2009MarsC'est le nouveau logo de la hiérarchie, on ne peut plus dans l'air du temps, qu'on voit dans les brocantes et autres vide-greniers: sur les étals, bibelots et camelote; par terre, en vrac comme si on avait vidé la poubelle, les livres. Devoir se mettre à genoux afin de fouiller parmi ces déchus revient à schématiser l'envie qui nous prend: demander pardon.Et en acheter, c'est l'être, pardonné.*C'est une des plus belles phrases de Proust, et une mini s'il vous plaît, il ne se refuse rien, celle qu'il prête à Albertine dans la lettre qu'elle écrit au narrateur après qu'elle a fui: «Je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter).» À propos de cette Albertine qui s'échappe, ce qui ranime illico l'amour du narrateur - au moment pile où cet amour tenait plutôt du Yo-Yo - et déclenche sa jalousie, puis la dope, notons ce miracle: partir d'un postulat bien douteux, voire faux, qu'un homme est jaloux des conquêtes féminines de sa maîtresse, et en tirer de l'irréfutable, en arriver à ce que tout lecteur, fût-il le plus obtus, dise: «Je prends!» Et nous prenons même ce qui fend le coeur. Les cent dernières pages d'Albertine disparue, Gilberte qui renie son père, son mariage de parvenue avec Saint-Loup, la révélation que celui-ci a les moeurs de Charlus et ce que cela provoque comme dégâts chez le narrateur, bref, ces dessous guère folichons, comme ils préparent avec maestria Le Temps retrouvé, cet hymne à la cruauté. Toujours appuyer là d'où partent les aïe, il y déploie le même don qu'en sens contraire, pour magnifier, afin par exemple qu'une haie d'aubépines nous en bouche un coin, sauf de paradis. Voudrions-nous lui renvoyer même un riquiqui de satire, que nous n'irions pas loin. Ce qu'il y a de bien, en effet, avec Proust, c'est qu'il encaisse. Nous pouvons nous en donner à coeur joie en usant de toute la panoplie de l'assaillant: «Même pas mal», pourrait-il dire. Ce que nous lui administrons, ce sont des chiquenaudes. En voici une. Dans Albertine disparue, à un moment, le narrateur reçoit une seconde lettre d'Albertine, censée être morte. Nous nous disons: bon, Proust a épuisé son sujet, c'est-à-dire le désespoir causé par la mort d'Albertine, les affres de la jalousie à cause des conquêtes féminines qu'elle a eues, puis les intermittences du coeur, lequel valse entre se remettre petit à petit et ne pas le vouloir, enfin vient le chemin de la délivrance, qui est l'oubli. Et tandis que nous nous le disons, nous voici à nous représenter Proust tout d'un coup se frappant le front: mince, j'ai encore à montrer qu'un amour moribond ne peut revivre; donc, afin d'ausculter un tel cas, je dois feindre qu'Albertine n'est pas morte et va revenir. Pour réussir ce joli développement, il faut à Proust un stratagème; d'où une dépêche de quatre lignes par laquelle Albertine lui annonce qu'elle est toujours vivante, dépêche qui en réalité est de Gilberte mais que le narrateur croit d'Albertine, et pourquoi? because, comme dirait Odette, des lettres mal formées, le G ayant l'air d'un A gothique, les barres des t et les points sur les i dessinant des arabesques, de même que les boucles des s; tant qu'on y est, pourquoi pas tout l'alphabet, chamboulé! Cette explication due à la typographie, on n'y croit pas une seconde. Malgré quoi, médusé, on marche. C'est donc mieux qu'avec Dieu.
André Blanchard, né en 1951, vit à Vesoul où il fait l'ange gardien dans une galerie d'art. Entre chien et loup inaugure ses Carnets, qu'on peut relire selon les milieux bien informés.
Lisant le Journal de Jacques Brenner, qui vient de paraître, je revois me la publication. C'est en effet Brenner, auquel j'avais envoyé le manusc loup au printemps 1988, qui, par téléphone, recadra mon affaire : "saisons existaient toujours, je vous en prendrais des extraits avec joie. que vos Carnets, c'est de la littérature à part." Je compris "à part" J'avais bien compris. "Cela ne peut intéresser qu'un petit éditeur." E bifurquai, que je me suis mis à compulser le Bottin, tombai sur ce nome plut, comme une flatterie envers mes penchants. De l'eau a coulé sous les ponts depuis. Normal, c'est son job. Mais les ait un pont, celui qui conduit de minuscule éditeur à maison d'édition qu place, et celle de Paris, malgré les prêchi-prêcha des ultras qui adorent outre-Atlantique, reste la meilleure du monde. L'autre, de pont, sera évité la noyade, et permis de relier mes trente ans à mes cinquante g dont voici, en plus fournie, la dernière livraison.
