Imaginez qu'un auteur ait produit une première œuvre qui ne serait composée que de citations plus ou moins déguisées, et qui n'aurait cessé pourtant d'apparaître à ses lecteurs comme absolument neuve. Il est fort possible que, travaillé par le repentir ou soucieux de retoucher cette œuvre qu'il jugerait ne pas être tout à fait sienne, celui-ci décide, à l'autre bout de sa carrière, de la récrire entièrement en refaisant une autre œuvre qui serait aussi sa dernière : elle se conformerait en tous points à l'image de la première, puisque menée en sens inverse, elle lui répondrait point par point, comme dans un miroir dans lequel serait apparu un revenant. Vous aurez deviné que cette première œuvre faite d'emprunts multiples fut pour Jean-Paul Sartre La Nausée, et que l'œuvre qui s'enroule autour de celle-ci n'est autre que Les Mots, cet éblouissant récit de son enfance que l'auteur achève de rédiger à l'âge de cinquante-huit ans, et qu'on s'est empressé, depuis sa parution, de nous présenter comme une sorte d'adieu à la littérature, alors qu'il n'y est question, à vrai dire, que de son éternel retour.
Nombre de pages
188
Date de parution
30/11/2007
Poids
210g
Largeur
135mm
Plus d'informations
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EAN
9782296045781
Titre
Nauséographie de Sartre
Auteur
Cornille Jean-Louis
Editeur
L'HARMATTAN
Largeur
135
Poids
210
Date de parution
20071130
Nombre de pages
188,00 €
Disponibilité
Epuisé
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Les récits de Georges Bataille sont comme ces chambres un rien sordides qu'occupent la plupart de ses porte-paroles : toujours un vent violent s'y engouffre par une fenêtre grande ouverte aux spectres. Cependant, alors que ceux-ci vont et viennent, un rai de lumière, de sous la porte, se glisse, irradiant par en dessous tout autour de lui et pour finir illuminant la chambre entière... C'est contre toute attente Raymond Roussel qui entre.
Dès leur parution, Les Fleurs du Mal provoquèrent un tel scandale que le recueil dut être repensé en entier. La seconde édition du livre, considérablement augmenté en réaction à son immédiate défiguration, mit quatre ans à paraître. De cette infortune, Baudelaire fit une vertu. On connaît la suite: il ne cesserait dès lors plus de revenir sur ses poèmes, n'écrivant jamais qu'en se retournant sur soi-même. Ce besoin de retoucher l'oeuvre antérieure, non pas en vue de l'embellir mais de la détériorer, il faut vraisemblablement en chercher l'origine dans la sanction qu'on lui infligea dès le départ. Nulle part cette correction n'est plus apparente que dans ses Petits Poèmes en prose qui se présentent d'abord comme la copie ironique et dégradée des grands poèmes en vers. En apparence inachevée, cette réplique agressive n'en possède pas moins une unité qui lui est propre. De fait, quel que soit l'objet sur lequel Baudelaire choisit d'intervenir, c'est toujours de son écriture qu'il s'agit au fond, de son oeuvre dont la maîtrise semble lui échapper, à mesure qu'il cherche à l'achever: comment finir, par quel moyen boucler ce qu'il n'a eu de cesse de désigner comme un pendant à son unique recueil? Cette inlassable et systématique intervention en prose sur sa propre matière poétique, cette repensée baudelairienne, est au centre de l'essai que Jean-Louis Cornille consacre aux Petits Poèmes en prose, une oeuvre sans nom.
Dans la plupart des récits qui composent l'oeuvre à présent bien engagée de Patrick Chamoiseau, la scène est toujours la même : un narrateur éminemment discret se met à l'écoute d'un autre, nettement plus âgé que lui, à qui il cède la parole, une parole qu'il se contente pour sa part de "marquer", en la récrivant à sa façon. De cette posture tout à fait remarquable, respectueuse et respectable, on dira que c'est la posture du fils. Fils spirituel, il l'aura été de Glissant, certainement, mais aussi de tant d'autres auteurs qui composent sa "sentimenthèque", sans omettre les vieux conteurs de l'île dont la voix se meurt. Fils de ses propres oeuvres, il n'en serait donc pas moins relié à d'autres que lui par d'innombrables fils : aussi essayerons-nous de démêler cet enchevêtrement de citations, ce noeud de paroles rapportées, desquelles finit pourtant par se dégager une voix propre et souveraine. Nous parlerons donc de l'oeuvre plutôt que de l'auteur qu'elle façonne. Des traces qu'elle recueille du passé, des empreintes qu'elle laisse sur la langue à venir, des passages qu'elle force au milieu du présent ; enfin des filières au sein desquelles elle s'inscrit.
Georges Bataille, qui avait une formation d'archiviste, occupa durant sa vie divers postes de bibliothécaire. Si l'auteur fut un véritable rat de bibliothèque, comme l'attestent les registres où furent consignées ses innombrables lectures savantes, il resterait à établir la liste parallèle, tout à fait officieuse, des lectures d'œuvres le plus souvent littéraires qu'il pratiquait dans les marges de ses propres romans et récits, avant de chercher à discrètement les y intégrer. " Emprunt " prendrait ici un tout autre sens et désignerait l'usage irrégulier, voire quasiment frauduleux, que l'écrivain fit de certaines œuvres (celles, prestigieuses, de Sade, de Rimbaud, de Céline, de Proust et de Kafka, mais aussi celles, contemporaines, de Breton et de Klossowski et même de Pauline Réage) - usage qui n'aurait en aucun cas pu trouver grâce aux yeux du conservateur. Comment devient-on bibliothécaire ? Comme l'on devient auteur, sans doute. Par vocation. Imaginons Bataille tout jeune encore s'aventurant dans le cabinet de son père. A peine a-t-il tenté de retirer l'un ou l'autre volume des rayons qu'il en tombe une multitude de photographies érotiques. Comment contenir un tel déferlement ? Comme l'on colmate une brèche : en replaçant l'ouvrage à l'endroit qui convient. Dans ces conditions, on comprend que derrière un livre s'en tienne toujours un autre. Voilà qui définit parfaitement l'imaginaire étroit dans lequel devait bientôt se cantonner l'écrivain : les livres sont là, à portée de main. Mais c'est derrière ces œuvres de littérature, derrière ces romans empruntés, dissimulés sous eux, que se développeront les récits propres à Bataille, à jamais égaré dans la bibliothèque du père.