L'omniprésence aujourd'hui du thème de "la" violence renvoie à la difficulté grandissante, pour nous, de l'investir et de la saisir depuis un point d'extériorité aux reconfigurations que lui impriment les développements de l'ordre mondial. Dans l'économie de la violence généralisée, les violences de la sphère politique classique, étatique, se combinent de façon continue et discrétionnaire avec celle de la globalisation du capital : logiques d'exclusion internes et externes aux Etats, régions entières où la guerre est endémique, opposition en miroir du capital comme religion et d'une religion politisée en un sens catastrophique et réactionnaire. Mais plus crucialement, ce qui est en cause dans cette violence de la valorisation débridée, c'est son allure spécifique de contre-révolution sans ennemi, qui tend à reléguer toutes les aspirations qui lui sont hétérogènes vers un seuil impolitique. Les articles de ce numéro ne s'accordent ni sur l'appréhension de ces violences errantes, ni sur la façon de les traiter. Tous, cependant, tentent de différencier une violence autre sur fond des violences, directes ou indirectes, mais toujours brutales, qui nous sont faites par les reconfigurations actuelles du capital. Tous, par conséquent, rejettent l'hypothèse d'un état "d'absence de violence" dont nous aurions été exclus, que nous aurions à rejoindre, et qui n'est jamais qu'une rationalisation de la pacification de l'ordre, ou aujourd'hui de la "modernisation" , le nom naturalisé de l'illimitation des logiques de valorisation. Pour celles-ci il n'y a plus désormais aucun dehors, comme le montre la virulence de la situation actuelle. Dans le prisme de l'illimité la pandémie n'est pas tant une catastrophe, ni même seulement un obstacle, c'est un élément nouveau à transformer en une occasion : l'occasion d'amplifier les procédures de contrôle et de privatisation des populations spécifiques au capitalisme algorithmique, couplée à l'occasion de capitaliser des "brevets" , d'aggraver l'emprise sur le vivant. Comment élaborer la relation d'antagonisme à l'adversaire politique sans reproduire ou mimer la courbure étatique des institutions existantes (ni retomber dans les caricatures qu'en proposent le gangstérisme) ? La violence est inhérente à la subjectivation politique, elle en est une possibilité nécessaire, non pas une simple éventualité, mais un trait structurel. Car l'interruption directe de la loi, constitue une des épreuves de la subjectivation politique ; ce qu'occultent les théories qui conçoivent la subjectivation politique exclusivement comme un processus de symbolisation. De même, penser la violence du côté de la subjectivation politique implique d'explorer ses rapports à l'affect, au langage, à la colère, la ruse, au courage, sous peine de reconduire la coïncidence de la violence et de la haine. "Démolir ce qui existe, non pour l'amour des décombres mais pour l'amour des chemins qui les traversent et se fraient en eux". (Benjamin)
L'argent ferait-il le bonheur ? Nouvelle économie, fonds éthiques, investissements socialement responsables vont-ils construire une planète plus humaine et plus juste ? L'interrogation sur le pouvoir de l'argent n'a pas toujours été délaissée par l'investigation philosophique. Reprenant la tradition depuis Aristote, ce livre interroge des œuvres qui ont conçu la monnaie comme une force communautaire et consensuelle. Pourquoi des agents acceptent-ils de la monnaie, sachant que sa valeur ne résulte d'aucune qualité intrinsèque depuis la disparition de la convertibilité-or ? Le fondement objectif de la valeur de la monnaie disparaît avec son référant métallique. La valeur repose donc sur l'acceptation dont jouit la monnaie au sein d'une collectivité. Comment se forme un tel consensus ? Faut-il le chercher dans des processus intersubjectifs ? L'hypothèse de cet ouvrage est que la monnaie est un consensus matérialisé. Mais quel est l'objet de ce consensus ? Comment définir une telle collectivité ? D'une réalité ambivalente, tantôt arme de la souveraineté qui la définit, tantôt dépendante des agents qui-en usent, parfois contre les Etats, la monnaie force à repenser les liens entre une communauté politique et une communauté économique. Ces deux entités peuvent-elles se concevoir distinctement si la monnaie est foncièrement communautaire ?
La mondialisation des marchés financiers a transformé en profondeur les mécanismes du capitalisme classique. Or ce système, on le sait, est fragile: en bute à des comportements individuels déraisonnables, sinon collectivement irrationnels, les marchés peuvent à tout moment entrer en crise et l'économie s'effondrer. Pour contrer cette menace, les financiers n'ont qu'un mot: la confiance. On parle ainsi de moraliser le capitalisme, d'éthique des marchés, puis on se prend à rêver de fonds éthiques et socialement responsables, de commerce équitable, de critères citoyens et environnementaux, au point que certains croient en la venue d'un capitalisme vertueux... Mais l'éthique et la confiance sont-elles vraiment les réponses au dysfonctionnement du système? Biographie de l'auteur Marie Cuillerai, docteur en philosophie, spécialiste de philosophie de l'économie, est maître de conférences à l'université Paris-8.
