Lignes N° 63, octobre 2020 : La pensée sous séquestre
Surya Michel ; Rogozinski Jacob ; Girard Mathilde
NOUVELLES LIGNE
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EAN :9782355262005
Un scrupule, pour commencer : qu'il puisse être "déplacé" de susciter l'écriture, la pensée dans cette circonstance, cruelle, et pour en rendre compte, dont nous ne mesurerons la cruauté réelle, entière, qu'après. Scrupule possible ou de principe, mais que cette objection balaie : c'est là où l'écriture, la pensée ne se placent plus assez - que la cruauté atterre, fait fuir -, qu'il faut qu'elles se placent, et se tiennent (leçon entre autres de Bataille). Qu'il le leur faut d'autant plus que cette cruauté est à la fois banale (archaïque) et "commune" (virale). Quoi de plus "commun" qu'une pandémie, en effet, qui pourrait bien être la dernière forme existante du "commun" (n'excluant par principe personne, principe tragique, mais principe du démos aussi bien, dont le mot "pandémie" est fait) et de l' "archaïque" , en tout cas sous nos "latitudes" , lesquelles n'auraient jamais rien vécu qui ressemble à celle-ci depuis, nous dit-on, un siècle - l'exagération est possible, mais qui importe peu. Contre cette pandémie, on a commandé à toutes et tous de se confiner. Cruauté aussi - inévitable - d'un tel commandement. "Se confiner" pour qui n'a pas où le faire (les migrants, les sans-papiers). Pour qui se confiner va rendre un peu plus invivables encore les conditions de vie qui l'étaient par avance (habitats étroits, pauvres, insalubres ; prisons ; Ehpad). Même aveugle, le virus ne fait pas que tous puissent s'en protéger également, qui n'est par le fait pas pareillement "commun" . Ce numéro de Lignes part de ce qu'il en est de l'être, confinés. De l'être par contrainte, mais s'y prêtant - le contraire d'une séquestration. Le contraire certes, mais plaçant la pensée elle-même comme sous séquestre. Pas que la pensée "politique" du moment, toute la pensée : esthétique, existentielle, amoureuse. La littérature et l'art aussi bien. Qu'est-ce que cet état fait à l'art, à la littérature, à la pensée ? Et lesquels peuvent résulter de la levée de la séquestre ?
Nombre de pages
205
Date de parution
06/11/2020
Poids
296g
Largeur
161mm
Plus d'informations
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EAN
9782355262005
Titre
Lignes N° 63, octobre 2020 : La pensée sous séquestre
Auteur
Surya Michel ; Rogozinski Jacob ; Girard Mathilde
Editeur
NOUVELLES LIGNE
Largeur
161
Poids
296
Date de parution
20201106
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Si "barbare" est le nom d'une force envahissante, catastrophique, capable de faire razzia sur tout ce qui se présente sur son passage, alors le déploiement des capacités de production que le capitalisme opère en faisant du profit la règle de ses agissements est barbare. Il l'est parce que, s'étendant, il atteint et occupe le tout du monde, non seulement les espaces et les paysages, mais encore les pensées, le langage, les significations, bref la psychè, qu'elle soit individuelle ou collective. Félix Guattari proposa en son temps de lui opposer non pas exactement une écologie, mais une écosophie. Cette écosophie d'une part élargit la notion d'environnement, d'autre part fait valoir celle de mutation. Tel est encore l'enjeu : non pas se replier sur des formes de vie plus ou moins datées, non pas soutenir l'imaginaire d'une proximité avec une nature plus ou moins mythifiée, mais essayer des agencements. Ces mutations ne sont pas imposantes. Elles sont d'abord des essais mineurs. Pour les repérer et les penser, il faut changer l'échelle du regard et le registre des paroles. Dans les années trente du XXe siècle, un autre penseur, Walter Benjamin, considérant que la catastrophe n'était pas à venir mais déjà là, posait que "la tâche" , comme il disait, n'était pas de sauver un monde paradoxal puisqu'à la fois surabondamment muni, empli de productions de toutes sortes et pour cette raison même consommé et dévasté, oublié même comme monde. Elle impliquait qu'on accepte de faire le vide dans une époque où l'information avait remplacé l'expérience. Ce n'était ni pour aller dans le sens de cet "effroyable déploiement de la technique" qui avait "plongé les hommes dans une pauvreté tout à fait nouvelle" , ni, à l'inverse, pour restaurer ou rétablir un monde dont les conditions n'étaient plus réunies, mais pour faire valoir la décence du peu, "voir partout des chemins" , "déblayer" pour rendre ces chemins accessibles et "se mettre à leur croisée" . Ainsi ne s'agissait-il pas de dresser des murs ni des défenses supplémentaires. De même aujourd'hui, la question n'est pas que nous trouvions des munitions mais des ressources, c'est-à-dire à nouveau des sources, dont, quel que soit leur lieu, nous pourrions nous nourrir à moindres frais et dégâts et comparaître ainsi dans un espace peu à peu libéré de la domination.
