Ce premier livre d'Anne Seidel se déploie comme un regard à la fois scintillant et rétrospectif, fait de très lents déplacements qui soulèvent délicatement paysages, histoire obscurcie et souvenirs. Regard transsibérien, glissement en errance à travers la nuit, à la fragile vibration d'une bougie, mais "regard qui ne sait rien de lui-même" . Poésie d'éclats, de reflets électriques sur la neige, livre miroir où figures du passé et du présent se superposent à travers la brume. La main d'Anne Seidel efface la buée et fait surgir des panoramas entre absence et visage, oubli et blancheur plane. Connaissance, surgissement, reconnaissance : tout se passe "de l'intérieur de l'oeil" . Khlebnikov pleure est un jardin d'hiver où les échos des hommes et des territoires, aussi bien sensoriels que réels, imaginés ou traversés, se réverbèrent tout au long du poème et viennent se déposer sur la rétine, dans la mémoire, puis fondre à peine le sol touché, ou déposer au contraire une empreinte délicate, dans de nouveaux scintillements. C'est le livre des lumières perdues, muettes, en forme de "souvenir de neige" , sous lequel doucement s'efface l'Europe de l'est, loin d'ici, s'efface dans les regards oubliés qui glissent sur la Neva. On ne sait pas trop ce qu'on regarde au loin, ce qu'on retient et ce qui parvient jusqu'à nous ; si des hommes souffrent encore, s'il pleut ou pas. Difficile de percevoir l'écho clair des larmes, des voix perdues, presque éteintes, chuchotées. Dans les reflets - plats reflets de lacs gelés, de maigres reliefs, un chien, une usine, un poème - joue, fragile, en apparitions-disparitions, l'attente et peut-être un peu de peur, choses tirées, enfouies, très lointaines : noires. Noires de silences, traces tranchantes de rails luisants dans la nuit. Dans le coeur de pays où affleurent encore de manière sourde les signes de l'exil et de la déportation. Cet "espace de neige" , espace vu, tu, reste "impensé" , sa continuité nous échappe, fragmentée, ressassée. Nous sommes nous-même enfouis entre présent et histoire, qui essayons de remonter nos traces sous la clarté paradoxale de la neige. Nos empreintes, entre les arbres, à travers les rêves, sont diffuses. Un passage à peine assez grand pour nous laisser passer. Des tas de ruines de "temps dérobé" . La douleur en héritage d'une idée russe abandonnée au fond de la mémoire, et de générations enfermées dans leur propre terre. Ici, au milieu de la clarté plane de la lumière d'hiver, nous sommes incertains d'être au bon endroit, ni de comprendre le poids du silence dans chaque mot. Nous qui cherchions à combler quelque chose, nous qui "nous sentions abandonnés" dans cette blancheur qui tombe.
L'Italie du XVIe siècle aime ou exècre un Erasme subversif. Cet ouvrage renouvelle profondément l'image du " prince des humanistes " en versant une nouvelle pièce au dossier de sa réception européenne. Erasme nous apparaît, lu par les italiens, non, tel qu'on le dépeint d'ordinaire, comme un critique raisonnable et modéré soucieux d'éviter les ruptures, et comme un moraliste de la conciliation, mais bien plutôt comme un penseur de scandale, un hérétique pestilentiel, un principe de lacération. Les archives de l'Inquisition permettent par ailleurs à l'auteur de restituer les trajectoires complexes, sociales et culturelles de la réception d'Erasme. Celui-ci est lu, commenté, suivi d'en bas : par des cordonniers, des maîtres d'école, des charpentiers, des tisserands, des notaires, des soldats, que le Saint-Office pourchasse impitoyablement. Le livre de Silvana Seidel Menchi contribue ainsi à mettre au jour les protocoles des expériences spirituelles qu'ont éprouvées, souvent dans le drame, ces lecteurs d'Erasme. A la quête de l'infinie miséricorde de Dieu a répondu la mise à l'Index, et la pratique du doute par laquelle ils ont cru se protéger ne les a pas libérés d'un destin de persécution et de souffrance. Ecouter ces voix, rendre compte de ces expériences, multiples, diverses, profondes, entre curiosité intellectuelle et fantasmatique religieuse, permet de retrouver l'humus de la réforme en Italie, pourtant efficacement éradiquée par quatre siècles d'orthodoxie catholique. Le livre de Silvana Seidel Menchi, à la fois classique et pionnier, est une contribution majeure à la compréhension de la spiritualité pré-tridentine, des dimensions sociales de la Réforme et des formes religieuses de la lecture qui, plus largement, ouvre à une archéologie culturelle de l'Europe moderne.
Un homme se met en route pour un lieu qu'il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un autre décide de revenir. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l'espace blanc qui s'est ouvert dans son esprit. Les lettres n'arrivent pas à destination. Les lettres ne sont jamais envoyées.
Jamais auparavant Alvaro de Campos n'avait poussé si loin cet acharnement contre soi-même, cette rage destructrice à laquelle rien ne résiste, pas même sa dignité d'homme souffrant. Cette histoire est la revanche du poète réel sur le vivant imaginaire, la suprême comédie si l'on veut du comédien, mais comédie jouée jusqu'au bout avec la plus grande virtuosité. Alvaro de Campos a sans doute raté sa vie, mais Pessoa, qui écrit sous son nom, n'a pas raté son oeuvre.