Blanckaert Christian
Le grand luxeBartabas hurle et les chevaux galopent avec frénésie, dans la chaleur de l'été, en Avignon.Bartabas mélange la poésie et le savoir, l'excellence et la précision avec la folie des couleurs, des odeurs, et la poussière nous enivre, et le vent qui émane de ce rythme effréné des chevaux caresse nos visages, apporte une douceur inattendue à la violence du spectacle. Il règne une harmonie surprenante dans ce désordre apparent, ce mouvement saccadé, cette relation trépidante entre le cavalier tzigane et l'animal complice... C'est le grand luxe mystérieux. Tous les sens sont en éveil, on touche, on voit, on respire, on sent, je suis aspiré par le rêve de Bartabas, et en même temps, fasciné par la précision du travail, le risque que prennent les cavaliers, et leur joie à nous observer... On communie avec eux, la distance n'existe plus, nous entrons dans le rêve du créateur qui narre sa liberté.Bartabas signe un hommage aux hommes libres.L'homme-cheval, seul, aimé, redouté, le bras tendu, dans son costume de prisonnier, se moque de nous, comme s'il disait: «Regarde, regarde, je t'impose mon chemin vers l'infini, l'inconnu, l'imaginaire, viens, rejoins-moi, dis ce que tu veux...»Bartabas ne cherche pas à savoir si nous attendons ce qu'il propose, il crée, conçoit, réalise, assume, et au fond ne sait pas bien pourquoi ou comment il en arrive là, à ce spectacle insensé et vertigineux.C'est le luxe, le vrai.Henry Racamier façonnait Louis Vuitton à l'âge, me disait-il, «où les lecteurs ne lisent plus Tintin». Dans son grand bureau rue de La Boétie, tapissé de photos noir et blanc de Jean Larivière, il ajoutait: «J'ai tout le temps, et j'irai à mon rythme.» Il avait 78 ans.Un peu comme François Mitterrand qui entretenait avec son allié «le temps» une relation subtile qui explique beaucoup ce qu'il fit, et ce qu'il fut, Racamier, pour définir le luxe, parlait d'abord du temps... comme le parfumeur d'Hermès, Jean-Claude Ellena, qui lui aussi a «tout le temps pour créer un parfum».C'est le luxe, le vrai.Prendre le temps de bien faire, avoir le temps devant soi, donner de son temps, se donner du temps, et considérer en réalité que le temps donne à l'objet, comme au destin de chacun, une épaisseur, une chance, une valeur, c'est commencer à définir le luxe.Plus que jamais, le rapport au temps devient difficile et dangereux, on exige des résultats rapides, des rémunérations immédiates, des objets qui se vendent rapidement, des sondages qui remontent, une rentabilité en hausse... C'est le contraire du luxe. C'est la loi de l'image. C'est l'instantané qui décide, à notre place.Mais le «vite fait» se vend parfois fort bien, et «l'image» l'emporte tristement sur le fond.Le produit peut séduire, même s'il n'est pas vraiment achevé, c'est le contraire du luxe.
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