Extrait de l'introduction d'Eduardo CastilloVivre dans et pour la vérité, la vérité de ce qu'on est d'abord. Renoncer à composer avec les êtres. La vérité de ce qui est. Ne pas ruser avec la réalité. Accepter son originalité et son impuissance. Vivre selon cette originalité jusqu'à cette impuissance.Albert CamusPourquoi aimons-nous Camus? Qu'aimons-nous vraiment? L'homme? L'intellectuel? L'oeuvre? Ses engagements, voire ses contradictions? «La liberté est un bagne aussi longtemps qu'un seul homme est asservi sur terre», nous rappelle-t-il. Éveilleur des consciences, libre-penseur attaché à aucune paroisse ni à aucune chapelle. Alors, qu'est-ce qui nous attire chez lui, chez cet homme aux multiples visages et aux multiples facettes? Son combat contre l'injustice et les totalitarismes, tous les totalitarismes? Sa soif de liberté? Le philosophe pour «classes terminales» et ses questions sur l'homme et la société d'hier et d'aujourd'hui?«Ceux qui écrivent clairement ont des lecteurs; ceux qui écrivent obscurément ont des commentateurs.» Voilà pourquoi pour l'auteur Camus, il existe quelque chose d'essentiel, d'incontournable: l'importance du mot, ou plutôt du sens des mots et de leur précision... «Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.» Son écriture d'une apparente simplicité nous questionne sur notre devenir, sur notre propre histoire, bien au-delà des frontières humaines et géographiques décrites dans son oeuvre qui, variée et abondante, se construit au fil du temps, de ses rencontres et de son expérience: journaliste, essayiste, dramaturge, philosophe, romancier, il touche à tout, il s'imprègne de ses lectures, du sens aigu de l'observation de l'être humain, de la grandeur et des défauts de celui-ci.Nous avons le sentiment que Camus se demande toujours pourquoi. Peut-être sa réponse réside-t-elle aussi dans le comment, la forme artistique, la manière d'exprimer au mieux un sentiment, un élan, un état d'esprit, une passion, d'abord la sienne, celle pour l'humanité et ses travers. Camus, issu d'un milieu modeste, né «pauvre sous un ciel heureux» il y a un siècle, le 7 novembre 1913 à Mondovi, village d'Algérie, nous a légué une vision du monde empreinte de son propre vécu, mais aussi de cette volonté farouche de s'élever par le savoir, dans l'école de la République, sans rien renier de son milieu ni de ses origines plus que modestes.Une vie illuminée par le soleil de l'Algérie, terre des contrastes, parfois abyssaux, lieu de passage entre les deux rives de la Méditerranée, terre des passions exacerbées par le contexte historique mais aussi d'exaltation créatrice et de sublimation. Terre sur laquelle il lui a été difficile de se situer. C'est là que s'élabore la «pensée de midi», c'est là qu'il observe, qu'il appréhende la diversité des peuples et de la nature humaine, ébauche de son aventure littéraire.Faire parler des sensibilités contemporaines différentes, des grands amoureux de Camus: journalistes, romanciers, philosophes, essayistes nous convient à parcourir les chemins empruntés par Camus, de sa naissance jusqu'à sa fin tragique, et répondront simplement à cette question: pourquoi Camus?«Le monde change, et avec lui, les hommes et la France elle-même. Seul l'enseignement français n'a pas encore changé. Cela revient à dire qu'on apprend aux enfants de ce pays à vivre et à penser dans un monde déjà disparu.» Pourquoi Camus nous interroge-t-il sur la France et le monde contemporain? Pourquoi ses textes nous semblent-ils ancrés dans une réalité et des territoires repérables, mais avant tout universels?
Résumé : On ne naît pas féministe, alors comment le devient-on ? Et comment le féminisme est-il arrivé jusqu'à nous ? Michelle Perrot, une des premières universitaires à enseigner l'histoire des femmes en France au début des années 1970, revient avec Eduardo Castillo sur ce qui a construit son engagement et commente avec justesse les luttes qui agitent aujourd'hui nos sociétés. Cet ouvrage explore l'histoire du patriarcat et des progrès vers l'égalité, mais aussi les grands débats sur le droit à disposer de son corps, l'essentialisme, l'universalisme, #MeToo. On y dialogue avec Olympe de Gouges, Hubertine Auclert ou encore Simone de Beauvoir, ainsi qu'avec la nouvelle génération de penseuses et de militantes. Théorique autant qu'autobiographique, Le Temps des féminismes met en perspective les clivages du féminisme contemporain, avec la générosité et la distance d'historienne de Michelle Perrot.
