La neige de la mi-mars, vue du pont, semblait unie et blanche, comme si elle couvrait encore tout, les rues, les allées boueuses, tapissant une ville dont les constructions paraissaient de loin si différentes de cet autre bâtiment gris où il avait accumulé quelques mois, presque un an, de souvenirs - il n'en avait découvert l'aspect extérieur qu'au moment où il en était sorti, et avec quel étonnement. Il en était resté interdit un bon moment, avec Vasilacke inerte et ballant sur son bras droit.Vasilacke se balançait maintenant sous le tablier du pont.A présent, comme ce jour-là - sidéré par la vue qui s'offrait à lui, l'esprit ailleurs, incapable de formuler une phrase, une idée. Soudain, une main sur son épaule. Un regard en arrière, et Vasilacke se mit à faire des mouvements chaotiques sous le pont, puis à remonter de quelques centimètres, plusieurs, peut-être même d'un demi-mètre. Le milicien se pencha sur la balustrade, regarda en direction de la marionnette tremblante puis se tourna de nouveau vers le brun:- Je vous ai demandé ce que vous faites là.Il savait qu'il devait lui répondre. Ce n'était pas le froid, c'était la peur qui le faisait trembler. Il savait qu'il fallait dire quelque chose, avant que son mutisme prolongé n'énerve l'autre. Mais les pensées du moment présent, toutes les pensées, refusaient de se transformer en mots.Il se pencha vers la balustrade et fit un geste, en guise d'explication, vers Vasilacke. Silence. Le milicien regarda lui aussi sous le pont puis dévisagea de nouveau le brun. Lequel, après quelques instants gênants, ouvrit la bouche. Enfin. Il l'ouvrit néanmoins pour dire quelque chose qu'il n'aurait pas dû dire.- Je suis sorti avec lui pour me promener.- Vous promener, pouffa le milicien. Vous êtes dingue...? Avec un pantin, se promener?- On est dimanche, compléta immédiatement le brun, comme si cela devait tout expliquer.Il sortait tous les dimanches avec Vasilacke, voilà ce qu'il aurait voulu dire. Les autres ne le dérangeaient pas, ces passants qui le croyaient fou, il s'était habitué. Le paradis n'était pas parfait, mais si on en connaissait les règles de vie, il ne posait pas de réels problèmes. Il avait appris à ne pas prêter attention ni à ceux qui ricanaient, qui riaient, ni aux enfants qui parfois lui adressaient des quolibets ou même faisaient de lui la cible de divers projectiles. Avec les miliciens, cependant, la partie était plus difficile.Quelques mois plus tôt, deux d'entre eux l'avaient arrêté juste devant le théâtre de marionnettes d'État, là où il montrait Vasilacke aux enfants qui sortaient de la salle de spectacle. Le dimanche, il était de repos, seuls les acteurs travaillaient. Il craignait encore de s'aventurer en ville, alors il venait pendant son jour de repos devant le théâtre, dans la cour de l'église catholique, attendre les petits spectateurs. Puis il leur montrait Vasilacke. De plus en plus d'enfants lui avaient reproché que sa marionnette ne bougeait ni ne parlait comme les autres, celles qu'ils venaient justement de voir sur scène, alors le brun avait renoncé à son habitude. Mais ce dimanche-là, il n'avait pas encore eu le temps de se sentir inutile et mortifié, ni de pleurer dans son deux pièces en dévidant sa pelote amère face à un Vasilacke qui l'écoutait mutique et inexpressif, posé sur le lit contre un oreiller. À ce moment-là, le brun espérait encore conquérir les enfants. À l'apparition des premières revendications, quand ils avaient commencé à faire remarquer qu'une vraie marionnette remue toute seule sans que personne ne la tienne par les pieds pour les bouger, il n'avait pas su quoi répondre et il s'était immobilisé dans sa position penchée, (...)