On le sait aujourd'hui: Bataille est l'un des écrivains les plus importants de ce siècle." Ainsi parlait Michel Foucault. Pourtant, plus souvent cité que réellement lu, cet auteur exigeant, peut-être même intimidant, semble de nos jours encore confiné dans une marge dont certains craignent de ne pas avoir la clé, quand d'autres pensent lui être fidèles en le réduisant à des provocations puériles. Il est vrai que Bataille est l'auteur d'ouvrages aussi différents qu'Histoire de l'oeil et La Part maudite, Madame Edwarda et L'Expérience intérieure, L'Impossible et La Souveraineté, une oeuvre véritablement philosophique et littéraire, indissociablement, car si elle appartient à des genres très divers, elle relève pour finir du genre unique que Bataille lui a donné. L'ouvrage de Michel Surya permet de lire Bataille dans sa totalité. Biographie (la place faite à la vie de cet auteur y est en effet considérable), Georges Bataille, la mort à l'oeuvre est également un essai de référence pour qui veut comprendre Bataille.
On le sait aujourd'hui : Bataille est l'un des écrivains les plus importants de ce siècle". Ainsi parlait Michel Foucault. Pourtant, plus souvent cité que réellement lu, cet auteur exigeant, peut-être même intimidant, semble de nos jours encore confiné dans une marge dont certains craignent de ne pas avoir la clé, quand d'autres pensent lui être fidèles en le réduisant à des provocations puériles. Il est vrai que Bataille est l'auteur d'ouvrages aussi différents que Histoire de l'oeil et La Part maudite, Madame Edwarda et L'Expérience intérieure, L'Impossible et La Souveraineté - une oeuvre véritablement philosophique et littéraire, indissociablement, car si elle appartient à des genres très divers, elle relève pour finir du genre unique que Bataille lui a donné. L'ouvrage de Michel Surya permet de lire Bataille dans sa totalité. Biographie (la place faite à la vie de cet auteur y est en effet considérable), Georges Bataille, la mort à l'oeuvre est également un essai de référence pour qui veut comprendre Bataille.
La contribution politique de Maurice Blanchot à la presse d'extrême droite dans les années 1930 est désormais établie et en partie connue, sur laquelle ce livre revient longuement. Pour autant, il ne s'agit pas ici d'un réquisitoire au terme d'une instruction sur la violence des propos qui ont alors été les siens, mais, à partir des silences, des omissions, des dissimulations sur les écrits anciens de celui qui passe, à juste titre, pour le représentant de la plus haute exigence littéraire, une profonde réflexion sur la conséquence de la pensée. Cette réflexion prend au mot Blanchot lui-même, qui écrivait, à propos de l'engagement nazi de Heidegger : "Il y a eu corruption d'écriture, abus, travestissement et détournement du langage. Sur lui pèsera dorénavant un soupçon." Un semblable soupçon frapperait aujourd'hui Blanchot, d'autant plus pesant que l'importance qu'on reconnaît à sa pensée égale celle qu'il reconnaissait lui-même à la philosophie de Heidegger.
