Qu?elle la salue comme ordre, harmonie, privilégiant en elle tout ce qui peut être «théorisé», objet d?une mathésis soumis au metron, et négligeant alors l?expérience troublante de l?écoute, ou qu?elle la regarde avec suspicion, la soupçonnant d?introduire le trouble dans les âmes et dans la cité, la philosophie, le plus souvent, a tenté de tenir la musique en respect, de la maintenir à distance. Et lorsqu?elle a tenté de s?en approcher, ce fut, le plus souvent, avec embarras. A la différence des arts plastiques ou des arts du langage que la philosophie traite avec assurance, la musique semble se dérober à son approche, comme un objet insaisissable. Qu?il s?agisse de l?eidos, de l?idea, de la theoria, de l?intuition, mais aussi du concept, du Begriff, de la perception ou de la conception, les grands «outils» de la philosophie, si «spiritualisés» soient-ils, ont des affinités avec les structures du voir, du regard, de la garde du regard, de la prise de vue, et avec les structures du toucher et du prendre, de la capture, structures qui sont celles même de la constitution de l?ob-jet, posé en face, maintenu devant soi, livré à la prise de vue comme à la prise en main, c?est-à-dire à la connaissance. Conjonction du voir et du toucher à laquelle l?écoute demeure, pour une large part, étrangère. Le Logos philosophique est bien davantage, en effet, un voir le sens qu?une écoute de la voix. Pour le philosophe, écouter revient toujours à voir, à écouter voir. Or la rencontre de la musique, c?est d?abord une expérience de l?écoute, sans voir. La musique ne donne rien à voir, ne dit rien, ne se laisse pas immobiliser. Elle semble se dérober au «regard théorique» comme à la «prise du concept». Elle ne se laisse pas «arraisonner», constituer en ob-jet. Elle apparaît, pour la philosophie, comme un obstacle secret, nocturne, à son déploiement dans la lumière, son élément même depuis Platon. La musique serait-elle la nuit du philosophe ? C?est ce que tente de penser le premier chapitre de cet ouvrage. A l?appui de cette pensée, le deuxième chapitre étudie la démarche de Hegel dans la partie de l?Esthétique qui traite de la musique. Contrastant avec la richesse des parties qui traitent des arts plastiques ou de ce que Hegel range sous la catégorie très large de «poésie», la partie qui traite de la musique, quel que soit aussi son intérêt, apparaît comme «appliquée» (nécessité encyclopédique du système oblige), assez pauvre (très peu d?analyses d?oeuvres musicales), et surtout très embarrassée. Il s?agit donc de tenter de comprendre cet embarras que Hegel est parfois sur le point d?avouer, au moment même où il tente de le surmonter ou de le dénier. Tenter de comprendre cet embarras donc, non pour le surmonter à notre tour, dans une surenchère de maîtrise, mais pour approcher ce qui en constitue peut-être la nécessité. Rares sont les philosophes qui ont tenté d?approcher véritablement la musique, qui la respectent assez pour ne pas tenter de la maîtriser, pour qui le respect est un autre nom de l?amour : Augustin, Rousseau, Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche, pour s?en tenir au passé. On peut remarquer qu?ils se situent tous dans une certaine marge par rapport à la grande tradition philosophique, qui leur dénie souvent le titre de philosophe. Et aussi qu?ils sont tous des penseurs qui ne séparent pas leur pensée de leur «expérience», qui assument cette dimension existentielle, ou existentiale, de leur pensée jusqu?à la «confession», ou «l?autobiographie». Le dernier chapitre de l?ouvrage esquisse une analyse des rapports entre la pensée de la musique et une expérience tragique de l?écoute, chez Nietzsche.
Nombre de pages
191
Date de parution
17/04/2002
Poids
355g
Largeur
155mm
Plus d'informations
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EAN
9782718605814
Titre
La musique en respect
Auteur
Mallet Marie-Louise
Editeur
GALILEE
Largeur
155
Poids
355
Date de parution
20020417
Nombre de pages
191,00 €
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Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. Pourquoi ce mal? J'ai du mal à réprimer un mouvement de pudeur. Du mal à faire taire en moi une protestation contre l'indécence. Contre la malséance qu'il peut y avoir à se trouver nu, le sexe exposé, à poil devant un chat qui vous regarde sans bouger, juste pour voir. Malséance de tel animal nu devant l'autre animal, dès lors, on dirait une sorte d'animalséance l'expérience originale, une et incomparable de cette malséance qu'il y aurait à paraître nu en vérité, devant le regard insistant de l'animal, un regard bienveillant ou sans pitié, étonné ou reconnaissant. Un regard de voyant, de visionnaire ou d'aveugle extra-lucide. C'est comme si j'avais honte, alors, nu devant le chat, mais aussi honte d'avoir honte. Réflexion de la honte, miroir d'une honte honteuse d'elle-même, d'une honte à la fois spéculaire, injustifiable et inavouable. Au centre optique d'une telle réflexion se trouverait la chose - et à mes yeux le foyer de cette expérience incomparable qu'on appelle la nudité. Et dont on croit qu'elle est le propre de l'homme, c'est-à-dire étrangère aux animaux, nus qu'ils sont, pense-t-on alors, sans la moindre conscience de l'être. Honte de quoi et nu devant qui? Pourquoi se laisser envahir de honte? Et pourquoi cette honte qui rougit d'avoir honte? Devant le chat qui me regarde nu, aurais-je honte comme une bête qui n'a plus le sens de sa nudité? Ou au contraire honte comme un homme qui garde le sens de la nudité? Qui suis-je alors? Qui est-ce que je suis? A qui le demander sinon à l'autre? Et peut-être au chat lui-même?
