Cet essai constitué de 7 textes rassemblés par Thomas Kling en 1997 est à la fois un itinéraire du poème à travers les âges et un itinéraire personnel à travers la propre poétique de Kling. Héritier de l'avant-garde poétique du groupe de Vienne et des performances de Konrad Bayer ou Oswald Wiener, des expérimentations de Reinhard Priessnitz dans les années 70 ou des mouvements punks de Düsseldorf, dans les années 80, Kling remonte dans cet "Itinéraire" un chemin poétique qui serpente entre l'ethnologie, l'étymologie et l'histoire, allant de Hermès Trismégiste au slam contemporain. Kling thématise le lien entre ces mouvements d'avant-gardes et un retour aux traditions orales qui précèdent l'écriture. Il n'est pas qu'un enfant des écoles expérimentales, et rejette d'ailleurs le terme de "poésie expérimentale" : il est l'historien du poème, de Horace à Goethe, de Rabelais à Mallarmé, de la langue aléatoire de Khlebnikov à Fluxus en passant par le dadaïsme. Kling puise aux sources de l'oralité poétique, de l'argot, des dialectes, de l'intégration de matériaux non-littéraires et met au jour une conception cosmopolite du langage. Le poème pour Kling est polyglotte, ouvert à l'altération, la déformation, la saturation, le collage. Le slang, le rotwelsch, les langues populaires sont pour lui des réservoirs, des "matières linguistiques fécondes" , des moyens de transgression, à l'inverse d'une langue qui serait close et isolée. Remonter les sources, "prolonger les lignes de tradition poétique" , établir une archéologie du langage, telle est la matrice klingienne. Ouvrir le corps de la langue, la soumettre à l'étude, la décomposer pour la reconstruire : la poésie de Kling est un monstre de Frankenstein, une chose hybride et bouleversante qui questionne les origines pour révéler les composantes chimiques du temps présent. En opposition à la "poésie quotidienne sinistre et pensive" et au "revival beatnik" , il revendique une posture histrionique héritée de la tradition des comédiens pantomimes de l'antiquité, que l'on retrouve aussi dans le théâtre chinois ou les lectures masquées du poète Hugo Ball dans les années 1920. La poésie ne doit pas pour autant devenir une industrie du divertissement, ni tomber dans l'hermétisme, elle est au contraire "un acte mémoriel" qui traverse l'histoire, et dont Kling nous lance la grenade dégoupillée au visage. Itinéraire est un livre éclairant sur les questions sans cesse renouvelées du fond et de la forme, de l'intégrité du texte, des tensions entre oralité et écriture, et une porte d'entrée remarquable dans l'oeuvre d'une des plus importantes figures de la poésie allemande du dernier demi-siècle.
Nombre de pages
64
Date de parution
17/02/2023
Poids
140g
Largeur
151mm
Plus d'informations
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EAN
9782877042550
Titre
Itinéraire
Auteur
Kling Thomas ; Galateau Aurélien
Editeur
UNES
Largeur
151
Poids
140
Date de parution
20230217
Nombre de pages
64,00 €
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Résumé : Les deux cycles de poèmes réunis dans cette édition sont extraits des recueils morsch, paru en 1996 chez Suhrkamp, et Sondagen, paru en 2002 chez DuMont. Thomas Kling achève "Manhattan Espace Buccal" en mars 1996 ; quatre mois plus tôt, il a fait son premier et unique voyage à New-York pour participer à un festival de slam portoricain du Lower East Side. Peu après le 11 septembre 2001, Kling donne une suite non préméditée à ce cycle : "Manhattan Espace Buccal Deux" est un témoignage instantané, fragmenté, à distance, des attentats qui viennent de frapper New-York et l'Occident. La compacité granitique du premier poème laisse place à des fragments particulaires, des instantanés saisissants. L'évocation de la ville comme un langage en constante élaboration est brutalement brisée par un attentat que la télévision fait vivre par procuration au monde entier qui assiste médusé à un spectacle d'un genre nouveau. Le monde devient le témoin oculaire de Manhattan. La cendre vole, dans le silence, dans le silence assourdi des mots incessants qui commentent l'image en boucle. La langue, espace buccal enfoncé en lui-même. Hors de toute extrapolation d'ordre historique, Thomas Kling signe ici la suspension du palimpseste, le flux des hommes soudainement arrêté, remplacé par le flux des commentaires, et l'entrée du monde dans la boucle des images.
