Bulmaro Diaz suspendit son manteau et ôta son écharpe avec un soupir d'amère résignation. Sur la table de la salle à manger, les assiettes sales du petit-déjeuner s'étaient ajoutées à celles du dîner. Il les porta avec répugnance à la cuisine et voulut se servir un café, mais l'évier débordait de vaisselle et il ne trouva pas une seule tasse propre. On ne pouvait pas vivre comme ça, merde! Il y avait une mouche noyée dans un verre de Coca-Cola, des restes de fruits grignotés, des taches d'oeuf sur la grille de la cuisinière et un morceau de pain à la croûte moisie. Dans le vase du salon pourrissait un bouquet de camélias flétris dont la puanteur ammoniacale mêlée au remugle des cendriers emplissait l'air de miasmes irrespirables. Pour aérer cette atmosphère confinée il ouvrit la fenêtre qui donnait sur l'étendoir de l'immeuble. Mortifié par le coup moral qu'il venait de recevoir à la banque, il pensa que le chaos de ce dépotoir était un reflet fidèle de sa vie intérieure. Tout allait de travers, peut-être parce qu'il prenait des décisions hormonales au lieu de se servir de son cerveau. Oui, c'était douloureux, mais il devait le reconnaître: il ne tenait plus la barre et la perte de son libre arbitre avait laissé dans son âme une vacance de pouvoir qu'occupaient à présent le hasard et l'inertie.Dans les toilettes, en ouvrant sa braguette pour uriner, il regarda avec haine le ravisseur de sa volonté. Tu vois, ducon? lança-t-il en tirant le prépuce avec colère, à cause de toi, je vais perdre jusqu'à ma dernière chemise. Allez, lâche-moi cette pisse jusqu'à la dernière goutte et gaffe à pas m'asperger le pantalon. Comme ça, au repos, on dirait un gentil mouflet obéissant, mais je te connais bien: comme tous les gosses, tu es un tyran en puissance, à la moindre négligence tu fais un coup d'État. Dès que tu vois passer un joli cul dans la rue, tu te mets à hurler des ordres comme un adjudant: peloton, garde-à-vous! Au pas de course jusqu'au précipice! Tu as entendu ce qu'elle a dit, la sous-directrice de la banque? Neuf mille euros pour cette putain de caution bancaire! Cette vieille bique, on voit que personne lui a arrosé la touffe depuis l'époque de Franco. "Ce sont nos conditions, je ne peux pas les changer - elle a souri l'air teigneux -, signez ou partez, mais ne me faites pas perdre mon temps." L'agence immobilière m'oblige à déposer ce fric simplement pour avoir la possibilité de louer un logement minable. Si j'étais espagnol, ce serait une autre histoire, je n'aurais à verser que deux mois de loyer d'avance. Mais comme je suis un enfoiré de Mexicain, je prends jusqu'à la garde. Mais qu'est ce que je fous à Barcelone, à me faire discriminer et entuber? Et toi, fais pas le sourd, réponds-moi: qu'est ce que je suis venu foutre ici...Il rentra son membre dans son pantalon et remonta sa braguette, mais il continua de l'affronter en pensée, comme cela arrivait depuis qu'il avait traversé l'Atlantique et que l'isolement avait commencé à l'étrangler. Je suis un bon mécanicien, je peux monter et démonter un moteur les yeux fermés. L'autre jour, j'ai réparé en un tournemain la Citroën de Deng le Chinois, alors que je n'ai pas d'expérience en voitures européennes. Mais avec toutes ces conditions abusives, je ne vais jamais pouvoir ouvrir un garage. Pour couronner le tout, hier l'euro est monté à 14 pesos, je suis en train de cramer les économies de toute une vie. Et tout ça parce que monsieur en pince pour une mulâtresse dominicaine. Elle n'était quand même pas époustouflante au point de tout sacrifier pour elle. Mais il t'a suffi d'avoir brusquement la trique pour m'obliger à tout larguer: pays, famille, boulot, dignité. Et moi j'ai été assez con pour t'écouter. À Veracruz j'avais l'affection de mes amis, une bonne épouse qui cuisinait comme un chef, mon garage commençait à bien tourner et comme là-bas l'argent rapporte, j'en avais même assez pour emmener les enfants en vacances à Disney World. En ce moment, ils doivent être dans le jardin, entourés de copains, avec mes shorts et ma bière bien fraîche, en train de manger un bon petit taco à la viande et au fromage. Et moi, je suis coincé dans cette souricière sinistre, avec