-Quoi ? Comment ? Des pèlerinages ? Comme chez les cathos ? Du calme ! Ce sont ici des pèlerinages laïcs, fût-ce à la Chapelle de Ronchamp, où on va non parce qu'elle est chapelle mais parce qu'elle est de Le Corbusier. Relèvent de la même veine, celle des pèlerinages- hommages, les pages sur Paris et sur la tombe de Calaferte.
D'un livre, on demande en général: "Ça parle de quoi?" De ce livre-ci, ce serait plutôt: Ça parle de qui? "Comme il est des préséances qui ont du bon, ça parle d'abord des écrivains. A côté des Flaubert, Mauriac, Malraux, Beauvoir, Brandys, Calaferte, Frank, Brenner, Cabanis, j'ai fait une place à plusieurs auteurs toujours parmi nous. - Des noms! - Holà! Ne mâchons pas la curiosité. Précisons toutefois que mettre sur la sellette des écrivains vivants, c'est s'aventurer à distribuer des suffrages ou à faire des cartons alors que, tant qu'un écrivain n'est pas mort, il peut nous déjuger. - Et pour le reste? - Si lire, c'est aussi avoir des nouvelles du monde, prenez et ouvrez."
Go ! C'est parti. Tout commence plutôt bien. Ils sont trois : lui qui conduit, elle qui patiente, et le (ou la) troisième, qui mûrit sagement en elle, à deux doigts d'éclore. Puis survient le bruit. A l'avant, comme tous les bruits. Il s'en soucie. On le rassure. Mais le bruit persiste, s'infiltre en lui. C'est lui le bruit, un bruit dans le grand moteur de l'humanité, une distorsion dans le grand son global. Alors, brusque, il s'y met, il court, sur l'autoroute du week-end, il court à contre-bruit, à perdre haleine, pour se libérer, le lâcher, le dissoudre. Et tous courent avec lui, une meute haletante de sprinters moites qui fraternellement le talonne, marathonne au coude à coude ; et tout en lui remonte, père, élans, mots, images. La course lui monte à la tête, comme l'alcool lui submerge le coeur, à grandes foulées, à belles goulées, il court cul sec, enquille les mètres, les kilomètres au grand comptoir bitumé de l'autostrade intérieure. Jusqu'à la ligne ultime. Court jusqu'à la lie. Là, s'arrête, souffle. Puis repart, purgé, léger, l'âme recarrossée. Go ! C'est reparti ! Vrai derviche-sprinter, Jacques Gamblin avale la voie intérieure en un monologue sans frein, en roue libre, la seule vraie.
Les chevronnés adeptes du Pari Mutuel sont Urbains à un point que l'on n'imagine guère, d'une urbanité qui confine à l'intrusion voire touche à l'invasion. C'est ce qu'endure à la journée Anatole Bétancourt, héros de Fièvre de cheval, ancien consultant (en quoi ? Il a oublié) tourné maniaque du tapis vert pré, parieur compulsif et trinqueur frénétique. A peine a-t-il pénétré dans un café-turf, salué bas la tenancière et s'être mis, Bic en main, un oeil à l'écran, l'autre au carnet, en position de défricher la journée hippique que s'en viennent rôder puis le harceler pléthore de fâcheux en veine de confessions, de petites combines, de bons tuyaux ou de martingales infaillibles. Car notre homme raisonne, compute, déduit, pesant les chances au trébuchet des possibles. Un art de mettre le canasson en équation qui n'est pas toujours payant et l'oblige à quelques entorses avec la légalité. Et quand la patronne de l'hôtel pour une monte s'invitera dans son paddock et l'initiera à fouler le gazon et humer l'air des champs de courses, Anatole n'échappera pas à la sortie de piste. Monologue drolatique d'un turfiste stratège, Fièvre de cheval nous restitue avec brio le monde des bistrots attelés, le galop mental et les errances d'une vie sur terrain lourd. Rien ne me souciait plus dans une journée que ces quelques secondes, disséminées tous les quarts d'heure, à raison de quarante courses au quotidien cela représentait au final pas mal de minutes, ces quelques secondes donc, ces quelques secondes où le coeur palpitait, où un frisson me traversait quand le cheval sur lequel j'avais misé montait aux avant-postes et qu'il figurait dans les trois premiers aux abords de l'arrivée. Oui, un frisson. Un frisson enfin. En attendant celui qu'on appelle le dernier et que je ne redoutais même plus tant la vie avait cessé de me concerner.