La singularité du crime nazi dans l'Histoire est aujourd'hui connue sous le nom d' " Auschwitz ". Mais qu'en est-il exactement de cette singularité, qu'en est-il de la pensée de cette singularité ? Le propos de cet ouvrage est d'interroger des textes théoriques contemporains - philosophiques (Philippe Lacoue-Labarthe et Alain Badiou, mais aussi Martin Heidegger et Hannah Arendt), mathématiques (Jean-Yves Girard), psychanalytiques (Daniel Sibony), idéologiques ou antiphilosophiques (Eric Marty, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner) - dans lesquels est abordée la question de la singularité d' " Auschwitz ".
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Si "barbare" est le nom d'une force envahissante, catastrophique, capable de faire razzia sur tout ce qui se présente sur son passage, alors le déploiement des capacités de production que le capitalisme opère en faisant du profit la règle de ses agissements est barbare. Il l'est parce que, s'étendant, il atteint et occupe le tout du monde, non seulement les espaces et les paysages, mais encore les pensées, le langage, les significations, bref la psychè, qu'elle soit individuelle ou collective. Félix Guattari proposa en son temps de lui opposer non pas exactement une écologie, mais une écosophie. Cette écosophie d'une part élargit la notion d'environnement, d'autre part fait valoir celle de mutation. Tel est encore l'enjeu : non pas se replier sur des formes de vie plus ou moins datées, non pas soutenir l'imaginaire d'une proximité avec une nature plus ou moins mythifiée, mais essayer des agencements. Ces mutations ne sont pas imposantes. Elles sont d'abord des essais mineurs. Pour les repérer et les penser, il faut changer l'échelle du regard et le registre des paroles. Dans les années trente du XXe siècle, un autre penseur, Walter Benjamin, considérant que la catastrophe n'était pas à venir mais déjà là, posait que "la tâche" , comme il disait, n'était pas de sauver un monde paradoxal puisqu'à la fois surabondamment muni, empli de productions de toutes sortes et pour cette raison même consommé et dévasté, oublié même comme monde. Elle impliquait qu'on accepte de faire le vide dans une époque où l'information avait remplacé l'expérience. Ce n'était ni pour aller dans le sens de cet "effroyable déploiement de la technique" qui avait "plongé les hommes dans une pauvreté tout à fait nouvelle" , ni, à l'inverse, pour restaurer ou rétablir un monde dont les conditions n'étaient plus réunies, mais pour faire valoir la décence du peu, "voir partout des chemins" , "déblayer" pour rendre ces chemins accessibles et "se mettre à leur croisée" . Ainsi ne s'agissait-il pas de dresser des murs ni des défenses supplémentaires. De même aujourd'hui, la question n'est pas que nous trouvions des munitions mais des ressources, c'est-à-dire à nouveau des sources, dont, quel que soit leur lieu, nous pourrions nous nourrir à moindres frais et dégâts et comparaître ainsi dans un espace peu à peu libéré de la domination.
André Gorz a traversé la seconde moitié du 20e siècle en témoin lucide de ses mutations économiques et sociales. Disparu l'automne 2007, il a laissé une oeuvre critique exigeante qui n'est réductible à aucun des courants poli-tiques constitués. Ses prises de position en faveur de la sortie progressive du capitalisme se fondent sur une proposition autogestionnaire très argumentée et s'articulent avec son souci précoce pour les enjeux écologiques. Car, affirmait-il, "c'est par la critique du modèle de consommation opulent que je suis devenu écologiste avant la lettre". Le socialisme qu'André Gorz appelle de ses v?ux est celui qui saura faire face à l'urgence des enjeux sociaux, économiques et écologiques inédits auxquels le monde est aujourd'hui confronté. Le présent ouvrage, conçu comme un hommage, est également le premier à proposer un regard sur l'existence et l'?uvre entières d'André Gorz.