On ne naît pas féministe, alors comment le devient-on ? Précurseure de l'histoire des femmes, Michelle Perrot, 94 ans, livre ici un magnifique texte à la fois intime et théorique, livre d'histoire et autobiographie. Celle à qui son père conseillait de ne pas se mettre trop tôt un homme sur le dos, qui se rappelle avoir toujours voulu être comme les autres, abolir les différences avec les hommes, aborde son cheminement, de l'engagement chrétien au féminisme en passant par le communisme. Son itinéraire intellectuel, depuis sa thèse où elle voit rétrospectivement un regard presque masculin sur les femmes, donne à voir un siècle de changements sociétaux et la profondeur historique des luttes qui agitent aujourd'hui nos sociétés. Première historienne à enseigner l'histoire des femmes en France, en 1973, Michelle Perrot nous emmène dans une épopée au féminin en explorant toutes ses ramifications : l'histoire de l'accession à l'égalité, l'histoire du patriarcat, l'histoire du mouvement féministe et des grands débats qui l'ont parcouru et structuré, sur le corps, le genre, l'universalisme contre le différentialisme, la sororité, MeToo. Dans ces pages, la grande histoire se mêle au destin des femmes qui ont porté leur cause et l'on voisine avec Artemisia Gentileschi, Olympe de Gouges, Lucie Baud, Christine Bard, Hubertine Auclert ; l'on dialogue avec Monique Wittig, Arlette Farge, Yvette Roudy, Antoinette Fouque... La pensée lumineuse de Michelle Perrot, sans rien omettre des sujets les plus épineux, permet de déconstruire et parfois même de dépasser les clivages du féminisme contemporain. Le livre essentiel d'une pionnière, témoin d'un siècle de féminisme, dont l'engagement n'a d'égal que sa hauteur de vue.
Le mathématicien, le physicien, le logicien, aussi remarquables que puissent être leurs performances, les uns dans la connaissance rationnelle en général, les autres dans la connaissance philosophique en particulier, ne sont toutefois que des artistes de la raison. Il existe encore un maître idéal qui les rassemble tous et les utilise comme des moyens pour le progrès des fins essentielles de la raison humaine. C'est à lui seulement que nous devrions donner le nom de philosophe ; mais comme il est lui-même introuvable, alors que l'idée de sa législation se trouve dans toute raison humaine, nous nous en tiendrons exclusivement à cette idée pour mieux définir quelle sorte d'unité systématique prescrit la philosophie... à partir du point de vue des fins. Les fins essentielles [... ] sont donc ou bien le but final, ou bien les fins subalternes qui lui sont nécessaires en tant que moyens. Le but final n'est autre que la destination complète de l'homme, et la philosophie qui s'y consacre est la morale. " Kant, Critique de la raison pure.
Meredith grandit dans la campagne du New Hampshire, au sein d'une de ces "bonnes familles" pour qui les apparences comptent plus que tout. Un quotidien réglé où elle se sent importante et aimée, malgré un père absent qui s'est très tôt remarié. Mais lorsque sa mère traverse à son tour une période de changements tumultueux, l'adolescente se retrouve livrée à elle-même et bientôt tombe enceinte d'un homme de vingt ans, inconscient et cynique. Nous sommes en 1965, Meredith a alors seize ans. Expulsée de son lycée, chassée par sa mère et envoyée chez son père dans une maison froide et vide, elle vit seule sa grossesse avant d'accoucher d'un enfant, immédiatement placé à l'adoption sans qu'elle ait son mot à dire. S'ensuivent vingt ans de détresse et d'errance, qui mènent Meredith à fuir toujours plus loin, en Europe, au Moyen-Orient, en équilibre au bord du monde. Même la naissance de deux autres enfants ne réussit pas à susciter l'espoir d'un avenir meilleur - jusqu'au jour où son fils perdu retrouve sa trace. Est-elle prête à l'accueillir ? L'autrice du magistral roman Plus grands que le mande retrace ici son parcours avec sincérité et subtilité. Un voyage inoubliable, qui pose de manière lumineuse la question du pardon au sein d'une famille meurtrie.