Raymond Cousse était cet as de la vindicte qui maniait le jambon comme d'autres la mâchoire d'âne. Soumis aux malignes nécessités de « tourner » ses pièces, il est largué sur le Québec : drame ! Adieu Belle Province, bonjour Australie, où la faune s'avère plus comestible, en tout cas mieux assaisonnée par le paysage et où scintille le minois de quelques comédiennes et surtout cette merveille de sagesse et de délicatesse qu'est un koala mastiquant placidement. Afrique arrive ! Ou Cousse passe de l'invective à l'atterrement : misère, détresse. On patauge dans un sordide luxuriant que Cousse tempère avec les moyens du bord en prenant sous son aile une jeune tapineuse. Mais tous les bons sentiments ont une fin et revoici la rue de Rennes. Sans commentaire.
Dans les années 6o, à Hara-Kiri, ils cherchaient un bon reporter, coriace et pétri d'humour. En attendant l'oiseau rare, qui ne s'est jamais présenté, je les ai un peu dépannés. J'ai fait ce que j'ai pu. Ceux qui, après avoir lu ce livre, estimeront qu'ils auraient infiniment mieux fait l'affaire peuvent aller proposer leurs services à l'adresse suivante : 4, rue Choron, Paris. C'est là que l'aventure Hara-Kiri a commencé. Peut-être n'y trouveront-ils plus personne capable de comprendre ce qu'ils veulent. Bon début pour un reportage pas tout à fait raté !
Il y a dans Les Mystères de Paris une énergie sauvage: celle d'une cohorte de personnages maléfiques, malfrats hideux comme la Chouette, Tortillard - un anti-Gavroche -, le Maître d'école ou Bras-Rouge, criminels du grand monde comme le comte de Saint-Remy, monstres hypocrites comme le notaire Jacques Ferrand. Eugène Sue n'est pas avare de noirceur. Mais il y a aussi une sauvagerie du Bien, celle de Rodolphe, prince mélancolique venu à Paris à la recherche de sa fille perdue, impitoyable avec les méchants qu'il punit au mépris des lois. On doit à sa cruauté quelques-unes des scènes les plus stupéfiantes du roman: le châtiment du Maître d'école, ou le supplice de luxure imposé à Jacques Ferrand. Cette cruauté contraste avec la pureté morale de Fleur-de-Marie, comme avec la face solaire de Rodolphe, providence de tous les malheureux honnêtes dont il croise le chemin. Le roman exprime dans son ensemble une quête assoiffée de régénération morale de la société, par l'amélioration des mécanismes préventifs et répressifs (c'est le sens de l'engagement de Sue en faveur dans l'encellulement des criminels) ainsi que par l'invention de mécanismes d'incitation au Bien, police ou tribunal de la Vertu, qui doivent récompenser publiquement les actions exemplaires." Judith Lyon-Caen.
À la mort de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l?intrigante commode qui a nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d?une nuit, elle va ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela, dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature franquiste à nos jours.La commode aux tiroirs de couleurs signe l?entrée en littérature d?Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui entremêle tragédies familiales et tourments de l?Histoire pour nous offrir une fresque romanesque flamboyante sur l?exil.« Un magnifique roman sur l?exil. Un petit bijou. » Le Parisien« Une fresque familiale vibrante. » Version Femina« Un texte délicat, poétique et poignant. » RTL« Racé comme du Almodóvar. Un coup d?éclat et un coup de maître. Une écrivaine démente. » Le Point« Par la grâce d'un livre, les racines refleurissent. » Courrier de l'Ouest« Cette épopée ne s'oublie pas. » Le Figaro« Le partage est la morale de ce récit ardent. » Le Monde des livres« Un émouvant premier roman autour d?une lignée de femmes frondeuses, marquées par le déracinement. » Elle« Un superbe premier roman. » Europe 1« Une réussite. » Causette Notes Biographiques : Olivia Ruiz est auteure, compositrice et interprète. D?origine espagnole, elle a grandi à Marseillette. Trois de ses grands-parents ont fui la guerre civile mais n?en ont jamais parlé. De ce silence est né son premier roman, La commode aux tiroirs de couleurs.