?La plupart des lecteurs perspicaces en conviendront, le caractère distinctif du monde des humains est sa folie?, tel est l'un des postulats sur lequel repose la réflexion qui se poursuit à différents propos et sous diverses formes dans les essais qui composent ce Nouvel éloge de la folie* (paru en anglais sous le titre A Reader on Reading, chez Yale University Press). Contrairement aux animaux, y déplore Alberto Manguel, seuls les hommes vivent en sachant consciemment qu'ils le font et possèdent la capacité de réfléchir à leurs actes, si contradictoires ou inexplicables soient-ils. Pourtant, ils agissent de manière irrationnelle, amassent sans autre raison que l'avidité, font délibérément souffrir autrui, empoisonnent l'eau et l'air dont ils ont besoin pour vivre et, finalement, amènent, ces temps-ci, leur planète au seuil de la destruction. La littérature ne cesse de refléter ce paradoxe. Que penser des actions donquichottesques de Don Quichotte? D'Hercule Poirot assassinant un assassin afin de prévenir d'autres assassinats? D'Enée pour avoir abandonné à ses larmes l'hospitalière Didon au nom de la gloire du futur Empire romain? De Lady Macbeth: est-elle monstre ou victime? Du portrait tragi-comique qu'il brosse progressivement de l'humanité dans son Histoire comme dans les ?uvres de son imagination, Manguel conclut à maintes reprises que seule la littérature, si elle n'offre pas de réponses, sait substituer aux vaines questions de ?bonnes? et fécondes énigmes. C'est ainsi qu'il est possible grâce à Cent ans de solitude, de mieux comprendre le destin de Carthage, de même que le personnage de Shakespeare de Goneril dans le Roi Lear peut aider à traduire le douteux dilemme éthique du général Paul Aussaresses, le bourreau d'Alger?De même, seule la lecture possède la faculté d'empêcher la folie du monde de prendre totalement possession de nous, ainsi que le montrent l'expérience de Joseph Brodsky, prisonnier en Sibérie, ?sauvé? de la folie concentrationnaire par les vers de Q. H. Auden. De Reinaldo Arenas, ?oubliant? l'horreur des prisons cubaines au fil de sa lecture des chants de l'Enéide, d'Oscar Wilde libéré des tourments de la geôle de Reading en méditant sur les paroles du Christ, ou d'Haroldo Conti transcendant les affres de la torture à laquelle le soumet, en Argentine, la dictature militaire par sa fréquentation assidue de l??uvre de Dickens. Même s'il n'est pas certain qu'un écrit, aussi brillant et émouvant soit-il, soit en mesure de supprimer la douleur du monde ou de mettre un terme à l'injustice, il se peut cependant que tout livre, même mineur, puisse constituer une consolation, un appel aux armes, une épiphanie. Sans doute parce que, sans profondeurs et sans limites de la part de la société, la lecture substitue un temps libéré, précisément, par les limites mêmes de la page (réelle ou virtuelle), nous conduisant à faire l'expérience d'une mutation qui nous rend agissants, vivants, fertiles. Dans un monde où les valeurs économiques sont la mesure de toute chose et où certains livres se contentent de répondre à un ?besoin? spirituel préfabriqué, l'individu ne sait pas toujours suffisamment qu'il a ?besoin? des Aventures d'Alice au pays des merveilles pour briser le miroir, et devenir capable de définir la vérité de son existence en tant qu'être humain comme en tant que citoyen. Essentielle, indispensable, parce qu'elle prête à notre folie une sorte de rationalité éclairée suffisamment transparente pour clarifier nos comportements et suffisamment ambiguë pour nous aider à accepter l'indéfinissable, la lecture, par le jeu des métamorphoses auquel elle nous convie, contribue à nous faire réintégrer notre responsabilité de vivants. * où le lecteur français retrouvera un certain nombre de textes précédemment parus chez Actes Sud sous le titre Dans la forêt du miroir (2003; Babel n° 610)
Ce livre est la transcription méticuleuse d'une série d'entretiens que nous avons menés avec Alberto Manguel au cours de plusieurs rencontres. Il ne s'agit pas, ici, d'un texte d'Alberto Manguel, fruit de plusieurs années de recherche, de travail, de mise au point. Il s'agit d'une parole qui va son chemin et qui est une leçon de liberté, d'humour, d'impertinence et d'amitié. Il s'agit d'une improvisation nourrie de l'expérience d'une vie, d'une jam-session dans le cadre d'une fabuleuse bibliothèque. Cette parole, il faut l'écouter, elle est vivifiante; parfois elle s'emporte et parfois s'attendrit; parfois elle est nostalgique et parfois iconoclaste; elle joue sur toutes les gammes... Comme dans toute conversation, des points mériteraient d'être approfondis. Nous avons choisi de tout laisser en l'état, de ne pas quitter la spontanéité pour la construction, persuadés que de nouveaux livres d'Alberto Manguel trouveront leur première graine en ces semailles de plein vent! - Claude Rouquet
Alberto Manguel est né à Buenos Aires en 1948. À 16ans, il rencontre Borges devenu aveugle et lui fait lalecture, le soir, pendant deux ans. Manguel enretiendra que la vraie mesure de la littérature est le plaisir et l'émerveillement qu'elle nous apporte. Essayiste, traducteur, anthologiste, éditeur et, depuis peu, auteur de fiction, il a publié, en plusieurs langues, une bibliographie impressionnante dont le fil rouge explore la relation entre l'art de lire et le monde. Convaincu de la métamorphose que la littérature permet au lecteur, Manguel nous rappelle que "parfois, au-delà des intentions de l'auteur et au-delà des espoirs du lecteur, un livre peut nous rendre meilleurs et plus sages." (Dans la forêt du miroir) Il dirige actuellement la collection Le Cabinet de lecture chez Actes Sud et a posé, quelque part en France, ses valises et sa formidable bibliothèque de plus de 30 000 volumes... Pinocchio & Robinson est un acte de foi absolue en la littérature, une parole d'amour envers les livres et, ce faisant, une tranquille - et impitoyable - dénonciation des fausses valeurs qui encombrent les rayonnages des librairies et des bibliothèques.