Un premier roman poignant sur la fugue d'une mère, qui va métamorphoser sa famille. Un soir, Amani, soixante-sept ans, femme de ménage à la retraite dans une cité HLM paisible en bordure de forêt, s'en va. Pas de dispute, pas se cris, pas de valise non plus. Juste une casserole de pâtes piquantes laissée sur la cuisinière et un mot griffonné à la hâte : " Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. " Son mari Hédi, ancien maçon bougon, chancelle. Son fils Salmane s'effondre. A trente-six ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans un fast-food, fuit l'amour et gaspille ses nuits sur un parking avec son meilleur ami, Archie, et d'autres copains cabossés. Père et fils tentent de comprendre ce qui a poussé le pilier de leur famille à disparaître. Alors que Hédi réagit vivement, réaménage l'appartement, enlève son alliance, Salmane met tout en oeuvre pour retrouver sa mère. Son enquête commence avec de maigres indices - une lettre, un chat tigré, une clé rouillée -, et remue un nombre incalculable de regrets. Il pressent que ce départ est lié à l'histoire de ses parents, orphelins émigrés de Tunisie. Il devine aussi que l'événement va tous les transformer, surtout lui, Salmane, qui voit enfin advenir son passage à l'âge adulte. Dans ce premier roman plein de verve et de sensibilité, Ramsès Kefi compose une fresque intime et sociale, où le quartier ouvrier de la Caverne est à lui seul un personnage, avec ses habitants pudiques, son PMU d'antan, ses reproductions de bisons sur les murs... Ce texte est un chant d'amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.
Oates Joyce Carol ; Auché Christine ; Seban Claude
Un roman corrosif d'une maîtrise rare, explorant les sombres secrets qui émergent après la disparition d'un enseignant d'une prestigieuse école privée. Qui est vraiment Francis Fox ? Ce professeur d'anglais nouvellement arrivé à la prestigieuse Langhorne Academy, une école mixte privée du New Jersey, séduit élèves, parents, consoeurs et confrères. Mais sa vie passée échappe à tous : d'où vient cet homme à la forte personnalité ? Pourquoi n'est-il jamais resté en poste plus d'une année dans le même établissement ? Que contiennent ces carnets qu'il offre à seulement certaines de ses plus jeunes écolières ? Surtout, que se tramet-il derrière la porte close de son bureau durant ses heures de permanence ? Lorsque deux frères ouvriers de la région, Marcus et Demetrius Healy, découvrent sa voiture au fond d'un ravin en plein milieu des marais, environnée de restes humains non identifiables, c'est toute la communauté locale qui vibre d'incertitude. Jusqu'à ce que le détective Horace Zwender mette au jour des vérités perturbantes sur le professeur estimé et dresse le portrait d'un prédateur, manipulant son entourage avec une férocité redoutable... Dans ce thriller psychologique d'une maîtrise rare, Joyce Carol Oates interroge les notions de justice, de responsabilité et de complicité. Porté par une narration habile, Fox tisse une réflexion corrosive sur la nature humaine. Une plongée au coeur des ténèbres dont personne ne sortira indemne.
Laure Murat, autrice et professeure à l’UCLA, définit dans ce court ouvrage les termes de récriture, de réécriture et/ou de censure en littérature pour que le débat soit fécond. Une base très intéressante pour nourrir votre réflexion.
A partir d'un souvenir de lecture d'enfance, un Cosette abusivement attribué à Victor Hugo, Tiphaine Samoyault déploie le destin éditorial des Misérables en France et à l'étranger. Elle révèle comment ce roman, dès sa parution, a été abrégé, adapté, traduit, illustré, réécrit, jusqu'à devenir l'un des récits les plus réappropriés au monde. Plus le livre est transformé, plus il devient mémorable. La question "Faut-il réécrire les classiques ? " apparaît dès lors comme une fausse question : ils ne sont tels que par leur constante adaptation aux goûts et aux attentes des époques successives. De Shakespeare aux contes de fées, de Montaigne à Mark Twain ou Agatha Christie, des traductions aux versions réduites, des transpositions aux mises en scène, l'autrice montre qu'un classique ne se définit pas par son intouchabilité, mais par sa capacité à s'affranchir de son original. Face à des polémiques souvent caricaturales opposant "cancel culture" et sacralisation du passé, ce livre privilégie la nuance, l'enquête et une érudition généreuse. Il préfère la démonstration à l'indignation pour affirmer une idée simple et stimulante : la réécriture n'est pas synonyme d'annulation, bien au contraire, puisqu'elle prolonge le plus souvent la vie des oeuvres en élargissant leur partage et en pérennisant leur mémoire.