Cet ouvrage est consacré à l'un des problèmes les plus féconds de l'histoire de la philosophie: la manière dont la pensée de Spinoza se réfracte dans celle de Leibniz. La question, qui est depuis trois cents ans un objet de discussion, continue toujours de nourrir de vifs débats et à stimuler l'imagination des romanciers. La rencontre leibnizienne avec Spinoza est à la fois caractéristique et originale dans les archives de l'histoire intellectuelle. Caractéristique, parce qu'elle est emblématique de la façon dont un système de pensée peut en refuser un autre tout en consacrant beaucoup de soin à l'étudier, à tel point que les lecteurs se demanderont parfois s'il n'a pas malgré lui emprunté à cette doctrine qu'il a tellement fréquentée pour la réfuter. Original, parce que dans le cas de Leibniz et Spinoza, l'opposition comme le rapprochement supposent un troisième terme, le cartésianisme, dont chacun peut se réclamer en partie mais en partie seulement - la confrontation s'effectuant alors dans un jeu triangulaire qui se compliquera encore dans les références croisées des disciples et des adversaires. A cela se rajoute une longue histoire de la réception où l'étude de Leibniz et de Spinoza a souvent servi de champ de bataille pour des débats contemporains. Les quinze nouvelles contributions ici rassemblées enrichissent ce long débat par la prise en compte des avancées les plus récentes en matière d'édition et de commentaire.
'Tous les individus sont animés, quoiqu'à des degrés divers'. Cette proposition de Spinoza approuvée par Leibniz n'a cessé d'alimenter une lecture vitaliste de la nature. Comprise à partir du développement des savoirs médicaux après Descartes, elle révèle pourtant de tout autres enjeux. Elle suppose une interprétation nouvelle du pouvoir de la raison et du statut de l'observable, liée à l'essor du mécanisme. La vie selon la raison suit une méthode comparatiste qui éclaire ces décisions philosophiques. Par l'analyse contextuelle des concepts d'organisme, de vie et de siège de l'âme, "écueil de la philosophie et de l'anatomie moderne" , l'ouvrage reconstruit l'ensemble d'une culture scientifique et soulève un point essentiel : le geste par lequel Spinoza et Leibniz reconfigurent les rapports traditionnels entre deux types de discours sur les facultés de l'âme - la métaphysique et la physiologie. Au-delà de la confrontation doctrinale, c'est donc tout un pan de la philosophie et de l'histoire des sciences de la vie qui se trouve ici mis en lumière.
Résumé : La valeur des émotions ? c'est-à-dire aussi la nature des relations entre nos émotions et les valeurs de tous ordres que nous associons aux objets de notre expérience ? est l'une des grandes questions aujourd'hui débattues en philosophie de l'esprit et en philosophie morale. Ce numéro propose sur ce sujet un dossier dirigé et présenté par deux spécialistes reconnus, J. Deonna et F. Teroni. Nos émotions correspondent-elles à des " sentiments de valeur " (C. Boisserie-Lacroix) ? Ont-elles une valeur " prudentielle " spécifique (R. Keller, M. Ombrato) ? Quelle est l'utilité des émotions dites " négatives ", peur, horreur, tristesse, etc., et pourquoi prend-on goût aux fictions qui les suscitent (M. Cappelli) ? L'amour est-il fondé sur des raisons (E. Kroeker) ? Quel rôle la mystique de l'âge classique a-t-elle réservé aux émotions (L. Simonetta) ? Telles sont quelques-unes des questions abordées. Les interrogations contemporaines en philosophie morale se retrouvent dans deux articles, l'un discutant le minimalisme moral de Ruwen Ogien (G. Lefftz), l'autre le statut normatif des directives anticipées pour la fin de vie (C. Etchegaray). Le numéro est complété par la recension d'un important ouvrage sur Rudolf Carnap ainsi que par une nouvelle livraison de la Chronique de métaphysique et de philosophie de la connaissance.
Résumé : Cet essai porte sur les romans écrits par Georges Simenon au cours des années trente, aussi bien les " romans durs " que les " Maigret ", et en renouvelle profondément la lecture. Il y décèle un scénario latent. Hanté par le " vertige de la perte " qui le pousse à un retour fusionnel dans le Monde-Mère sous les espèces du rien, voire de la mort, l'écrivain l'exorcise en se réfugiant dans le contre-monde du Livre, par instinct de conservation, en " avare " de son désir. Mais il en conçoit de la mauvaise conscience, car il s'éprouve alors comme un escroc, ou un faussaire : c'est donner en effet pour réels, dans ses livres, des êtres et un monde de papier, sans vraie consistance. Pour se laver de ce péché d'escroquerie, il place dans ses romans des personnages qui sont ses doubles, assignés à des espaces mettant en abyme le Livre. Ce sont des boucs émissaires, car ils endossent la faute et, d'une façon ou d'une autre - en mourant, dans bien des cas -, l'expient, ce qui permet d'en dédouaner l'écrivain. Cependant, il n'y a là qu'un subterfuge puisque, en réalité, ce sacrifice expiatoire du Livre et de son démiurge se produit... dans un livre. C'est pourquoi, un roman terminé, Simenon n'a d'autre choix que d'en entreprendre un autre.
Ce livre est une monographie du Journal de Salonique, publié dans la ville, alors ottomane, dont il porte le nom, entre 1895 et 1911. Il cherche à mettre en lumière, au sein de la presse juive de l'époque, la spécificité de ce périodique sépharade en langue française publié par et pour l'élite bourgeoise et commerçante de la ville, ainsi que son rôle dans la société salonicienne alors en pleine transformation. Le contexte de cette publication est en effet marqué par la modernisation de la société juive ottomane, mais aussi par les transformations politiques de l'Empire dans lequel elle s'inscrit. Face aux défis que représentent l'occidentalisation, le développement du sionisme et la montée des nationalismes dans les Balkans, le journal se fait à la fois miroir et acteur de la communauté en difficulté, proposant une redéfinition de l'identité juive, ottomane et salonicienne. Cette étude analyse le contenu du journal pendant ses quinze années de publication. Elle met en lumière les intentions de ses dirigeants, qui en font un outil de modernisation, les représentations de la société véhiculées par les rubriques " mineures " du périodique (chroniques mondaines, feuilletons, publicités) ainsi que la position ottomaniste et antisioniste des rédacteurs au sujet de l'avenir de leur communauté.
Le premier 19e siècle, dans l'immédiat héritage, problématique, de la Révolution française, est un moment décisif où se reconfigurent les rapports de la littérature et de la morale. Préparée en cela par le rationalisme des Lumières, la Révolution a mis à bas un système social et moral hiérarchisé ; désormais l'individu, promu sujet raisonnable et responsable, se voit imposer de redéfinir son identité, sa place et sa fonction. L'ouvrage se propose de brosser un panorama de la reconfiguration de la question morale dans cette période charnière, particulièrement riche et complexe.