Le roman commence comme une banale enquête policière dans un camp militaire en Israël alors qu'une équipe tourne un court métrage pour l'armée. L'enquête s'enlisera. Pendant ce temps, les huit personnages qui participent au film, obsédés par leur propre histoire plutôt que par le scénario insignifiant qu'ils sont en train de tourner ou les mots qu'ils sont en train d'échanger, s'échappent, chacun dans son univers intérieur. La deuxième partie du roman se situe à Paris. Elle débute également par une énigme policière qui n'aboutira pas alors qu'un étudiant des Beaux-Arts travaille à une version moderne d'un tableau de la Passion. Et pour peindre la déploration du Christ, il choisit de situer la scène à la morgue, prenant comme modèles trois clochards volubiles et prêts à exposer leur vie. Le troisième volet se situe hors du temps, hors de la géographie, et emprunte la forme d'une légende. Un roi et son grand prêtre obligent leur peuple et les ennemis vaincus à ériger une statue à leur dieu. Mais la tentative d'atteindre le divin se soldera par un échec. Dans ce roman bâti en forme de triptyque, chaque partie semble, en apparence seulement, indépendante. Entre les digressions souterraines des personnages et les intrigues qui se jouent en surface, Youval Shimoni dresse un portrait troublant de la condition humaine.
Une ville, Paris. Une cathédrale, Notre-Dame. Le vol incessant des pigeons. Trois destins symétriques et parallèles le temps d'une soirée et d'une brève matinée d'hiver. Rien ne devait réunir ces personnages qui s'ignorent sinon une fatalité. D'une part, un couple d'Américains plus très jeunes venus visiter la ville. Ils arrivent à l'hôtel, se préparent pour la nuit et sortent le lendemain pour une première visite à Notre-Dame. D'autre part, une jeune femme, solitaire, se met au lit elle aussi, et le lendemain se rend également à la cathédrale, apparemment pour se suicider. Quand Youval Shimoni décrit ce couple dans la banalité de leurs dialogues et de leurs gestes, son style s'apparente à celui d'une caméra implacable, rien ne lui échappe, mais dès qu'il s'approche de cette femme qui vit dans le 16e, le style change, il se fait plus elliptique et le dialogue intérieur qui va la conduire jusqu'au haut de la tour Notre-Dame se perd dans les méandres de ses divagations. Les deux histoires sont racontées simultanément, une page pour l'une, une page pour l'autre. Mais il ne s'agit pas d'un simple jeu littéraire, froid et extérieur ; en s'entrecroisant, les récits fragmentés s'enrichissent mutuellement et acquièrent une profondeur insoupçonnée. La lecture peut se faire en alternance, elle apporte à chacun des récits quelque chose de l'autre : celui du couple fait passer un peu de sa médiocre routine dans le récit de la femme, le sien imprègne sa détresse et une dimension tragique à l'histoire du couple. C'est en regard de l'autre, que chaque histoire trouve sa véritable dimension.
Une nuit à Paris, un étudiant des Beaux-Arts fait rentrer en cachette trois clochards dans une morgue pour une étrange séance de pose. Ces figurants des grandes villes lui apparaissent comme les modèles idéals pour créer une version contemporaine de la célèbre déploration du Christ peinte par Andrea Mantegna à la fin du XVe siècle. Peu à peu, la voix du jeune peintre, hanté par le souvenir d'une passion amoureuse, se mêle à celle des deux vieilles clochardes qui se tiennent chaud et à celle de l'ivrogne qui joue au Christ marchant sur l'eau pour la plus grande joie des touristes. A travers l'entrelacement de ces paroles qui se croisent et qui se télescopent sans jamais se toucher, Youval Shimoni, dans un flot d'images envoûtantes, compose une fresque sur notre humanité d'une sombre beauté charnelle.
La cuisine de mes souvenirs. Tel est le titre de notre collection, tel pourrait être le titre de cet ouvrage qui multiplie avec légèreté et profondeur les approches de la cuisine : mémoire historique de la petite et de la grande histoire, empreinte ethnologique, sociologique et culturelle singulière... Certaines recettes qui en parsèment les pages sont presque de l'ordre du journal intime, d'autres sont écrites comme des dialogues avec de chers disparus, toutes construisent « une mémoire de parfums, de couleurs, de saveurs, qui surgit parfois spontanément ou se raconte par tendresse pour les moments heureux ou malheureux d'un passé proche ou lointain ». Non, ce n'est pas un livre de cuisine. C'est un livre qui chante la vie, la famille, l'amour, la nostalgie, le désespoir, la magie de l'enfance, la grâce de l'éphémère : « À table, que ce cri résonne pour tous comme un appel au bonheur d'être. »
Alice, mère de l'autrice, est la mémoire vivante de la société des Juifs de Marrakech. Elle raconte. Hélène, l'autrice se souvient. Résonnent alors les youyou aigus pour la naissance d'un garçon, les chuchotements dans les ateliers de couture, la rumeur des rues de Marrakech qui s'animent de souvenirs vivaces et mélangent les peuples, les origines et les langues ? on y croise même des Chinois. Le temps file, s'arrête parfois. Des mariages. Des départs vers l'inconnu. Des amis qui se perdent de vue, des familles éparpillées de par le monde. Certains Juifs choisissent Israël. Personne n'aime les adieux. On se cherche. On se retrouve au hasard d'une promenade sur les Champs-Élysées ou d'une librairie du quartier Saint-Paul. Ceux qui ont vécu au pied du majestueux Atlas, dans cette plaine prospère de Marrakech, assistent à l'explosion sans fracas d'un monde très ancien, dont ces mémoires familiales croisées ravivent la mémoire.
Une villa princière de la Renaissance, quelque part en Toscane. La scène est au bord de la mer. Laissée seule par l'homme qui, onze ans auparavant, l'a prise pour épouse, la Reine redevient Princesse, retrouve la blancheur d'une inaltérable virginité. Elle regarde à l'horizon. Dans ses yeux, le ciel et la mer. Elle attend le fiancé, celui qu'elle s'est promis. Un signe d'elle a été convenu, lorsqu'il apparaîtra, au couchant, sur les flots. Et il gagnera ses rives. Et ce sera l'instant. Toutes ces années, elle s'est gardée pour cet instant. La barque approche, et quelque chose se brise. Ce signe, elle ne le fera pas. Voici un drame affranchi de l'action, qui se noue dans le silence, l'attente et le dialogue intérieur d'en-dessous des paroles échangées comme son unique intrigue. L'immensité du ciel et de la mer inscrit dans les regards les abysses d'impénétrables émotions. Au coeur même du verbe, comme en lignes de fuite, l'indicible innombrable des âmes. En 1900, Rilke, dans son journal, pressentait l'éclosion de ce que deviendrait ce poème dramatique déjà ébauché en 1898. Il le reçoit comme une apparition, à rebours de toute vision : «J'aimerais écrire un drame inscrit dans la nostalgie. Il faudrait l'intituler L'Aveugle. Tout à coup, je sais , je vois la silhouette mince d'une jeune fille dont la sensibilité s'est portée tout entière à la surface de son corps pour y fleurir.» Pièce en un acte écrite en vers, "La Princesse blanche", poème dramatique, en effet, par excellence, qui trouve sa forme définitive en 1904, condense en elle ce coeur indistinct du silence qui préside à l'ensemble de l'oeuvre du poète, comme le lieu de la vérité première, du dépouillement d'aucun artifice, d'une implacable exposition à l'épreuve de l'Ange, où remonter toujours, d'où repartir toujours, pour tout recommencer.