Résumé : Thomas Kling a déjà fait paraître une dizaine d'ouvrages, dont quatre recueils chez Suhrkamp, lorsque les éditions DuMont publient Echange longue distance en 1999. Depuis quatre ans, Kling vit avec sa compagne Ute Langanky dans l'ancienne base de fusées de Hombroich, au coeur de la mégalopole de la Ruhr. Il a installé son bureau de travail dans le mirador, où il observe le monde, compulse ses archives et prépare ses derniers grands recueils. Kling s'est lancé dans une ambitieuse entreprise d'archéologie de la langue allemande, où la poésie dispute aux sciences humaines et aux sciences naturelles la représentation légitime de la réalité. Echange longue distance est composé de sept ensembles autonomes, reliés par un maillage toujours plus dense d'images et de sens. Qu'est-ce que la poésie, qu'est-ce que la littérature ? Thomas Kling choisit de répondre en reporter. Poète reporter. Il plonge dans le passé. L'histoire est une fiction muette, une image floue. L'histoire est un tombeau ouvert, il la regarde dans les yeux. Kling ne maquille pas ses sources, il n'efface pas ses traces, au contraire, il fait ce que ne font pas les poètes, il les révèle. Il extrait des données. Albums, cartes postales, images d'archives, il cherche à irriguer le passé. Les archives sont les veines de l'histoire - matériau friable, hommes et documents, les mots du poète leurs donnent une mémoire. Il cherche à lever le brouillard. A partir de ces photographies, instants saisis, suspendus dans le temps, il cherche le coeur d'un pays bouleversé par l'histoire. Il cherche le temps niché derrière les visages. Il superpose les niveaux de langage, dans un effet vertigineux de polysémie permanente. Il bâtit une maison du langage où toutes les pièces communiquent. Visages, noms et lieux, tout communique. Nous sommes lecteurs et spectateurs investis, projetés au centre de cette maison du langage, à l'intérieur du temps, objets sensibles et vivants dans la matière sensible de l'histoire. Kling nous révèle notre réalité, profonde, résonnante et éclatée. Archéologue radical, démiurge pop, savant instinctif, écrivain furieux, Thomas Kling c'est ça : magie crânienne.
Kling Thomas ; Galateau Aurélien ; Cassagnau Laure
D'où viens-tu ? " est la question que pose Thomas Kling, en ouverture de ce livre. De l'enfance, il convoque l'image fondatrice de son grand-père, les paysages rhénans sous le brouillard, les trophées de cerfs au mur, les auberges, les randonnées en forêt et les scieries de sapin. crayons combustibles puise dans une convergence de sources et d'archives, dans le souvenir et le poème, où Kling réconcilie émotion personnelle et mémoire collective, et déploie une perspective vertigineuse des époques et des traditions littéraires. C'est un défi lancé à la mort. Dans sa traversée incessante du temps, il donne une voix aux oubliés de l'histoire, embrasse les territoires de l'Europe, reconstitue le chant d'hommes et de terres dévastés. La tragédie est chez lui "une oraison polyglotte". Allemands, serbes, français, russes, tous ces hommes abandonnés s'enfoncent dans la même terre boueuse, disparaissent au fond des tranchées de la grande histoire qui les dévore et aligne leurs tombes sans nom. Le poème réhabilite ceux qui étaient si seuls à porter leur fardeau, et livre au lecteur la force réincarnée d'un chant qui passe à travers les âges, malgré l'altération des archives, les images brouillées et les fragments illisibles ou perdus. Kling fouille les épaves, secouriste inébranlable dans le fracas du métal, il fraie son chemin au milieu des corps tombés là, remonte les chemins de croix ; il veut sauver tout ce qui peut l'être. Témoignages à demi effacés, échos de paroles toutes langues mêlées, images déchirées, documents lacunaires, il préserve tout ce qui passe dans le "viseur du langage". Dans cette convocation des vivants et des morts, cette superposition des strates temporelles, du Moyen-Age à la fin du XXe siècle, Kling s'entoure d'amis et de souvenirs. Passent dans ces pages les visages de Trakl, Priessnitz, Pastior ou Warhol. Mais aussi des présences plus intimes, plus charnelles, des corps vivants, présents, les lèvres et le coeur dans la nuit. Dans un vrombissement de guêpes, crayons combustibles assure une continuité entre les langues, le temps et les hommes. "Quand la liaison s'interrompt", Kling active les "protocoles mémoriels", dépoussière notre passé, perturbe le langage, ravive l'oralité du poème et bouscule la rigidité alphabétique, pour nous accompagner jusqu'au lever du jour, jusqu'au lever du "monde diurne", vers la lumière.
Un homme se met en route pour un lieu qu'il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un autre décide de revenir. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l'espace blanc qui s'est ouvert dans son esprit. Les lettres n'arrivent pas à destination. Les lettres ne sont jamais envoyées.
Jamais auparavant Alvaro de Campos n'avait poussé si loin cet acharnement contre soi-même, cette rage destructrice à laquelle rien ne résiste, pas même sa dignité d'homme souffrant. Cette histoire est la revanche du poète réel sur le vivant imaginaire, la suprême comédie si l'on veut du comédien, mais comédie jouée jusqu'au bout avec la plus grande virtuosité. Alvaro de Campos a sans doute raté sa vie, mais Pessoa, qui écrit sous son nom, n'a pas raté son oeuvre.