Interroger les relations que les libertins entretiennent avec la science de leur temps ne peut se faire qu'à travers des approches croisées : selon les sensibilités et les méthodes, l'accent est ici mis tantôt sur les contenus de pensée, tantôt sur les stratégies discursives qui les prennent en charge. Le rapport des libertins à la science se caractérise le plus souvent par une série de déplacements orientés et pleinement maîtrisés : un tel traitement permet de révéler le potentiel de subversion d'une théorie scientifique, d'en tirer les conséquences philosophiques les plus radicales, de replier aussi le discours scientifique sur lui-même en le soumettant à un questionnement épistémologique. Même s'il se déploie généralement en marge de l'activité scientifique proprement dite, le discours libertin rejaillit en quelque sorte sur la science : il contribue à la constituer en champ autonome et y exporte parfois ses stratégies de dissimulation. Entre la révolution scientifique et la mouvance libertine, l'interaction a sans doute été plus profonde et plus complexe qu'on a coutume de le croire. Les articles réunis dans la deuxième partie de ce volume reflètent la diversité des modes de diffusion et de réception des discours scientifiques à l'Âge classique. Leurs auteurs s'interrogent sur les enjeux épistémologiques, polémiques ou stratégiques de l'inscription du savoir dans des lieux de passage tels que les dialogues, les pièces poétiques, les romans ou les histoires comiques, que la taxinomie actuelle exclut du corpus scientifique. L'Arétin, Bruno et Galilée, Louis Le Laboureur, Madame Deshoulières et La Fontaine, Sorel, Tristan et Cyrano, étudiés ici dans cette perspective, permettent de nuancer les classifications trop rigides, faites a posteriori. Car la représentation littéraire d'univers qui se sont construits en marge de la physique aristotélicienne et du mécanisme cartésien ne manque pas de favoriser et de concrétiser des hypothèses fécondes.
Notre premier dossier porte sur les "équivoques blasphématoires", souvent érotiques, profanant à divers degrés les objets " sacrés" : les auteurs cherchent à en apprécier d'abord la diversité, pour tenter ensuite d'en apporter la contextualisation interne et externe et d'en évaluer les enjeux : simple jeu littéraire ? Plaisanterie anodine ? Objection larvée d'inspiration "hérétique" ? Indice d'un plus grave recul à l'égard du credo chrétien, voire de toute religion ? C'est à Bayle, à ses amis et au contexte intellectuel de la composition de ses écrits que sont consacrées les études suivantes : sur la bataille entre calvinistes orthodoxes, arminiens, déistes, athées et anticléricaux autour de la notion de "libre examen" dans le contexte de la revendication du droit de la "libre pensée" publiée par Anthony Collins en 1713 ; sur la défiance des intellectuels réformés à l'égard de l'interprétation figurative de l'Ancien Testament ; sur le "patriotisme" de Bayle et sa conception de la souveraineté politique, qui doit résister à toutes les ingérences cléricales ; sur l'importance du contexte politique de la Glorieuse Révolution pour l'interprétation des intentions de Bayle ; sur la pensée politique de Frédéric Ancillon ; et sur la réception de la pensée de Bayle en Hongrie. Notre dossier Varia, très riche, comporte des articles sur la catégorie historiographique du "libertinisme", d'abord, sur deux "jeunes éventés", Geoffroy Vallée et Noël Journet, qui sont présentés par Garasse comme des exemples typiques du cheminement de l'hérésie à l'athéisme, ensuite, et enfin sur la bibliothèque de Philibert de La Mare, érudit dijonnais qui a fortement contribué à faire de Dijon un "lieu intellectuel" au carrefour des réseaux de la République des Lettres. Trois dossiers distincts qui témoignent de la diversité et de la richesse de la pensée libre à l'époque classique.
Cet ouvrage fait suite à sept autres numéros de ce périodique consacré au libertinage philosophique, c'est-à-dire aux formes de l'incroyance, de la philosophie anti-chrétienne à l'Age classique. Dans ce numéro, nous nous intéressons en particulier à la filiation protestante et à la conception protestante de l'hérésie, de l'hétérodoxie et de la libre pensée. Il est souvent affirmé que la fragmentation des Eglises protestantes a joué un rôle important dans la génération d'un rationalisme indépendant de la foi - et finalement hostile à la foi. C'est cette affirmation que nous avons voulu explorer sous l'angle de quelque cas particuliers et significatifs.
A la suite de la réforme de Benoît d'Aniane (816), le clergé était régulièrement partagé en trois groupes : les moines, les chanoines et les religieuses. Pour les hommes il y avait ceux qui se coupaient du monde, les moines, et ceux qui y demeuraient, les clercs et les chanoines; les premiers pouvaient rester laïcs, les seconds recevaient les ordres de la cléricature, notamment le diaconat puis la prêtrise. Toutefois le partage n'était pas entièrement satisfaisant, car certains chanoines voulaient eux aussi mener une vie placée sous le signe d'une règle, comme les moines, et suivre le régime des Apôtres, marqué par une vie commune et l'absence de propriété personnelle. Au début du XIe siècle, à l'instigation de la communauté religieuse de Saint-Ruf, près d'Avignon, un mouvement se développa dans cette direction et, en 1092, le pape Urbain II en vint à soutenir les chanoines qui adoptaient une règle nouvelle, dite de saint Augustin, distincte de celle de saint Benoît de Nursie. Ainsi se trouvait créée une catégorie de religieux intermédiaire entre les moines et les chanoines. Le sixième colloque international du CERCOR, dont les actes sont publiés ici, leur a été entièrement consacré. Il comprend deux groupes de communications : le premier s'attache à la définition des chanoines réguliers face aux moines et aux chanoines séculiers et à l'étude de leur spécificité en matière de liturgie, d'enseignement, d'accueil des pauvres et des femmes, d'ouverture aux laïcs ; le second examine l'expansion des chanoines réguliers dans certains pays (France, Empire, Italie, Espagne, Grande-Bretagne).