Du début à la fin du XVIIe siècle, aux yeux des apologistes, le libertin n'a pas de philosophie digne de ce nom: il se sert de prétextes divers et superficiels pour se donner un alibi et pour faire bonne figure; il cherche le " bon air" selon une formule de Pascal. Le libertin s'adonne à la licence des moeurs dans l'élégance mondaine. Il est de " mauvaise foi "; son incroyance affichée n'est qu'une posture sociale. C'est une tautologie chez les apologistes. Dans une lettre de 1671 à propos du Traité théologico-politique, Lambert van Velthuysen accuse Spinoza d'athéisme. Il est tout à fait remarquable que, dans sa réponse, Spinoza commence par répondre à l'accusation d'athéisme non en termes de théologie mais en termes de comportement - comme s'il s'agissait d'abord d'une question éthique, et non pas d'une question de croyance ou de démonstration théorique. Avant d'être une conception théorique, l'athéisme, comme le libertinisme ou toute forme de regard critique sur les croyances, est un choix éthique. C'est de cela d'abord qu'athées, incroyants et libertins doivent se justifier. Et ce fut ainsi dès le début : les attaques contre les " libertins " ont tout de suite porté sur leur conduite au moins autant que sur leurs thèses. D'où leur attitude ou plutôt leur éventail d'attitudes: assumer les comportements qu'on leur attribue et les justifier, refuser au contraire ces accusations comme infamantes, montrer enfin la diversité des moeurs au cours de l'histoire, qui empêcherait la constitution d'une éthique universelle.
L'existence d'un " délit d'opinion " aux XVIIe et XVIIIe siècles n'a pas empêché une certaine liberté de pensée, mais celle-ci s'est exercée dans des conditions particulières : l'écrivain, le prêtre. le médecin. le naturaliste, le métaphysicien ou le penseur politique doivent recourir à des formes et à des détours significatifs, et la diffusion de leurs écrits suppose l'existence de réseaux complexes de copistes, de correspondants. de libraires, de colporteurs, de lecteurs plus ou moins discrets. Ce recueil fait état des avancées dans ces domaines de recherche au cours des dernières années, depuis la façon de travailler et d'écrire jusqu'à celle de déjouer la police. Les spécialistes de l'histoire du livre, de la censure et du droit sont ici associés aux chercheurs engagés dans les travaux sur la littérature clandestine à l'Age classique - masse de documents qui précisent les principales idées sur lesquelles se fonde la pensée de l'Europe moderne née des Lumières françaises, notamment dans les domaines de la morale, du droit, de la politique, de la religion, de la tolérance. Ce volume annuel fournit également une bibliographie exhaustive, des études, une documentation, des informations sur la littérature philosophique clandestine à l'Age classique et sur les recherches qui sont conduites dans le monde entier à son sujet.
Une des distinctions importantes dans la littérature hétérodoxe de l'Age classique semblait se fonder sur l'érudition : les libertins dits " érudits ", La Mothe Le Vayer et Naudé en particulier, rendent leur propos obscur à force de citations et de références bibliographiques, et cette obscurité était sans doute nécessaire à la publication de leurs oeuvres. Mais les philosophes clandestins, pouvait-on penser, étant protégé par l'anonymat, peuvent s'exprimer plus simplement et plus directement, sans détour et sans se justifier par la multiplication des références érudites. Cependant, on constatera dans le dossier thématique de ce numéro 20 de La Lettre clandestine que les philosophes clandestins ont eux aussi recours à l'érudition, afin de donner poids à leur parole et afin de démontrer que leurs arguments jugés scandaleux se trouvent chez les auteurs les plus respectables. Histoire de montrer du doigt les conflits internes du camp dévot. Bayle leur avait montré le chemin et il leur fournit souvent les références dont ils ont besoin. Ce dossier thématique s'accompagne des actes de la Table ronde de Graz (juillet 2011) sur la philosophie antique dans la littérature clandestine, de plusieurs articles consacrés à des particuliers, auteurs ou collectionneurs d'écrits clandestins, ainsi que de variétés hétérodoxes " en hommage à Charles Porset. Notre dossier de comptes rendus s'épaissit, comme il se doit, et notre rubrique bibliographique signale les dernières publications dans notre domaine d'étude.