vue sur un mur gris, où la tuyauterie éructe et où il n'y a même pas de penderie pour ranger les vêtements. Regarde un peu dans quoi tu es allé me fourrer. Et le comble, c'est que je dois laver le sol parce que Romelia ne va pas tarder à rentrer du gymnase et tu sais qu'elle se fout en pétard quand elle trouve de la saleté par terre. Un putain de larbin, voilà ce que je suis devenu. À force de balayer et de frotter j'ai un lumbago. Et sous le lit aussi, parce qu'elle est du genre à inspecter les recoins. C'est bien comme ça, patronne, ou il faut briquer un peu plus le carrelage? Au Mexique, j'avais jamais touché un balai ni une poêle, pour ça, il y avait ma femme et la bonne. Elles étaient aux petits soins pour moi, parce que j'étais le seul à faire bouillir la marmite. Mais ici, on partage les tâches, et comme Romelia joue les féministes, elle ne daigne faire la vaisselle que lorsqu'elle est bien lunée. Bien sûr, toi tu es heureux, tu as droit aux gâteries, tandis que moi, je suis l'idiot qui se tape tout le boulot. Tu voulais un joli film, avec bulles de Champagne et promenades romantiques sur les Ramblas, pas vrai, ducon? Eh bien, voilà ce que t'as: une cuvette d'eau sale et une serpillière.
Un flic accusé de meurtre, ça n'a rien d'exceptionnel. Seulement, pour une fois, le zigue est innocent. La prétendue victime étant un écrivain plutôt mal vu par le gouvernement en place, c'est dans le milieu intellectuel de Mexico que l'agent écrivain Evaristo Reyes - dont les tourments sont à la mesure de son besoin de rédemption - doit frayer pour déjouer la machination dont il est la victime. Et ledit milieu est un panier plein des pires crabes qui soient. Et c'est parti pour un jeu de massacre jubilatoire où les figures déquillées une à une ne peuvent que faire penser à nombre de papes et papesses germanopratins.8874393210
Enrique Serna est un écrivain redoutable. D'emblée, il nous embarque, nous montre l'envers de l'âme humaine, et ses nouvelles sont autant de miroirs qu'il nous fait traverser avec bonheur. Ces onze histoires d'hommes et de femmes, jetés sur la scène du grand théâtre qu'est la mégalopole de Mexico, explorent avec truculence le décalage qui sépare leurs désirs et la réalité de leur quotidien. Dans une ville grouillante, bruyante, explosée... où planent la drogue, l'alcool et le sexe, la vie pousse les personnages dans des situations extrêmes, cocasses, extravagantes ou vers les replis de la marginalité. Ce livre est une comédie des passions. Enrique Serna allie le regard féroce du satiriste et la verve de l'écrivain picaresque. Il sait magistralement rendre leur part d'humanité à ces blessés de l'amour. Chaque nouvelle est un petit bijou de construction dont la mécanique conduit constamment à la surprise et aux chutes au vitriol. Nouvelliste, Enrique Serna est un maître.
Fonctionnaire à la mairie de Cuernavaca, Jesús Pastrana est un employé modèle qui aspire à des fonctions politiques pour mettre en pratique ses idéaux de légalité et de justice. Il est tellement rigoureux dans ses fonctions de contrôleur fiscal du gouvernement municipal que ses ennemis politiques l'ont baptisé "le sacristain". Malgré la corruption ambiante il a su se tenir à l'écart des factions qui utilisent le pouvoir à des fins personnelles. Et il pense qu'il peut accéder à la mairie. Mais la ville est une poudrière dont tous les niveaux ont été infiltrés par les narcotrafiquants. La vie quotidienne est ponctuée par les échanges de coups de feu, la découverte de cadavres décapités, les cartels se disputent la place. Comment un homme disposé à défendre ses convictions jusqu'au bout peut-il se battre sur ce terrain miné ? Jesús va se retrouver dos au mur, pris entre les pouvoirs institutionnels et le crime organisé : menaces de mort, tentatives de corruption, scandales médiatiques, enlèvements, vengeances sanglantes... Mais il découvre l'amour de sa vie, un amour interdit et scandaleux, fatal pour la réputation d'un homme politique. Avec un humour ravageur, cruel comme la réalité qu'il décrit avec un incroyable sens du suspense, Enrique Serna écrit un roman d'amour fou où la morale des apparences s'effondre devant l'ouragan de la passion.
