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Une femme simple
Morgan Cédric
GRASSET
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EAN :9782246810575
Extrait Elle était heureuse le dimanche. Elle se levait à l'aube ainsi que les autres jours, ranimait le feu, réchauffait la soupe, tranchait le pain, se lavait à l'eau du seau puisé la veille. Pourtant il y avait dans l'air une autre regardure que la semaine. Elle revêtait ses habits du dimanche, serrait son tablier de basin, vérifiait les plis de sa coiffe, puis ouvrait l'unique fenêtre pour découvrir, dans la brume impalpable qui ne se distinguait pas des autres matins, l'annonce ce jour-là d'un contentement. Car le dimanche elle avait du temps, du temps pour elle. Pour se rendre à la messe elle marchait une heure à travers les champs et les bois; cette longue promenade était le prélude à la plénitude de la journée. Depuis toujours elle avait fréquenté l'église Saint-Maur à Brillac car l'ancienne ferme où elle était née et où habitait toujours Mme Le Mithouard, sa mère, ainsi que la maison de Bréhuidic, dévolue à Jeanne, appartenaient à la même trêve, ainsi qu'on appelait en Bretagne les sous-paroisses. De l'une et l'autre habitation, pour rejoindre l'église, il fallait parcourir la même distance, en gros trois quarts de lieue. Aux jours pluvieux les fidèles arrivaient sur le parvis les pieds trempés qui dans des sabots, des galoches, des souliers; jupes, tabliers, blouses, gilets, vestes et pantalons gouttaient de la pluie reçue. Et dans la nef, sous la chaleur diffusée de l'effort, les habits des pratiquants dégageaient de concert, avant l'offertoire, comme une buée odorante qui se mêlait aux fumerolles de l'encens. En entrant elle trempait le bout de ses doigts dans l'eau bénite, se signait avant de remonter la courte allée centrale pour se ranger à gauche sur un des bancs réservés aux femmes; elle échangeait deux mots chuchotes avec ses voisines, se retournait pour saluer le rang derrière. Sans quoi on était traitée de fière, ce qui scellait auprès des femmes du pays et notamment au lavoir une forme de proscription. Toute l'assistance se levait dans un froissement de feuillages quand paraissait l'abbé Lesourd suivi des deux enfants de choeur, l'un portant sur ses mains ouvertes en offrande un lourd missel, l'autre soutenant par une chaînette triple un encensoir. Jeanne était de très loin la plus grande parmi les fidèles assemblés, et debout au milieu des femmes portant toutes la coiffe du pays vannetais, à deux pans de dentelle en forme de toit, elle figurait l'église ou la tour du château dominant les maisons d'un village. Elle se levait, s'asseyait, se mettait à genoux en cadence selon la liturgie, elle arborait un air concentré de piété comme les autres. Pourtant elle ne priait pas, ne récitait pas à haute voix les mots tracés dans le livre de messe qu'elle était la seule à tenir ouvert ; et elle y baissait les yeux de temps en temps surtout pour montrer qu'elle savait lire. Ses lèvres formaient les syllabes des répons prononcés en choeur par l'assistance et, pour accompagner les chants, un vague bourdonnement en sortait. Mais en réalité elle était ailleurs.
Dans sa maison de l'île de Groix, Jason, médecin généraliste de son état, ouvre chaque jour ses fenêtres sur la rive où la très jeune Arthure, compagne de ses quatorze ans, fut retrouvée un jour noyée et nue. C'était en 2012, par un été torride que nul n'a oublié, dans une France livrée mieux que jamais à l'ordre moral - le chef du parti intégriste chrétien était installé à l'Élysée depuis quatre ans, et les milices chargées de combattre l'impudicité faisaient la loi dans la rue et jusqu'au sein des familles...Jamais résolu, le mystère de cette mort violente n'a cessé de hanter Jason. Et voici que, bien des années après, s'annonce un jeune visiteur qui lui fait savoir que lui aussi cherche à comprendre ce qui s'est passé...Regretter ce qui fut, déplorer ce que le mal aux aguets empêcha d'être ? Jason sait qu'une telle attitude, Arthure, si vivante et si libre, l'aurait récusée. Avoir vécu ne serait-ce qu'un jour, qu'un bref instant de pure intensité, ne pèse-t-il pas davantage, à l'heure du décompte de nos prétendus bonheurs, qu'une vie entière passée à subir vaguement l'ordinaire des jours ? Les poètes ont-ils jamais clamé autre chose ? Nous sommes riches, surtout, de ce qui nous manque...