Le mythe est, essentiellement, un déplacement, une métaphore, une traduction, une parole qui signifie « emporté d’un lieu à un autre ». Les mythes sont transformés, altérés, renouvelés pour correspondre aux besoins d’un temps et d’un lieu. Ils restent néanmoins eux-mêmes, n’étant pas créés en tant que fabrications de l’imagination humaine mais comme des manifestations concrètes de certaines intuitions primordiales.Pour inaugurer la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures du Collège de France, créée en partenariat avec le ministère de la Culture, Alberto Manguel analyse dans l’espace et le temps le mythe d’Europe, dont le contenu pourrait constituer la pierre de touche qui donne aux peuples européens une identité commune intuitive.Romancier, essayiste, éditeur, critique littéraire et traducteur de renommée internationale, Alberto Manguel est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Une histoire de la lecture (prix Médicis Essai, 1998). Actuellement directeur du Centre de recherche sur l’histoire de la lecture (Lisbonne), il est également professeur invité au Collège de France pour l’année académique 2021-2022.
C'est à 51 ans que Dvorák débarque sur le sol américain. Nommé en 1892 à la tête du Conservatoire de la ville, il se passionne pour la musique du continent, ses mélodies et ses rythmes, puis se lance, l'année suivante, dans la composition d'une symphonie. Certes, Dvorák n'est pas véritablement le pionnier de la musique américaine, mais sa «Symphonie n° 9 »en cristallise l'esprit et s'impose vite comme le chef-d'oeuvre de son auteur. Sous la baguette de Paul Daniel, l'ONBA offre une lecture lyrique et passionnée de cette partition en forme de voyage musical à la découverte d'un luxuriant "Nouveau Monde". Composée en 1878 dans un registre plus intimiste, la trop rare «Sérénade en ré mineur» complète l'enregistrement.
Menteuse invétérée, voleuse pathologique, arnaqueuse de génie : Marsha Sprinkle ne compte plus ses ennemis. Certains sont bien déterminés à lui faire ravaler ses bobards une bonne fois pour toutes. À commencer par sa mère et sa fille, son ex-complice lubrique Daryl et une sautillante bande d'hurluberlus, fétichistes du trampoline, tous lancés à ses trousses. Mais Marsha est intelligente, incroyablement fourbe, et celui qui l'attrapera n'est pas encore né. À priori... Sexe, crime et règlement de comptes familial : tels sont les ingrédients de cette course-poursuite rocambolesque et décadente tout droit sortie de l'esprit brillamment tordu de John Waters. Le cinéaste légendaire signe un premier roman à son image : hilarant, outrancier, déjanté et délicieusement pervers.
Au milieu de la forêt se cache un dôme mystérieux. Couverte d'aiguilles et de sable, c'est la maison de milliers de fourmis. Tant de choses se passent là-dedans ! Où vont les fourmis ? Peux-tu suivre leur chemin ...
George Sand découvre Tamaris, petite bourgade provençale de la commune de La Seyne-sur-Mer, et s'enthousiasme pour le caractère sauvage et rustique du paysage. Michel Pacha (1819-1907), après avoir été directeur des phares et balises de l'Empire ottoman, constructeur des quais et docks de Constantinople, transforme le lieu en ville de saison. Il achète les terrains, comble les marécages, édifie son château entouré d'un somptueux jardin. Il bâtit un décor qui suggère le voyage : palais italiens, chalets suisses, maisons orientales ; en front de mer, il plante le Grand Hôtel et le casino et, presque sur l'eau, l'Institut de biologie marine. Il aménage les accès terrestres et maritimes et exploite toutes les ressources du territoire. Dans son principe d'élaboration d'un paysage urbain harmonieux, Tamaris associe le jardin et la ville et annonce l'optique des cités idéales du XXe siècle. Au carrefour de l'orient et de l'Occident est née une architecture de la Méditerranée.
