Philosopher avec la littérature. Exercices de philosophie littéraire
Macherey Pierre
HERMANN
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EAN :9782705686833
Extrait de la préface à la seconde édition L'ouvrage que Franck Salaün et les éditions Hermann m'ont proposé de reprendre dans la collection «Fictions pensantes», ce dont je les remercie, avait paru en 1990 aux Presses Universitaires de France, dans la collection «Pratiques théoriques» alors dirigée par Etienne Balibar et Dominique Lecourt, sous le titre A quoi pense la littérature? J'avais d'abord envisagé de l'intituler «Les idées dans les lettres», titre écarté par l'éditeur qui l'avait trouvé lourd et trop peu commercial. Ce que ces différentes formules entreprenaient de cibler, c'est le problème des rapports entre philosophie et littérature, qui n'avait cessé de me préoccuper, en particulier depuis 1966, où j'avais publié dans la collection «Théorie» dirigée par Althusser aux éditions Maspero un premier livre consacré à la littérature, Pour une théorie de la production littéraire. J'avais été amené précocement à m'intéresser à ce problème pour des raisons qui tenaient en premier lieu à la manière dont mes études scolaires s'étaient déroulées. Comme tout élève de Lycée, de mon temps on était lycéen dès la sixième, j'avais été initié à la littérature, à la richesse inépuisable de son corpus et à la complexité de ses codes d'expression, bien avant de découvrir, en classe terminale, le domaine déconcertant, aride, difficilement situable, de la philosophie. Au moment où s'est effectué pour moi ce nouvel apprentissage, vers le milieu des années cinquante, il n'était pas habituel d'étudier la philosophie dans ses textes, pratique qui ne s'est imposée que plus tardivement, et l'expression «littérature philosophique» était largement privée de sens: la philosophie était normalement présentée dans les manuels qui servaient à l'enseigner comme un agglomérat d'idées dont les philosophes avaient le parrainage, - littéralement, ils les «soutenaient» -, sans en être à proprement parler les «auteurs», ce qui les distinguait des écrivains; ces idées détenaient elles-mêmes l'étrange particularité de circuler et de s'entrecroiser sans reposer sur aucun support matériel, fût-ce celui de signes d'écriture dans un certain ordre agencé, ce qui avait pour conséquence de les installer dans un régime généralisé d'opinion, relevant exclusivement d'une doxographie; y régnait en dernière instance, sous les apparences de la discussion rationnelle, l'arbitraire du Kampfplatz dont parle Kant, où s'affrontent des thèses privées de consistance, de pures abstractions, ce qui les rend échangeables à la manière de marchandises. Comme c'était le cas pour la plupart des élèves de cette époque, la littérature et la philosophie m'étaient donc apparues sous des figures on ne peut plus contrastées: d'un côté, un ensemble bariolé de discours stylisés qui évoquaient et mettaient en forme des expériences vécues dont le contenu était en principe accessible à n'importe qui (encore que, pour un élève des premières classes de l'enseignement secondaire, la passion amoureuse, l'enthousiasme soulevé par le sentiment de la beauté, la crainte de la mort, et bien d'autres thèmes traités par les écrivains dits classiques, soient surtout des vues de l'esprit!); de l'autre, de secs philosophèmes, l'être, la vérité, la liberté, la justice, la personne, etc., qui flottaient dans le vide de l'universel, et que leur creuse abstraction rendait d'autant plus fascinants à leur manière, comme si leur acquisition représentait l'accession à un nouvel âge de la vie, une sorte de droit d'entrée dans un univers adulte où domine l'esprit de sérieux, prioritairement attiré vers le traitement de grandes questions générales. Toutefois ce contraste avéré laissait subsister quelques zones d'ombre, où régnait une certaine équivoque, ce qui l'empêchait de dégénérer en une séparation absolue: lorsque, dans les dernières années du parcours des études secondaires, on se mettait à lire des écrivains comme Montaigne, Pascal, Voltaire ou Rousseau, le partage du littéraire et du philosophique se mettait à vaciller; entre les deux ordres, celui des lettres et celui des idées, passait, par-dessus les clivages disciplinaires, un début de communication, dont cependant la légitimité n'allait pas de soi, ce qui favorisait l'enclenchement d'une réflexion. En particulier, on était amené à se demander si un discours en forme, stylisé, portant la marque de son auteur, est uniquement susceptible, que sa destination soit narrative, oratoire ou poétique, d'une approche esthétique, ou bien relève d'autres critères, qui mesurent sa capacité à remplir une fonction, disons, cognitive, donc porteuse d'une certaine valeur de vérité, sans pourtant renoncer au caractère libre d'un jeu de l'esprit.