Au coeur de la Bretagne, Pontivy se réveille sous le choc. Richard Desplouze, professeur de lycée sans histoire, a été poignardé lors de son footing matinal. Ce fait divers déconcerte la tranquille cité: qui pouvait en vouloir à cet homme bien sous tous rapports? L'arme du crime reste introuvable et la police piétine. Bien décidée à en découdre, la juge chargée de l'affaire fait appel à ses deux fidèles "privés": Marquis et Ségolène. Ce duo, aux méthodes peu orthodoxes, a maintes fois prouvé son efficacité. À l'écart des gendarmes, ils vont sonder la face cachée de l'affaire et découvrir le véritable visage de Desplouze, ainsi que les sursauts clandestins d'une ville à l'apparence si paisible. Mais voilà qu'un second meurtre se produit, qui relance l'enquête. Même arme, même lieu, même méthode. Le mystère s'épaissit...
La révolution numérique atteint son apogée, celle des intelligences artificielles. Nous sommes désormais pris en charge. Les outils et les algorithmes nous interpellent, nous encadrent, nous guident, choisissent à notre place. Répondent aux questions que nous ne nous posions pas. Jouent avec nous. Se jouent de nous. Cette dernière révolution nous laisse amers et épuisés. Nos cerveaux sont saturés de dopamine, ne connaissant ni vide, ni repos. Tout comme nos yeux, nos doigts, nos corps. Nos vies sont fragmentées, à l'image du monde. Peut-être devenons-nous des mines à ciel ouvert, aspirés et malmenés par le monde de la donnée, au coeur du d'une réalité qui semble elle-même s'effacer ? Telle n'était pas la promesse du progrès et nous voici pris de vertige : sommes-nous entrés dans une nouvelle civilisation, à la croisée du sommeil perdu, de l'hypnose et de la soumission ? Ou bien vivons-nous la dernière heure de l'homo sapiens ? " Dans la foulée de ses grands succès (La civilisation du poisson rouge, Sortir du bocal, Submersion), Bruno Patino nous livre un court essai prophétique, plein d'idées, d'hypothèses, de portraits, de lectures, de solutions.
Si la littérature est le lieu où la réalité se révèle de la manière la plus saisissante et la plus dérangeante, alors ce roman est un grand livre de littérature ! Un juge du régime des mollahs, condamné à perpétuité, écrit en prison : " Je sais que seuls mes crimes importent, mais mon récit pourrait vous aider à comprendre la fabrique des criminels. " Il raconte son enfance misérable, partageant la chambre d'un grand-père moribond dont il est le " garçon-pipi " , puis l'amour de sa vie, incestueux mais merveilleux, de la perte duquel il ne se remettra jamais. Pour épuiser sa douleur et sa haine, il s'enrôle à la guerre. " J'étais en guerre contre mon destin, et on me donnait une arme et un champ de bataille". Adolescent en quête de martyr, il est envoyé dans une école religieuse pour devenir juge et se prend pour le " Talleyrand iranien " . Il décrit les ressorts d'un régime de terreur, de tortures, de trafic d'organes, d'espionnage généralisé... Un incident va l'inciter à rendre visite à une adolescente en prison, puis, en catimini, à 117 autres jeunes et belles détenues. " Le viol me révulsait, me rebutait, vous comprenez ? J'avais besoin d'être admiré. Je leur apportais des plaisirs à hauteur de liberté. Je les traitais comme des femmes courtisées. Je rendais hommage à leur féminité bafouée. " Alors, ce " violeur attentionné et délicat " , qui reconnaît avoir condamné à mort des innocents, est-il un bouc-émissaire qui paie pour les crimes d'un régime dont les vrais puissants sont exonérés, ou un monstre manipulateur dont la bonne conscience dénonce encore plus la profonde perversion ? Au lecteur de juger. Peut-on être à la fois victime et bourreau ? On se sent mal à l'aise à ressentir de l'empathie pour ce criminel, voire à s'identifier à lui.
Le fascisme, contrairement aux doctrines politiques spécifiques aux caractéristiques clairement identifiables, telles que le nazisme ou le franquisme, semble multiforme, divers, flou. Le grand intellectuel italien se propose ici de tenter d’identifier l’essence fondamentale de ce qu’il nomme l’Ur-fascisme, c’est à dire le fascisme « primitif et éternel », forme élémentaire dont sont dérivées toutes les variations. Un texte limpide et brillant qui permet de reconnaître le fascisme sous toutes ses formes, mêmes les plus apparemment inoffensives.