Résumé : " Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. Pourquoi ce mal ? ". Tel est le point de départ de la réflexion de Derrida : une expérience pourtant quotidienne, celle de la honte qu'il peut éprouver quand, dans sa salle de bains, le regard de son chat le surprend dans son plus simple appareil. Occasion de poser à nouveaux frais la question : quel est le propre de l'homme ? Si, chez les Grecs, l'homme était au moins un animal raisonnable, Descartes creuse le gouffre : contrairement à l'homme, doté d'une conscience, l'animal s'apparenterait à la machine. Ses réactions aux stimuli du monde seraient des automatismes, produits des lois de l'instinct. Or, tenter de se voir à travers les yeux d'un chat devient un moyen de retracer les frontières entre Homo sapiens et le règne animal, frontières plus poreuses qu'on ne le croit...
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté, qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu'en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d'avant-hier, c'est celui d'aujourd'hui, ce sera aussi celui de demain: les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l'enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes ? envie, jalousie, haine, ressenti-ment le triomphe de l'injustice, le règne de la cri-tique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre... Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit, à se réconcilier avec l'essentiel: le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir, l'inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s'en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c'est-à-dire dans le cosmos.
Que puis-je faire d'autre aujourd'hui, pour camper ici, dans ce Collège d'études mondiales en création, la question si générale de l'altérité - peut-être la plus générale de la philosophie - que d'indiquer en commençant d'où - par où - je l'aborde? Donc, pour éviter des vues trop vagues et les banalités qui déjà nous menacent, de vous inviter à entrer dans la singularité - modeste - de mon chantier? Que puis-je faire d'autre, autrement dit, pour débuter ce périlleux exercice de la "Leçon", que de me justifier dans ma nature hybride: de philosophe et de sinologue? J'ai dit souvent, quitte à provoquer un haussement d'épaule chez mon interlocuteur, que, jeune helléniste à la rue d'Ulm, j'ai commencé d'apprendre le chinois pour mieux lire le grec... Nous disons si volontiers, en effet, que nous sommes "héritiers des Grecs". Mais, justement, la familiarité n'est pas la connaissance. Ce qui est "bien connu", disait Hegel, n'est, de ce fait, pas connu, weil es bekannt ist, nicht erkannt. Il faut, dirons-nous, de l'autre pour y accéder. Mais pourquoi le chinois? Pourquoi la Chine? Je n'avais, par famille et par formation, vraiment rien à voir avec la Chine. Mais justement...
Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot — supplément — dont il a fait une de ses signatures conceptuelles. De manière générale, on ne complète ni on ne remplace jamais rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième sens du mot, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Supplément au voyage de Bougainville...). Ces textes écrits au gré des circonstances — colloques, ouvrages collectifs — et au fil de vingt-cinq années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence — telle qu'elle est venue et qu'à nouveau elle nous vient, supplément d'elle-même.
Libre parole rassemble trois essais de style et de circonstance différents : la Conférence Hrant Dink sur la démocratie et la liberté d'expression par temps de violence, donnée en public à Istanbul en janvier 2018 ; les Thèses élaborées en 2015 sur "Liberté d'expression et blasphème", pour intervenir dans la discussion qu'ont relancée les assassinats par les membres de Daech de journalistes de Charlie Hebdo associés à la publication des "caricatures de Mahomet" ; enfin, le séminaire donné en 2013 et rédigé l'année suivante sur les formes de la parrésia selon Michel Foucault, où se trouve déployée à partir de l'exemple grec sa conception du courage de la vérité. Leur objectif commun est de problématiser les conditions et la fonction de la liberté d'expression en tant que droit aux droits, plus fondamental que jamais dans une période de régression des formes démocratiques, facilitée par les effets désagrégateurs de la mondialisation capitaliste, et surdéterminée par les effets de terreur et de contre-terreur que suscite une situation de guerre endémique à laquelle aucune région du monde n'échappe entièrement désormais. Il est aussi de montrer que, si la liberté d'expression institutionnellement garantie, et la libre parole qui en forme la contrepartie subjective, constituent une "propriété" inaliénable des individus et des groupes dont l'autonomie est (théoriquement) reconnue en démocratie, il faut s'élever à la conception d'un bien public de la communication si l'on veut en généraliser l'exercice, en prévenir les usages discriminatoires, et lui conférer par là-même toute sa normativité politique.