Résumé : Cet ouvrage fait suite à sept autres numéros de ce périodique consacré au libertinage philosophique, c'est-à-dire aux formes de l'incroyance, de la philosophie anti-chrétienne à l'Age classique. Dans ce numéro, nous nous intéressons en particulier à la filiation protestante et à la conception protestante de l'hérésie, de l'hétérodoxie et de la libre pensée. Il est souvent affirmé que la fragmentation des Eglises protestantes a joué un rôle important dans la génération d'un rationalisme indépendant de la foi - et finalement hostile à la foi. C'est cette affirmation que nous avons voulu explorer sous l'angle de quelque cas particuliers et significatifs.
Interroger les relations que les libertins entretiennent avec la science de leur temps ne peut se faire qu'à travers des approches croisées : selon les sensibilités et les méthodes, l'accent est ici mis tantôt sur les contenus de pensée, tantôt sur les stratégies discursives qui les prennent en charge. Le rapport des libertins à la science se caractérise le plus souvent par une série de déplacements orientés et pleinement maîtrisés : un tel traitement permet de révéler le potentiel de subversion d'une théorie scientifique, d'en tirer les conséquences philosophiques les plus radicales, de replier aussi le discours scientifique sur lui-même en le soumettant à un questionnement épistémologique. Même s'il se déploie généralement en marge de l'activité scientifique proprement dite, le discours libertin rejaillit en quelque sorte sur la science : il contribue à la constituer en champ autonome et y exporte parfois ses stratégies de dissimulation. Entre la révolution scientifique et la mouvance libertine, l'interaction a sans doute été plus profonde et plus complexe qu'on a coutume de le croire. Les articles réunis dans la deuxième partie de ce volume reflètent la diversité des modes de diffusion et de réception des discours scientifiques à l'Âge classique. Leurs auteurs s'interrogent sur les enjeux épistémologiques, polémiques ou stratégiques de l'inscription du savoir dans des lieux de passage tels que les dialogues, les pièces poétiques, les romans ou les histoires comiques, que la taxinomie actuelle exclut du corpus scientifique. L'Arétin, Bruno et Galilée, Louis Le Laboureur, Madame Deshoulières et La Fontaine, Sorel, Tristan et Cyrano, étudiés ici dans cette perspective, permettent de nuancer les classifications trop rigides, faites a posteriori. Car la représentation littéraire d'univers qui se sont construits en marge de la physique aristotélicienne et du mécanisme cartésien ne manque pas de favoriser et de concrétiser des hypothèses fécondes.
L a Société d'Etudes Anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles a été créée en 1975 par les professeurs J. Béranger, J. Dulck et R. Ellrodt. Son champ de recherche s'étend de la naissance de Shakespeare aux Lyrical Ballads de Wordsworth et Coleridge ou, si l'on veut, de la fin de la Renaissance au début du Romantisme. Cette tranche d'histoire, qui va jusqu'aux années 1830 en ce qui concerne les études américaines, forme un tout cohérent particulièrement riche dans les domaines de la littérature (roman, théâtre, etc.), de l'histoire des idées politiques, économiques, scientifiques, esthétiques, et tout ce qui concerne les grands enjeux sociaux de la civilisation occidentale moderne et contemporaine. La Société publie deux fois par an sa Revue (RSEAA XVII-XVIII) centrée sur des thèmes de recherche explorés lors de colloques annuels ou à l'occasion d'une réflexion collective dans le cadre de la préparation aux concours de recrutement de l'enseignement français (Agrégation. Capes). Ce volume porte sur Tristram Shandy de Laurence Sterne, Pride and Prejudice de Jane Austen, Some Thoughts Concerning Education de Locke, la philosophie politique de Thomas Jefferson et la Royal Academy of Arts. sous les signatures de Peter de Voogd, Jens Gurr. Anne Bandry-Scubbi, Brigitte Friant-Kessler, Pierre Goubert, Marie-Laure Massei-Chamayou, Pierre Lurbe, Jean-François Baillon, Elise Marienstras et Thierry Labica.