Onze chapitres comme autant d'escales sur les rives de l'intimité masculine : les gros bras et la première rouste, l'amour du bout des lèvres, la tentation du mensonge, la paternité sublime et bouleversante, le doute... Des questions plus que des réponses, esquissées avec humour et délicatesse au travers de portraits d'hommes virils (parfois), beaux (si vous voulez), et fragiles (à coup sûr).
Onze histoires sidérantes. De naturel. De talent. De toupet. Et de poésie du quotidien. Ces trois écrivains roumains (Lucian Dan Teodorovici, Dan Lungu, Florin Lazarescu), par on ne sait quel miracle d'économie de moyens, parviennent à donner des situations et des personnages - même et surtout lorsqu'ils sont d'une grande simplicité, voire emprunts de trivialité - une impression d'évidence. S'en dégage un objet poétique, une sphère à contempler dans sa perfection formelle. La tension interne qui régit chacun de ces textes contribue à en renforcer le caractère parfaitement rond. De la poésie sans falbalas. Des histoires bien racontées. Ce talent de conteur, ils le possèdent en commun : tous trois ont quelque part dans leur enfance un aïeul qui les tenait en haleine des heures entières...
Bienvenue aux Délices du Gel (3 comédiens et 3 comédiennes) réunit six personnages marqués par la guerre, qui essaient de reprendre pied et de croire en l'avenir : Lizika, vendeuse de produits surgelés ; Sebastian, psychiatre inquiétant et pitoyable; Klara, sa femme à la libido perdue; Bongo, ex-soldat hanté par ses tueries ; Johnny, à la sexualité incertaine; et, cloué sur sa croix, Jésus, qui prodigue ses conseils. Des liens complexes se nouent et mettent les personnages dans des situations grotesques, tragicomiques. Respire ! (2 comédiens et 1 comédienne) est une variation en vingt-quatre scènes où le personnage principal, invisible et omniprésent, est la mort. Elle propose une analyse nouvelle d'un monde envahi par l'insécurité intérieure, dans lequel les rites ancestraux inventés par l'homme face à la mort ne fonctionnent plus.
Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l'océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu'il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu'un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?
Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l'océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu'à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C'est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des élé-ments, qu'il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l'avenir de l'humanité pourrait bien dépendre. Un soir de tempête, une femme s'échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D'où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? Bientôt, des secrets enfouis referont surface. Et chacun devra affronter ses fantômes. Mêlant suspense, réflexion écologique et tragédies familiales, Charlotte McConaghy signe un thriller polyphonique addictif sur la quête de communion et de beauté dans un monde au bord du précipice.
Kaminer Wladimir ; Kaminer Olga ; Stadler Max ; Cl
Résumé : N'allons pas croire que les Russes ne mangent que du caviar ! Car en Russie, le véritable symbole du luxe et d'un art de vie distingué, c'est l'ananas. Un bel exemple de notre inculture quant à l'art culinaire de l'ex-URSS. Grâce à Wladimir Kaminer, cette période est tout à fait révolue. "Pour organiser un dîner russe chez soi : il suffit d'acheter beaucoup d'alcool, des cornichons, d'appeler ses amis, d'inviter les voisins, de mettre la musique à fond et voilà, le tour est joué." Avec de nombreuses anecdotes truculentes, Wladimir et Olga Kaminer nous rafraîchissent la mémoire sur l'histoire mouvementée des pays marqués du sceau soviétique. Des rencontres inoubliables et des recettes originales, délicieusement illustrées par Vitali Konstantinov : un vrai régal !
On a toujours mille et une raisons de divorcer... et de le regretter ! Ces Petites histoires croquent avec délices les travers de chacun, la difficulté d'avoir envie des mêmes choses au-delà de cinq ans de vie commune, l'exigence d'exister AUSSI comme individu. Quelques portraits au vitriol : homme ou femme, divorcés, enfin seuls ! enfin libres ! mais... libres de quoi, déjà ? Car la vie est cruelle : une fois seul(e), pourquoi faut-il que ce qui nous agaçait le plus nous manque soudain ? Comme si le divorce était le meilleur moyen de se retrouver à gérer l'emploi du temps de 8 personnes une semaine sur deux... C'est caustique et gouleyant, c'est Katarina Mazetti.