1803, Caroline du Sud. Fille d'une riche famille de Charleston, Sarah Grimké aspire dès le plus jeune âge à accomplir de grandes choses. Lorsque, pour ses onze ans, sa mère lui offre la petite Handful comme esclave personnelle, Sarah se dresse contre ce système inhumain. Entre les fillettes naît alors une véritable amitié, qui grandit au fil des années. Guidée par ses idéaux mais surtout par son affection pour Handful, Sarah n'abandonnera jamais l'espoir d'affranchir son amie. Superbe ode à la liberté et au courage, L'Invention des ailes dépeint les destins entrecroisés de deux personnages inoubliables, à la force de caractère incroyable, unis par le même profond désir d'indépendance.
Après de premiers échanges d'une cordialité toute bourgeoise, deux voisines en viennent à se livrer une véritable guerre (chantage, insultes, incitation au divorce?) pour une histoire de lambris que l'une veut repeindre dans le hall de l'immeuble et l'autre pas. L'une d'elles finira par disparaître dans de mystérieuses conditions. Une nouvelle recrue d'un club de lecture est reçue par sa présidente qui lui en présente les membres, une à une. A mesure qu'elle raconte leurs goûts littéraires (gore, romance coquine) ainsi que leurs histoires intimes (insémination de l'une, morts suspectes des maris successifs de l'autre), elle distille son venin... Voici quelques exemples tirés de ces douze nouvelles empreintes d'un humour féroce. Des portraits cruels de femmes toutes plus névrosées les unes que les autres, qui sont aussi les révélateurs d'une société américaine aisée, qui tient à tout prix à se montrer sous son masque de perfection. Helen Ellis fait éclater les apparences et décrit la solitude de ces femmes au foyer, mais aussi le pouvoir qu'elles ont sur leur petit royaume ? leur appartement, leur club de lecture, leur immeuble, leur mari ?, allant parfois jusqu'à la pulsion criminelle? Une satire de notre époque qui contraint au bonheur et à sa représentation en toute circonstance.
Le passé n'est jamais mort. Il n'est même pas passé." (William Faulkner)Voici trente ans que Billie James n'a pas remis les pieds dans le Mississippi. Un sacré tempérament, quelques dollars en poche et son chien Rufus au bout de sa laisse, elle débarque à Greendale et s'installe dans une bicoque décrépite où vécut autrefois son père. Ce dernier, poète noir de renom, est mort de manière accidentelle alors que Billie n'avait que quatre ans. La petite fille était présente au moment du drame, mais n'en a conservé aucun souvenir.Alors que les voisins font preuve d'un comportement étrange, que des rumeurs circulent, laissant soupçonner une tout autre vérité quant à la mort du père de Billie, celle-ci mène son enquête, aidée par son oncle et un drôle d'olibrius universitaire. Ensemble, ils vont exhumer de lourds secrets, dévoilant peu à peu l'histoire de ses origines mais aussi, en toile de fond, celle d'un pays marqué par les blessures toujours à vif de la ségrégation.Campé dans le décor à la fois somptueux et inquiétant du Sud profond, le premier roman de Chanelle Benz fourbit les armes du polar pour nous raconter ce qu'a été - et ce qu'est encore - l'Amérique tourmentée par les spectres les plus sombres de son Histoire.Traduit de l'anglais par David FauquembergChanelle Benz, britannique et antiguaise d'origine, vit et enseigne aujourd'hui à Memphis, dans le Tennessee. Elle est diplômée de l'université de Syracuse, où elle a eu pour mentor l'écrivain George Saunders, qui a salué en elle " une nouvelle voix sidérante de la fiction américaine ", et a également étudié l'art dramatique à l'université de Boston. Après un virtuose premier recueil de nouvelles, Dans la grande violence de la joie (Seuil, 2018), elle signe avec Rien dans la nuit que des fantômes son premier roman.
Avant de s'engager dans l'armée iranienne pour combattre l'ennemi irakien, Amir Yamini était un playboy, qui passait le plus clair de son temps à séduire les femmes et exaspérer sa très pieuse famille. Cinq ans plus tard, sa mère et sa soeur le retrouvent, amputé de son bras gauche, dans un hôpital psychiatrique pour soldats traumatisés. Quasi amnésique, Amir est hanté par la vision d'une mystérieuse femme sans visage, au front orné d'un croissant de lune. De retour à Téhéran, le fils prodigue est tour à tour salué comme un martyr de la Révolution islamique et confiné dans sa chambre comme un fou dangereux. Avec la complicité de sa soeur, il s'évade en escaladant le mur de leur jardin et repart sur le champ de bataille à la recherche de celle qu'il surnomme « Front de lune », accompagné dans ce périple au fil de la mémoire par deux scribes perchés sur ses épaules - l'ange de la vertu et l'ange du péché - qui consignent depuis toujours son histoire. Avec cette épopée amoureuse, guerrière et poétique d'une inventivité exubérante, porteuse d'un regard subtil sur la société iranienne contemporaine et empreinte d'une sensualité tout droit héritée de la grande tradition des contes persans, le grand romancier iranien Shahriar Mandanipour signe une oeuvre forte, envoûtante et pleine d'humanité.