L'objectif ici poursuivi est de reproblématiser la pensée de Spinoza en la prenant, non de front et dans son envergure manifeste, mais en quelque sorte par la bande, grâce au biais que fournit un point crucial, l'alternative entre sagesse et ignorance, où se croisent sans se confondre un certain nombre d'enjeux fondamentaux qui concernent l'ontologie, l'éthique et la politique. Cela conduit à s'intéresser à des notions comme celles de "don" et d'"ingenium", que Spinoza emploie sans les thématiser mais qui jouent un rôle non négligeable dans le déroulement de sa réflexion. Réfléchir sur l'usage de ces notions permet de projeter sur la doctrine de Spinoza une lumière transversale, qui en fait ressortir certains aspects à première vue inattendus. Sont ainsi mis en relief des enjeux de pensée et des problèmes qu'un abord plus structuré et plus englobant, unifiant et synthétique de la philosophie élaborée par Spinoza tendrait à minorer ou à rejeter, alors que, s'ils n'y détiennent effectivement qu'une position latérale, ils y font saillie, ils surprennent, ils interpellent : par là ils stimulent la réflexion, ce qui justifie qu'on s'emploie à fixer sur eux l'attention.
Selon Pierre Macherey, la question de la manière dont les normes opèrent ne doit pas être traitée dans l'abstrait. Il faut la rapporter aux nouvelles structures de socialisation et d'exercice du pouvoir liées au développement, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, du machinisme et de la révolution industrielle : ce sont ces structures qui définissent encore aujourd'hui la manière dont on devient sujet. Ces structures, ce sont celles dont Marx a analysé la base économique dans Le Capital, et que Foucault, suivant une approche différente mais convergente, du moins sur certains points, a examinées en se servant du concept de "société de normes". Des lectures croisées s'imposent donc. De Marx à Althusser, d'Althusser à Foucault, de Foucault à Fanon, de Fanon à Deligny, et ainsi de suite, Pierre Macherey dresse des ponts entre différents systèmes de pensée et nous invite à une promenade philosophique et politique destinée à mettre au jour les mécanismes idéologiques de cette société de normes.
Proust, écrivain et théoricien de l'art, n'a cessé de réfléchir aux rapports qu'entretiennent philosophie et littérature. Dans cet ouvrage, Pierre Macherey interroge la manière dont on peut faire de la philosophie avec du roman, et quel genre assez inhabituel de philosophie peut émerger sous cette forme. L'exemple de Proust est à cet égard très parlant : si l'intérêt philosophique de son fameux cycle A la recherche du temps perdu est incontestable, la nature de cet intérêt se dérobe aux critères de la philosophie en titre. La recherche de vérité à laquelle se livre Proust est inséparable des méandres que parcourt l'intelligence stylistique qui définit son travail d'écrivain ; un écrivain qui pense en écrivant, et qui ne pense qu'en écrivant. Au cours de cette expérience philosophique parfaitement originale, littérature et philosophie, sans se confondre, communiquent et se stimulent réciproquement. Pierre Macherey suit ici pas à pas, et comme à l'aveugle, les tours et détours d'une réflexion qui fait texte en se romançant, et s'actualise à travers cet exercice que Proust a poussé à un degré de sophistication rarement égalé.