Je vous prie de me faire la faveur de publier Le Verdict en un petit volume autonome. Le Verdict, auquel je tiens tout particulièrement, est certes très court, mais il relève plus du poème que du récit, il a besoin d'espace dégagé autour de lui et il ne serait pas indigne qu'il l'obtienne". Franz Kafka Lettre à son éditeur Ecrit d'une seule traite dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, Le Verdict est le texte fondateur de Kafka. Jean-Philippe Toussaint en propose ici une nouvelle traduction.
Ce roman pulvérise toutes nos attentes, Maria Stepanova s'y révèle être une véritable artiste". Berliner Zeitung M. est écrivaine. Quelques années plus tôt, son pays a déclaré la guerre à l'un de ses voisins. Désormais en exil, elle s'applique à recréer un nouveau chez-soi, tout en se sentant peu à peu coupée de sa langue : celle qu'elle a parlée toute sa vie, dans laquelle elle a écrit ses livres, celle dont elle tente, aujourd'hui, de se détacher. Alors qu'elle se trouve dans un train en partance pour un festival littéraire à l'étranger, une grève perturbe le programme. Le voyage s'achève dans un village perdu où M. ne connaît personne et son téléphone portable est déchargé. Et si, comme par magie, elle disparaissait ? L'Art de disparaître est un grand roman sur l'exil, la perte de repères et le réenchantement du quotidien par l'écriture. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard
Une découverte aussi impressionnante que glaçante. S'appuyant sur des faits historiques réels, porté par le rythme haletant d'une écriture expiatoire, un premier roman stupéfiant, qui dévoile le passé fasciste de la Hongrie et éclaire les montées de l'extrême droite en Europe. Jusqu'ici, Renner était un petit patron d'usine à Budapest. Profitant de son statut de notable, il avait réussi à se soustraire à ses obligations militaires. Mais nous sommes en 1944. Les nazis ont laissé la ville aux mains des miliciens des Croix-Fléchées. Ces derniers, ivres de violence et assoiffés de pouvoir, jurent de rendre la Hongrie aux Hongrois. Or Renner est marié à une Juive. Et il a caché de nombreux Juifs de son personnel. La torture et la mort l'attendent. Sauf que Renner possède un bien précieux dont les miliciens ont grand besoin : son camion. Commence alors pour Renner, étroitement surveillé par son geôlier Robi, un atroce périple au coeur de la capitale exsangue, un chemin de croix morbide sur les traces des corps martyrisés des victimes des Croix-Fléchées.
- Vous avez vu une feuille - sur un arbre, une feuille? - Oui. - J'en ai vu une, l'autre jour, une jaune, encore un peu de vert, un peu moisie déjà sur les bords. Le vent qui la portait. J'avais dix ans, l'hiver, exprès, je fermais les yeux et je m'imaginais une feuille - verte, brillante, avec ses nervures, et le soleil qui brille. J'ouvrais les yeux, je n'y croyais pas, parce que c'était très bien, et je les refermais. - Qu'est-ce que c'est? une allégorie? - Non... pourquoi? Pas une allégorie, non, je dis une feuille, tout simplement, juste une feuille. Une feuille, c'est bien. Tout est bien. (Kirillov et Stavroguine) Veules, médiocres, obscurs, les acteurs de ce drame - une sombre conspiration nihiliste dans une quelconque ville de province - gravitent autour de la figure de Stavroguine, démon baudelairien, "homme de l'orgueil, homme du défi - mais d'un défi dans le vide". Car ce roman (c'est le traducteur qui souligne) "n'existe finalement que pour semer le trouble, égarer, emporter, faire tournoyer, tournoyer, attraper des éclairs, et, à la fin, après plus de mille pages de cyclone, par une espèce de bouffonnerie indifférente, pas même grinçante, non, grotesque, abandonner le lecteur, essoufflé, avec rien. Possédé."