Schiller Friedrich von ; Teisserenc Fulcran ; Lava
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EAN :9782707320254
Ce numéro s'ouvre par la présentation et la traduction, dues à A. Yuva, de la leçon inaugurale donnée en 1789 à l'Université d'Iéna par Schiller et portant sur l'idée d'histoire universelle. Bien qu'il ait été surtout retenu par la postérité comme l'un des plus grands dramaturges et poètes allemands, Schiller mena un important travail d'historien, au point d'être qualifié par Mme de Staël de plus éminent des " historiens philosophiques ". Il tente de définir dans cette leçon le concept d'histoire universelle qui, telle une sécularisation de l'ancienne historia universalis catholique, exclut à l'opposé de cette dernière la nature pour se centrer sur l'homme, tout en en conservant l'orientation sur la Providence et sur le problème de la téléologie. Bien que partant de la diversité des sociétés extra-européennes popularisée par la littérature de voyage, il affirme l'unité du genre humain et réduit cette diversité géographique aux étapes historiques de réalisation de l'idéal d'humanité : l'histoire universelle part d'un état primitif supposé de l'humanité, pour élucider le lien entre passé et présent comme processus téléologique de réalisation de l'idéal. Dans " Puissance, activité et passivité dans le Sophiste", F. Teisserenc se consacre à un passage du Sophiste de Platon où l'Étranger, après avoir énuméré les diverses théories de l'être qu'a produites la philosophie, recherche un dénominateur commun entre matérialistes et idéalistes et propose de caractériser l'être par la puissance. Cette assimilation se réduit-elle à un aperçu occasionnel extérieur à la pensée platonicienne, ou implique-t-elle au contraire un changement profond au sein de l'ontologie platonicienne ? En effet, si on l'applique au rapport entre connaissance et Idées, n'entraîne-t-elle pas que les Idées s'altèrent lorsqu'elles sont connues, donc qu'elles sont soumises au devenir ? Dans " L'ineffable et l'impossible : Damascius au regard de la déconstruction ", L. Lavaud part de la critique derridienne de la tradition appelée " théologie négative " : en posant un principe " au-delà de l'essence ", on ne ferait que redoubler par une hyperbole spéculative les traits de l'être, condamnant d'emblée à l'échec la tentative de percée hors de l'ontologie. Prenant le contre-pied de cette critique, l'auteur montre que non seulement la réflexion philosophique sur le principe peut introduire une véritable rupture avec le discours sur l'être, mais que Damascius était en outre parfaitement lucide quant aux difficultés inhérentes à l'usage des concepts les plus courants de la métaphysique grecque ; seule une vigilance critique extrême vis-à-vis de ces concepts rend possible une métaphysique qui ne se réduise pas à l'ontologie. Enfin, dans " Soustraction et contraction ", Q. Meillassoux se propose d'éclairer la notion deleuzienne d'immanence à partir d'une remarque de Qu'est-ce que la philosophie? concernant le premier chapitre de Matière et mémoire, où Deleuze affirme que Bergson y est parvenu à égaler l'immanence radicale de Spinoza. Il tâche alors de comprendre pourquoi les chapitres ultérieurs de Matière et mémoire n'atteignent pas à la radicalité du premier chapitre, puis tente de construire une philosophie qui serait tout entière appuyée sur ce seul premier chapitre, afin d'exhiber à partir d'un tel modèle à quoi peut ressembler l'immanence selon les réquisits de Deleuze.
Schiller s'est approprié le sens d'un mythe philosophique: l'emprunt de la ceinture d'Aphrodite par la reine du Ciel dessine les frontières de la grâce, car cette ceinture, et elle seule, peut conférer la grâce d'amour. Quelle est donc cette beauté du mouvement, qui n'est pas seulement un passage de la nature, si elle est grâce ? Quelque chose s'y ajoute, qui est de l'ordre de la liberté arbitraire ou de l'arbitraire du mouvement libre. Ici surgit Vénus, parfaite à partir de l'écume. Les poètes philosophes et les philosophes poètes de l'Allemagne en pays souabe - Schiller, Hôlderlin, Schelling, Hegel -, tous semblent vouloir approcher de cet instant intermédiaire, ni corps ni âme, où un mouvement du corps féminin traverse le paysage et fait frémir l'espace. Sur ce grand inédit schillérien souffle à nouveau le vent de Stuttgart et de Tübingen, de Iéna et de Weimar.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
Ce n'est qu'une fois rassemblés dans leur intégralité que les neuf livres constituant le projet Homo Sacer prennent leur véritable signification. Le jeu des renvois internes, la reprise et le développement des thèmes abordés composent une vaste architecture, articulée en quatre sections. La première dresse le programme d'une mise en question de toute la tradition politique occidentale à la lumière du concept de vie nue ou de vie sacrée : Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997) ; la seconde développe ce programme à travers une série d'enquêtes généalogiques : Etat d'exception (2003), La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasis (2015), Le Sacrement du langage (2009), Le Règne et la Gloire (2008), Opus Dei (2012) ; la troisième soumet l'éthique à l'épreuve d'Auschwitz : Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1999) ; la quatrième élabore les concepts essentiels pour repenser depuis le début l'histoire de la philosophie occidentale : forme de vie, désoeuvrement, pouvoir destituant (De la très haute pauvreté, 2011, L'Usage des corps, 2015).
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.