Auguste Comte est le fondateur du positivisme : aujourd'hui on retourne ce terme contre sa philosophie pour la discréditer. Mais qu'est-ce que le positivisme ? Dans la forme originale que Comte a voulu lui donner, c'est d'abord un effort pour unir les sciences et la politique par l'intermédiaire de la philosophie, tout à l'opposé d'un scientisme et d'un pragmatisme. La pensée de Comte a joué un rôle essentiel dans l'élaboration de l'idéologie républicaine au XIXe siècle, et non seulement en France : elle a en particulier inspiré le discours pédagogique qui est l'un de ses supports essentiels. Cette pensée et la conjoncture historique à laquelle elle a adhéré sont-elles aujourd'hui révolues ? La relecture d'un texte fondamental, les Préliminaires généraux du Cours de philosophie positive, devrait permettre de répondre à cette question.
Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées...) sur lequel viennent se faire ou se défaire les sens qu'on lui prête. Le contenu de cet ensemble n'est pas un équivalent d'émotion, de sensation, il vit de lui-même. Ces relations entre les formes sont un transfert de relations de l'univers à une autre signification. Dans ce qu'elle a d'essentiel la peinture est une humanisation du monde. " Pierre Soulages (1948) Voici réunis, dans leur variété, leur constante et exemplaire rigueur, quelques-uns des textes et entretiens de Pierre Soulages. Ils explicitent pour nous son oeuvre immense.
Nous vivons une époque paradoxale : les extraordinaires progrès scientifiques et techniques des dernières décennies ont bouleversé notre existence, mais, dans le même temps, un fulgurant retour de la barbarie sape nos valeurs laïques fondamentales, héritées des Lumières. Religions et utopies sociales, ces illusions dangereuses constituent la pire malédiction de l'humanité ; elles assaillent notre liberté de penser et de nous exprimer librement. Elles nous imposent leurs critères absolutistes du Bien et du Mal ainsi leur foi dans un au-delà ou un avenir radieux chimériques. Leur but est évident : nous empêcher de vivre sereinement et nous priver du bonheur quotidien. Dès lors, l'alternative est tranchée : Homme ou Dieu ? Raison ou foi ? Plaisir ou ascèse ? Vivre ici et maintenant ou attendre la vie après la mort ? Ce livre très documenté n'en est pas moins un ouvrage grand public : écrit dans un style simple et accessible, il se veut un essai-coup de poing, un pamphlet choc et sulfureux pour nous libérer des fausses promesses et des mensonges qui nous emprisonnent.
Cénat Jude Mary ; Cyrulnik Boris ; Dérivois Daniel
Même si, avec plus de 200 000 morts et des dizaines de milliers de blessés, le séisme du 12 janvier 2010 a déjà suscité nombre de réflexions sur l’histoire et la population haïtiennes, on a rarement l’occasion de lire des témoignages aussi poignants ainsi qu’une fine analyse des traumatismes et de la résilience des survivants.Tout le monde s’en souvient : isolés, sans abri, sans nourriture, débordés par la dévastation et dans l’attente des secours, les insulaires ont vécu parmi les morts et avec les morts pendant de nombreuses semaines.Ces témoignages de survivants nous font précisément entrer dans cet enfer, dans le récit d’une souffrance insupportable, mais qui refuse toute attitude condescendante. Par-delà blessures et amputations, le dialogue avec l’auteur laisse lentement apparaître les voies salutaires de la résilience, une sortie proprement humaine vers la vie, comme une renaissance que donne en partage le peuple haïtien à l’humanité entière.Cela nous donne un ouvrage touchant, rigoureux et engagé. Un ouvrage édifiant.
Ce n'est qu'une fois rassemblés dans leur intégralité que les neuf livres constituant le projet Homo Sacer prennent leur véritable signification. Le jeu des renvois internes, la reprise et le développement des thèmes abordés composent une vaste architecture, articulée en quatre sections. La première dresse le programme d'une mise en question de toute la tradition politique occidentale à la lumière du concept de vie nue ou de vie sacrée : Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997) ; la seconde développe ce programme à travers une série d'enquêtes généalogiques : Etat d'exception (2003), La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasis (2015), Le Sacrement du langage (2009), Le Règne et la Gloire (2008), Opus Dei (2012) ; la troisième soumet l'éthique à l'épreuve d'Auschwitz : Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1999) ; la quatrième élabore les concepts essentiels pour repenser depuis le début l'histoire de la philosophie occidentale : forme de vie, désoeuvrement, pouvoir destituant (De la très haute pauvreté, 2011, L'Usage des corps, 2015).
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.