Evaristo Reyes, flic à la police judiciaire mexicaine, s'est fourré dans un sale guêpier. Chargé de rendre une "petite visite" à un journaliste, il est le dernier à l'avoir vu vivant et, par conséquent, le premier sur le banc des suspects. Obstiné, Evaristo mène l'enquête en solo. Sage décision: entre magouilles politiques et corruption, mieux vaut ne faire confiance à personne...
Employé de classe internationale pour hôtel de classe internationale. C'est ainsi que l'hôtel Samarcanda entend recruter un nouveau groom. Máximo, dix-sept ans, trois poils de barbe, bien décidé à sortir de l'enfance, se porte candidat. Adolescent solitaire un brin obsessionnel, passionné par la lecture de revues scientifiques et fasciné par les mécanismes de sa pensée, qu'il observe pendant des heures, il est convaincu que cette expérience sera sa véritable entrée dans le monde des adultes. Comme souvent dans les romans d'apprentissage, rien n'est conforme à ce qui était prévu, et c'est tant mieux. Passé et futur se bousculent et forment un précipité subtil et drôle, où l'on résout à la fois le mystère de l'origine tout en sautant dans l'inconnu - l'amour peut-être ? Où l'on découvre aussi que personne n'est exactement celui qu'on croit : il faut être indulgent. Et même tendre. Ce court roman époustouflant de maîtrise, splendidement écrit, est une des plus belles choses qu'il nous ait été donné de lire sur l'art délicat de grandir.
Erasmo Aragón est un journaliste salvadorien exilé au Mexique. Au début des années 1990, le gouvernement du Salvador et la guérilla entament des négociations ; il songe à regagner son pays d'origine, ce qui lui permettrait également de planter là sa femme et sa fille, qui l'énervent prodigieusement (d'autant plus qu'Eva sa femme vient de lui révéler sa liaison avec un acteur de pacotille). Hanté par des souvenirs confus, de vieilles culpabilités et la peur de ce qui l'attend au Salvador - après tout, il a toujours soutenu la guérilla - il vit dans un état second, coincé entre les vapeurs de l'alcool et les bouffées d'angoisse. Terrorisé par une douleur lancinante au foie qui l'empêcherait presque de boire si elle ne le poussait pas à se précipiter un peu plus dans la vodka tonic, il consulte don Chente Alvarado, un vieux médecin placide qui lui prescrit des séances d'hypnose censées le soulager. Au réveil, il ne se rappelle de rien. Paranoïaque, égoïste, velléitaire, le narrateur nous entraîne dans un flot de phrases délirantes, au bord de la crise de nerfs, de soirées arrosées en lendemains de cuites, obsessionnel jusqu'à la déraison, organique, désagréable. Avec ce roman brillant, Castellanos Moya continue sa grande exploration de la violence, ici incrustée au plus profond de l'individu, comme si la guerre habitait les corps bien longtemps après la fin des hostilités.
Le 9 août 1971, à Medellín, un homme d'affaires, Diego Echevarría, est enlevé. Grand admirateur de la culture allemande il avait fait construire un pastiche du château de La Rochefoucauld. Il y vivait en écoutant Wagner avec sa femme et sa fille, Isolda, qu'il veut garder à l'abri du monde. L'atmosphère de la demeure est oppressante pour l'adolescente qui trouve dans le parc comment tromper sa solitude. Elle vit dans un monde de fées, de lucioles et d'esprits des bois. La police quadrille la ville à la recherche de Diego, la télévision montre son portrait, les négociations de la rançon piétinent. Mono, l'un des ravisseurs, est obsédé par Isolda depuis l'enfance, il lui raconte les longues heures passées à la guetter, perché dans les arbres, il dit " notre " Isolda. Des menaces invisibles venues du monde extérieur se glissent silencieusement entre les arbres du parc. Inspiré de faits et de personnages réels (l'un des complices du Mono se nommait Pablo Escobar), dans une Medellín qui ne va pas tarder à basculer dans la spirale de la corruption, de la violence et du trafic de drogue, l'auteur construit, avec un remarquable sens de la tension, un conte de fées ténébreux, qui devient la chronique d'un crime et l'histoire d'une obsession amoureuse, celle du kidnappeur pour la fille de son otage. Un roman fantastique entre les frères Grimm et les frères Cohen.
