de Brancovan: Bayreuth, entre sagesse et folieJean-Luc Macia: Greif, compositeur énigmatique et fascinantNotes de lecture: Eugène-Victor de Voguë par Aurélie Julia, Bernard Quiriny par Juliette Joste.
Le roman de Vladimir Sorokine s'ouvre sur des pages marquées au coin de la grande littérature russe du XIXe siècle. Au fil du récit et de l'action, l'auteur revisite, tour à tour, Pouchkine, Tolstoï, Tourgueniev et bien d'autres. La Russie des profondeurs, intemporelle, apparaît riche, chaleureuse, drôle, émouvante, aimant le bon boire et le bien manger. La maestria de Sorokine est ici éblouissante. Mais imperceptiblement le tableau se déconstruit et emporte brutalement le héros vers un destin contemporain et un dénouement stupéfiant qui laisse le lecteur effaré. Connu dans les milieux non-conformistes depuis la fin des années soixante-dix, Vladimir Sorokine devient un écrivain russe majeur après l'effondrement de l'Union soviétique. Ses romans, nouvelles, récits et pièces de théâtre sont de véritables événements, suscitant louanges, critiques acerbes, contestations, indignation. Ecrit dans les années 1985-1989, Roman est un des chefs-d'?uvre de l'auteur.
Tirée par cinquante mini-chevaux, une trottinette des neiges emporte vers un village frappé par une épidémie un médecin qui rappelle fortement le Boulgakov des Carnets d'un jeune médecin. Elle est conduite par le "Graillonneux", livreur de pain de son état, incarnation touchante et presque caricaturale du moujik. Le couple classique de la littérature russe - le peuple et son élite, la seconde voulant éternellement faire le bonheur du premier et faisant son éternel malheur - se trouve à nouveau réuni, fonçant à travers l'espace et le temps dans ce curieux véhicule, version sorokinienne de la célèbre troïka de Gogol. "Russie, où cours-tu donc?" demandait l'auteur des Ames mortes au début du XIXe siècle. Vladimir Sorokine pose à son tour la question des destinées d'une Russie lancée à fond de train sur un chemin qui semble s'étirer par-delà l'horizon. Mais cette fois, la route est presque inexistante, invisible, effacée par la tourmente qui se déchaîne.
Un roman qui entraîne son lecteur dans l’univers des lycéens de banlieue parisienne, en pleine construction identitaire et sexuelle. Avec un style littéraire très proche de l’oral, l’autrice construit un récit sur le quotidien scolaire et familial de ces jeunes, à travers Kaiden, l’héroïne. Elle raconte ses amitiés, ses liens familiaux, ses questionnements et sa passion pour la littérature. Deviendra-t-elle une transfuge de classe ? Une lecture douce-amère...
Un roman drôle et intelligent qui décortique les relations amoureuses et amicales, les conventions sociales, les normes, la fidélité, le désir et les histoires qu’on se raconte pour justifier le scénario de nos vies... jusqu’à ce que cette histoire ne tienne plus. Si vous aimez les livres de Sally Rooney, vous apprécierez ceux de Naoise (prononcez « Nisha ») Dolan – et son style inventif.
Je vous prie de me faire la faveur de publier Le Verdict en un petit volume autonome. Le Verdict, auquel je tiens tout particulièrement, est certes très court, mais il relève plus du poème que du récit, il a besoin d'espace dégagé autour de lui et il ne serait pas indigne qu'il l'obtienne". Franz Kafka Lettre à son éditeur Ecrit d'une seule traite dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, Le Verdict est le texte fondateur de Kafka. Jean-Philippe Toussaint en propose ici une nouvelle traduction.
Ce roman pulvérise toutes nos attentes, Maria Stepanova s'y révèle être une véritable artiste". Berliner Zeitung M. est écrivaine. Quelques années plus tôt, son pays a déclaré la guerre à l'un de ses voisins. Désormais en exil, elle s'applique à recréer un nouveau chez-soi, tout en se sentant peu à peu coupée de sa langue : celle qu'elle a parlée toute sa vie, dans laquelle elle a écrit ses livres, celle dont elle tente, aujourd'hui, de se détacher. Alors qu'elle se trouve dans un train en partance pour un festival littéraire à l'étranger, une grève perturbe le programme. Le voyage s'achève dans un village perdu où M. ne connaît personne et son téléphone portable est déchargé. Et si, comme par magie, elle disparaissait ? L'Art de disparaître est un grand roman sur l'exil, la perte de repères et le réenchantement du quotidien par l'écriture. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard
Une découverte aussi impressionnante que glaçante. S'appuyant sur des faits historiques réels, porté par le rythme haletant d'une écriture expiatoire, un premier roman stupéfiant, qui dévoile le passé fasciste de la Hongrie et éclaire les montées de l'extrême droite en Europe. Jusqu'ici, Renner était un petit patron d'usine à Budapest. Profitant de son statut de notable, il avait réussi à se soustraire à ses obligations militaires. Mais nous sommes en 1944. Les nazis ont laissé la ville aux mains des miliciens des Croix-Fléchées. Ces derniers, ivres de violence et assoiffés de pouvoir, jurent de rendre la Hongrie aux Hongrois. Or Renner est marié à une Juive. Et il a caché de nombreux Juifs de son personnel. La torture et la mort l'attendent. Sauf que Renner possède un bien précieux dont les miliciens ont grand besoin : son camion. Commence alors pour Renner, étroitement surveillé par son geôlier Robi, un atroce périple au coeur de la capitale exsangue, un chemin de croix morbide sur les traces des corps martyrisés des victimes des Croix-Fléchées.
- Vous avez vu une feuille - sur un arbre, une feuille? - Oui. - J'en ai vu une, l'autre jour, une jaune, encore un peu de vert, un peu moisie déjà sur les bords. Le vent qui la portait. J'avais dix ans, l'hiver, exprès, je fermais les yeux et je m'imaginais une feuille - verte, brillante, avec ses nervures, et le soleil qui brille. J'ouvrais les yeux, je n'y croyais pas, parce que c'était très bien, et je les refermais. - Qu'est-ce que c'est? une allégorie? - Non... pourquoi? Pas une allégorie, non, je dis une feuille, tout simplement, juste une feuille. Une feuille, c'est bien. Tout est bien. (Kirillov et Stavroguine) Veules, médiocres, obscurs, les acteurs de ce drame - une sombre conspiration nihiliste dans une quelconque ville de province - gravitent autour de la figure de Stavroguine, démon baudelairien, "homme de l'orgueil, homme du défi - mais d'un défi dans le vide". Car ce roman (c'est le traducteur qui souligne) "n'existe finalement que pour semer le trouble, égarer, emporter, faire tournoyer, tournoyer, attraper des éclairs, et, à la fin, après plus de mille pages de cyclone, par une espèce de bouffonnerie indifférente, pas même grinçante, non, grotesque, abandonner le lecteur, essoufflé, avec rien. Possédé."