Il est temps de mieux intégrer Luxemburg et Gramsci aux travaux de la philosophie, de la théorie politique, des sciences politique et aussi aux multiples praxis de la globalisation. Il est temps pour les étudiants, les chercheurs, un large public des mouvements sociaux de lire largement, avec toute l'attention que Luxemburg et Gramsci méritent non seulement en Inde, en Italie, en Allemagne, en Amérique latine, en Tunisie, en Turquie... mais aussi en France, en Suisse et ailleurs encore pour reformuler des questionnements et des débats en articulant l'histoire et l'actualité, les recherches, les auteurs, les éditions en cours. Ce livre est un outil accessible, riche d'informations et de réflexions rigoureuses qui contribue à la pensée critique aujourd'hui. L'intérêt du livre est de suivre le cheminement de deux grands révolutionnaires du XXe siècle en étant attentifs aux conditions matérielles, économiques, politiques, guerrières, objectives et subjectives dans lesquels ils ont élaboré une oeuvre, tout en assumant d'importantes responsabilités dans les mouvements révolutionnaires. Un des soucis a été de ne pas céder aux habitus académiques en lisant ces oeuvres, tout en les dépouillant de leur création révolutionnaire. La philosophie est un champ de bataille qui comme d'autres savoirs institutionnalisés, a tendance à éliminer ses marges, ses subalternes et aussi ses inventions créatrices.
La "crise des réfugiés", la "crise de l'Europe", la "crise de l'humanité" ? Pourquoi résistons-nous à l'asile ancré dans l'hospitalité, évidence philosophique et politique, et pourquoi la crise des réfugiés suscite-t-elle autant de désarroi, d'impuissance, de cynisme ? Cet essai est un défi pour la politique et la philosophie. Il montre en quoi la philosophie dystopique du mouvement qui intègre la violence extrême peut être un pari tragique positif d'exercice de la liberté, de l'hospitalité. Que signifie aujourd'hui les "humains superflus", les "sans-Etat", le droit d'avoir des droits, la "violence extrême", quand on voit ces mots depuis les routes, les camps de réfugiés ? Choisir de résister a un sens. La question est de savoir comment parier.
Dans ce volume, en lien étroit avec le volume 2 (la " banalité du mal " comme un mal politique) est dessinée la figure des sans-Etat et le " droit d'avoir des droits " dans l'œuvre de Hannah Arendt et aux frontières de la démocratie, de la citoyenneté aujourd'hui (immigration, droit d'asile, tziganes, femmes, chômeurs, pauvres, sans-papiers, mouvement indien, etc.). Serions-nous tous en train de devenir des sans-Etat, se demande un des auteurs en conclusion du volume ? Qu'est-ce que le " droit d'avoir des droits ", être sans-Etat pour Hannah Arendt ? Qu'est-ce que le " droit d'avoir des droits " aujourd'hui quand on est sans-Etat, c'est-à-dire quand on est sans place, sans statut, hors du " droit d'avoir des droits ", du droit à la politique ? Qu'est-ce que résister et agir ? Comment une figure emblématique de la situation politique tragique de non-droit absolu du XXème siècle réussit-elle ou non à devenir figure-sujet politique pour Hannah Arendt ? A partir de l'œuvre de Hannah Arendt , en situant ses apports et ses limites, qu'est-ce que cela présuppose comme tâche critique de la philosophie, de la politique et donc de la citoyenneté ? Nous verrons comment Hannah Arendt replace au centre du débat philosophique et politique contemporain la matrice de la politique et de la citoyenneté : la résidence et l'appartenance politique.
Dans ce volume, qui fait suite au volume 1 (Les sans-Etat et le "droit d'avoir des droits"), est précisé ce qu'est la banalité du mal en tant que mal politique dans l'oeuvre de Hannah Arendt et sont présentés des visages du mal politique aujourd'hui. En quels termes, Hannah Arendt définit-elle la banalité du mal en tant que mal politique ? Comment est-il possible qu'il y ait refus d'affronter l'intériorité du mal et son extériorité dans ses rapports à l'Etat, à la société, lorsque le mal est politique ? Comprendre, résister au mal politique, comment, par quels moyens, avec qui, dans quels buts ? Que signifie consentir ou non au mal politique, se demande une des auteurs à partir de ses travaux féministes ? Nous verrons que la pensée, le jugement dans la pluralité grâce à la mémoire, à la liberté, au renforcement du sujet et de l'espace public sont les enseignements d'Arendt qui s'est inspirée des Grecs et de Kant. Nous verrons aussi que Hannah Arendt, en pensant au mal politique, apporte des éléments pour repenser les frontières et les rapports entre le sujet psychique et la société.
Le numéro 16 de la revue Incidence est organisé autour d'un essai de Carlo Ginzburg qui touche au coeur ignoré de la plus brûlante actualité, dans le monde globalisé qui est le nôtre, celle qui voit se déchaîner des conflits entre les cultures, les genres, les religions... : "Nos mots et les leurs. Une réflexion sur le métier d'historien, aujourd'hui" . Que peut apporter la réflexion d'un historien sur la démarche qui permettrait de tenter de comprendre l'autre, celui qui est en face ? Carlo Ginzburg, à partir de son métier, préconise une attitude critique et détachée qui exige de prendre en compte deux niveaux, non seulement celui de la parole de ceux qui se font entendre à travers les traces laissées par l'Histoire, mais aussi celui de l'observateur lui-même impliqué dans sa recherche avec ses propres mots, et les façons de penser qu'il partage avec ses contemporains. L'historien part donc de ses propres questions, inévitablement anachroniques, pour chercher des réponses, mais ces réponses modifient elles-mêmes les questions, de sorte que, dans un jeu dynamique d'allers et retours, s'affine peu à peu la possibilité de parvenir à l'interprétation des sources en reconstruisant les modes de pensée des individus et des sociétés des époques analysées, si différentes des nôtres. Mais il précise bien que cela reste une interprétation, c'est à dire que même parvenu à restituer les réponses apportées par les documents, il doit garder à l'esprit qu'il y a toujours un travail de traduction. Il est donc important de maintenir la tension entre les questions et les réponses, nos mots et les leurs. Ce que l'historien a élaboré pour tenter de penser le passé peut servir de modèle pour aider à franchir les distances qui séparent aujourd'hui les genres, les cultures, les nations etc. au niveau mondial. Carlo Ginzburg dans le déroulement de ce fil réflexif ne cesse de rayonner vers les autres sciences humaines, s'enrichissant de cette ouverture constante aux disciplines elles aussi confrontées aux nécessités de l'enquête et de l'interprétation : la linguistique et l'anthropologie qu'il donne en exemple de cette rigueur méthodologique, mais aussi la philologie et la littérature. La revue Incidence réunit ici des chercheurs de grande compétence, de sciences humaines, et de critique littéraire, pour dialoguer avec lui à partir des problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur propre domaine d'étude.