Tatouage, piercing, scarifications, cutting, burning, peeling... Les marques corporelles sont à la mode et se sont débarrassées des valeurs négatives qui leur étaient associées. Que signifient-elles aujourd'hui pour les jeunes générations? Le Breton inscrit ces pratiques dans la tendance contemporaine à considérer le corps comme inachevé, un brouillon ouvert à tous les embellissements, à toutes les modifications. De même relie-t-il sa réflexion à ses recherches sur les conduites à risque, largement développées dans Passions du risque en montrant l'importance des marques corporelles dans le processus de « remise au monde », de reconstruction de soi des jeunes en difficulté. Moins ambitieux que ses livres précédents, Signes d'identité en constitue ainsi une sorte de chapitre supplémentaire particulièrement documenté. --Michel Abescat-- -- Télérama
À quelques minutes de la frontière espagnole, perché dans les Pyrénées françaises, l'hôtel du Belvédère, véritable paquebot de béton armé, pointe sa proue immobile vers la mer. À la faveur d'une résidence d'écrivain, l'autrice se retrouve seule occupante de l'imposant vestige des années 1930. Dans ce refuge chargé de la mémoire des voyageurs en transit, elle ouvre sa "mallette Fondane". Fascinée par ce poète mort en déportation en 1944, elle y rassemble depuis des années tout ce qui le concerne. Devant la mer, elle reconstitue l'enquête qu'elle a menée de l'autre côté de l'Atlantique, sur les traces du seul film de Benjamin Fondane, réalisé en Argentine grâce à Victoria Ocampo puis mystérieusement perdu, et fait revivre le trio indestructible formé par l'auteur du Mal des fantômes avec sa femme, Geneviève, et sa soeur Line. La folie qui monte en Europe à la fin des années 1930, l'existence brisée du trio trouvent aujourd'hui un écho troublant, que Laura Alcoba souligne avec une grande sensibilité.
Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d?éviter le peloton d?exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.En septembre 1946, Manuel revient d?exil avec une dangereuse mission : infiltrer une organisation clandestine d?évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d?Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d?un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s?enrôler dans la División Azul, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu?un souhaite prendre son identité pour fuir dans l?Argentine de Perón.Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet« Rien ne manque avec ce livre, pour nous emporter. »« Il faut le dévorer, comme les précédents, en attendant les deux suivants. » Historia « Saga palpitante, nourrie d?espions, d?imposteurs et de rebondissements, ce roman éclaire d?une lumière glaçante l?impunité de l?Espagne franquiste pour ses liens avec les anciens dignitaires du IIIe Reich. » Le Monde des Livres Notes Biographiques : Almudena Grandes vit à Madrid. Elle est l?auteure d?Un ceur glacé qui a remporté le prix Méditerranée 2008.Les patients du docteur Garcia poursuit sa série « Épisodes d?une guerre interminable », inaugurée par Inés et la joie, puis Le Lecteur de Jules Verne, et dernièrement Les trois mariages de Manolita.
Alejandra embrase l'esprit, le coeur et le corps de Martin. Elle a pour ancêtres des héros de la révolution et des fous. Il est le fils d'une prostituée et d'un artiste raté. Leur amour sera fulgurant, leur destinée cruelle. A travers eux, c'est toute une vision de l'Argentine et de son histoire qui surgit: sa démesure, ses fantômes et son improbable salut.
Un livre et une femme incroyables : María Sánchez, vétérinaire, poétesse, porte-parole de territoires et d'individus oubliés, déclassés, mal-aimés. La Terre des femmes est un récit intime, familial, politique à sa manière, qui redonne leur place aux femmes dans le monde rural, à leurs mains, à leurs gestes. Une histoire de filiation et de destin. De transmission. Et un pas de côté pour réfléchir à nos propres vies. Phénomène en Espagne, avec plus de 6 réimpressions, le livre a enthousiasmé la critique et bouleversé les lecteurs.