Quand j'ai refermé ce livre, j'ai pensé à un passage de l'Evangile de saint Luc. C'est un jour, dans l'été. Les apôtres traversent un champ de blé et ils arrachaient et mangeaient des épis en les froissant dans leurs mains ". Eh bien ce livre est écrit comme ça: par un homme qui est plusieurs, par un homme qui a douze voix pour nommer son amour, par un homme qui traverse l'épaisseur du monde pour suivre son amour, ralentissant à peine son pas pour se nourrir des beaux épis du songe. La fuite d'un lièvre, l'entêtement des pauvres, la brillance d'un lilas, la lassitude d'une postière ou le gémissement d'un arbre, tout lui est nourriture, élément d'une lettre à l'aimée. Celui qui aime est en exil dans son amour. Jamais il ne rejoindra celle qu'il aime, même dans la rivière du lit, même dans le feuillage de ses bras. Cette distance entre les amants est celle aussi qui sépare l'ouvrier de sa peine, le peintre de la lumière, les vivants des morts. Dans cette distance infranchissable s'enflamment ces mots : je te découvre dans tout ce qui t'éloigne. je te rejoins dans tout ce qui me manque. C'est tout. C'est tout ce que pour l'heure je saurais dire de ce livre insensé - à peine un livre en vérité un sillage dans le milieu des blés, un chemin tout vibrant de lumière. "
Date de parution
01/09/1993
Poids
190g
Largeur
141mm
Plus d'informations
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EAN
9782876731158
Titre
ET NOS VISAGES MON COEUR FUGACES COMME DES PHOTOS
Auteur
BERGER JOHN
Editeur
CHAMP VALLON
Largeur
141
Poids
190
Date de parution
19930901
Disponibilité
Epuisé
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e texte court du grand écrivain anglais John Berger, écrit à la suite de deux opérations de la cataracte, est non seulement le récit sous forme de notes d'une expérience personnelle et médicale qui peut concerner beaucoup de monde, mais aussi un essai (lucide et comme souvent chez lui non dénué d'humour ni de tendresse) sur la vision et le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure.
La poche en question est une petite poche de résistance. Une telle poche se forme lorsque deux personnes ou plus se réunissent parce qu'elles sont tombées d'accord. La résistance se fait contre l'inhumanité du nouvel ordre économique mondial. Qui sont ces gens qui se réunissent? Les lecteurs, moi l'auteur et ceux dont il est question dans ces essais - Rembrandt, les peintres rupestres des cavernes paléolitiques, un paysan roumain, les Egyptiens de l'antiquité, un expert dans la solitude de certaines chambres d'hôtel, des chiens à la tombée de la nuit, un homme dans un studio de radiodiffusion. Et ce qui est inattendu, c'est que nos échanges renforcent chacun d'entre nous dans sa conviction que ce qui se passe dans le monde d'aujourd'hui est mal et que ce qui en est dit le plus souvent est pur mensonge. Je n'ai jamais écrit un livre avec un tel sentiment d'urgence.
La poche dont il est question est une modeste poche de résistance, de celles qui se forment quand l'accord entre deux personnes au moins les rapproche. Leur résistance se manifeste contre l'inhumanité du nouvel ordre économique mondial. Mais qui sont ces gens ? Le lecteur, moi, l'auteur, et tous ceux dont il est question dans ces essais. Et ce qui est inattendu, c'est que les échanges, qui s'établissent entre nous, renforcent chacun dans la conviction que ce qui se passe dans le monde d'aujourd'hui est mal, et que, le plus souvent, ce qu'on en dit n'est que mensonge. Je n'ai jamais écrit de livre avec un tel sentiment d'urgence. " John Berger
La révolution technologique, qui a commencé avec la Renaissance mais n'a pris toute sa dimension révolutionnaire qu'au début du XIXe siècle, a non seulement bouleversé notre rapport à la nature, mais également notre manière de regarder. L'invention de la photographie, qui permet la "reproductibilité des objets", le cinéma, et encore davantage la télévision et la vidéo, ont eu des conséquences considérables sur notre perception des choses (naturelles ou pas), des animaux et des êtres humains. siècle, a non seulement bouleversé notre rapport à la nature, mais également notre manière de regarder. L'invention de la photographie, qui permet la "reproductibilité des objets", le cinéma, et encore davantage la télévision et la vidéo, ont eu des conséquences considérables sur notre perception des choses (naturelles ou pas), des animaux et des êtres humains. On regarde les femmes sculptées de Rodin, la solitude d'un Giacometti traversant sous la pluie, quelques mois avant sa mort, une rue à Montparnasse. On contemple Courbet et le Jura, Francis Bacon et Walt Disney. Calmement mais sûrement, Berger parvient à changer notre regard.
Tenant des carnets (un journal ?) depuis la jeunesse, je n'y ai jamais écrit que par spasmes, par bouffées, et dans une sorte d'état d'urgence. Brusques afflux de souvenirs, rêves ou lectures pareillement commentés, ce double qui n'a cessé de m'accompagner est bien aussi projet, que le livre entrevu ait abouti ou non, et interrogation sur ce projet même. Aussi m'a-t-il semblé que je ne pouvais extraire des fragments de ce long flux tout ensemble intermittent et proliférant sans tenter d'y introduire au moins un fil d'Ariane. Si le thème de la mémoire, chez l'être de souvenir qu'est, par définition presque, l'autobiographe, s'est imposé à moi, c'est que la mémoire m'est longtemps apparue comme la dépositaire de l'être même. Souvent, il va sans dire, ces plongées ou ces visitations fortuites s'accompagnent d'une réflexion sur la littérature. Au naïf émerveillement des premières années ici retenues - contemporaines de L'Adoration et s'aventurant à tâtons vers Le Retour - succède assez vite un soupçon qui, dû pour la plus grande part à la cruelle expérience de la mère internée, et qui va s'accusant dans ces pages mêmes, est tout près de s'en prendre au chant longtemps tenu pour " doré " d'une mémoire qui, par places traversée de nostalgie, entend bien pourtant ne se confondre avec aucun " passéisme ", sans cesse au contraire jouaillé, dénoncé que, pratiquement dès le début, est ce dernier. " J. B.
Les figures souvent grotesques créées par James Ensor s'animent. Elles évoquent la mer du Nord, Ostende la ville balnéaire et ses habitants évanouis, le retour du carnaval ou le célèbre Bal du Rat mort. Libérées des tableaux où leur apparition continue à nous surprendre, elles haussent parfois le ton entre les murs d'une baraque abandonnée, se répondent et s'affrontent. Elles aimeraient régler de vieux comptes. Elles interpellent un visiteur à la nature incertaine. Tout à la fois ancrées dans leur époque et hors du temps, les voix interrogent, avec une ironie d'outre-tombe, la disparition des corps qui un jour les habillèrent. Avoir connu semblable mascarade est-il possible ailleurs qu'en un rêve où l'on croisera les ombres de Proust, Rilke, Roth, Celan ou Perec bien vivant, installé à la terrasse d'un café ...