La Ronde infinie des obstinés (2009) avait signifié le caractère têtu dans l'adversité de ceux qui, sachant sans doute qu'ils n'empêcheraient pas la loi LRU d'être la nouvelle norme des pratiques et activités universitaires en France, souhaitaient encore et toujours signifier qu'ils se refusaient à plier leur pensée à cette norme. C'est ainsi que des gestes qui ont pu paraître désespérés ont maintenu la foi en l'impossible d'un autre rapport d'étude. Ce numéro tente de faire le point sur cette nouvelle norme et sur cette foi au regard de son historicité. Il s'agit aussi de faire archive d'un événement qui, touchant l'université, touche aussi ce qu'il advient aujourd'hui de la circulation de la pensée et de la critique. Sur fond obscur, l'obscurcissement de mots valeureux, autonomie, responsabilité, dévoyés dans leur mise en œuvre, mise sous tutelle de l'argent de l'autonomie de la recherche, déresponsabilisation devant l'expérimentation risquée, indéfinie du savoir.
Aux quatre coins du monde, nous assistons à l'heure actuelle à des mouvements de contestation qui donnent matière aux réflexions sur les expérimentations, mises en récits, historiographies, théorisations des faits révolutionnaires. Comment penser au présent les ruptures et continuités de la première révolution prolétarienne ? Peut-on nouer des actes et des durées ? A quelles conditions nouer tempo de l'événement et temps longs du changement historique ? Comment lier micro-histoire et grands récits ? 1917/2017 : un peu plus de cent ans après la double révolution russe (celle de février et celle d'octobre), cet ouvrage propose un dépaysement théorique et géographique sur ce qui fait "événement" révolutionnaire. Le parti pris des auteur-es a consisté à se décentrer du geste commémoratif pour ponctuer des perspectives issues des lieux où elles résonnent aujourd'hui entre espérances et ressouvenirs. Politistes, philosophes, sociologues nous invitent à une circulation en "terrain révolutionnaire", au vif de l'enquête et de l'archive, de la mémoire et de l'actuel.
Le numéro 16 de la revue Incidence est organisé autour d'un essai de Carlo Ginzburg qui touche au coeur ignoré de la plus brûlante actualité, dans le monde globalisé qui est le nôtre, celle qui voit se déchaîner des conflits entre les cultures, les genres, les religions... : "Nos mots et les leurs. Une réflexion sur le métier d'historien, aujourd'hui" . Que peut apporter la réflexion d'un historien sur la démarche qui permettrait de tenter de comprendre l'autre, celui qui est en face ? Carlo Ginzburg, à partir de son métier, préconise une attitude critique et détachée qui exige de prendre en compte deux niveaux, non seulement celui de la parole de ceux qui se font entendre à travers les traces laissées par l'Histoire, mais aussi celui de l'observateur lui-même impliqué dans sa recherche avec ses propres mots, et les façons de penser qu'il partage avec ses contemporains. L'historien part donc de ses propres questions, inévitablement anachroniques, pour chercher des réponses, mais ces réponses modifient elles-mêmes les questions, de sorte que, dans un jeu dynamique d'allers et retours, s'affine peu à peu la possibilité de parvenir à l'interprétation des sources en reconstruisant les modes de pensée des individus et des sociétés des époques analysées, si différentes des nôtres. Mais il précise bien que cela reste une interprétation, c'est à dire que même parvenu à restituer les réponses apportées par les documents, il doit garder à l'esprit qu'il y a toujours un travail de traduction. Il est donc important de maintenir la tension entre les questions et les réponses, nos mots et les leurs. Ce que l'historien a élaboré pour tenter de penser le passé peut servir de modèle pour aider à franchir les distances qui séparent aujourd'hui les genres, les cultures, les nations etc. au niveau mondial. Carlo Ginzburg dans le déroulement de ce fil réflexif ne cesse de rayonner vers les autres sciences humaines, s'enrichissant de cette ouverture constante aux disciplines elles aussi confrontées aux nécessités de l'enquête et de l'interprétation : la linguistique et l'anthropologie qu'il donne en exemple de cette rigueur méthodologique, mais aussi la philologie et la littérature. La revue Incidence réunit ici des chercheurs de grande compétence, de sciences humaines, et de critique littéraire, pour dialoguer avec lui à partir des problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur propre domaine d'étude.