
Notre Chanel
Extrait Extrait du prologue Quelle histoire son visage raconterait-il aujourd'hui ? Il est passé de l'autre côté du miroir à l'aube d'un jour gris, le 29 novembre 1990. Il m'avait dit : «Le son de mon amour, tu ne l'entendras jamais d'un autre.» Les années passant, je n'entends plus de lui que ce que je veux bien. C'est un confort d'aimer un mort. J'ai pleuré bien haut et bien fort. Il n'a pas pu poursuivre avec moi de conversation dérangeante. «Tiens, je t'étais indispensable, et tu n'es pas devenu fou de douleur ?» «Et pendant que tu continues ton bonhomme de chemin, t'es-tu demandé si, guéri par miracle, j'aurais pu, moi aussi, te laisser seul ?» Il est encore temps, cependant, de répondre à une question - l'ultime - qu'il me fit vivant : «Dis, notre livre, tu l'écriras ?» Mais voilà qu'aujourd'hui je ne sais même plus sa date de naissance. Il faut que j'aille à la recherche de son passeport, il le conservait dans un meuble du salon que je prends soin de bien faire briller. C'est un cabinet d'acajou assez singulier où un aïeul de Bernard, premier d'une lignée de chirurgiens-dentistes, gardait ce qui était nécessaire à ses préparations. Je manipule les tirettes, j'ouvre les compartiments du meuble, s'échappe une odeur passée d'amalgame. Je retrouve des étiquettes de l'hôtel Luna à Venise, il ne les aura pas collées, comme il en avait l'habitude, sur sa valise qui repose, inutile, en haut d'une étagère, plus loin dans l'appartement. Voici sa montre, je la réveille, elle fonctionne toujours. Et le passeport. Je lis : «Bernard Costa. Né le 27 décembre 1954 à Béziers. Yeux : bleus. Signes particuliers : néant.» Il rêvait de la couture depuis qu'il trottait dans sa province, suivant le sillage d'une grand'mère très aimée, l'épouse du dentiste du cabinet. Cette femme, abonnée aux articles de Paris, se parfumait à la poudre de l'interdit. Elle lui avait appris l'intrépidité, en même temps qu'elle le faisait échapper au couple très mal assorti de ses parents. Son oncle, Bernard Chapuis, et moi lui avions mis le pied, qu'il avait ailé, à l'étrier, et, à sa façon, il se faisait sa place, encore modeste, dans le mundillo de la mode. En toute indépendance, ce qui est rare dans le milieu, il rédigeait des articles pour L'Événement du Jeudi, La Croix, Dépêche Mode. Christian Lacroix, qu'il avait été un des premiers à soutenir, m'écrira que «son hypersensibilité d'écorché vif et l'acuité de son jugement faisaient de lui, dans une presse de mode si souvent fallacieuse et déserte, une sorte d'ange à la Cocteau trop peu remarqué, hélas, et des seuls initiés.» Hypersensibilité ? Quelque chose, tout de même, n'allait pas. Ainsi, je m'étais inquiété de le voir un soir rentrer beaucoup plus tôt que prévu. Invité à un dîner à l'Opéra-Garnier, et alors qu'il s'était mis sur son trente et un, Bernard avait finalement refusé l'obstacle : «C'était mon désir le plus cher, m'avait-il dit en guise d'explication, d'être convié à une soirée comme celle-là, pourtant je ne suis pas passé à table...» Avait-il vu, installé à sa place, l'enfant malheureux qu'il n'avait pas cessé d'être ?
| EAN | 9782358480581 |
|---|---|
| Titre | Notre Chanel |
| Auteur | Lebrun Jean |
| Editeur | BLEU AUTOUR |
| Largeur | 140 |
| Poids | 420 |
| Date de parution | 20140417 |
| Nombre de pages | 276,00 € |
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