D'où vient le poème ? Et comment ? Autour de ces deux questions aussi simples que mystérieuses, Cédric Le Penven articule une dérive plutôt qu'une réflexion, remontant la source intime du langage, où les mots agissent comme une solution de clarté pour écarter les ombres de l'enfance. Tout commence par la « précision des coups » reçus, par un corps d'enfant battu recroquevillé sur lui-même pour encaisser les chocs, impuissant. C'est autour de ce corps ramassé en boule que tourne le poète, tente d'y opposer une précision des mots. Pas pour guérir, cela semble vite impossible : c'est une histoire de crue impossible à endiguer, c'est une histoire de violence dont on ne peut se défaire. « Où vivre alors ? » se demande Le Penven, il s'agit, pour « s'ajuster à l'existence », d'en entendre les appels, la chaleur de l'amour, le sourire de son fils, le bleu des fresques de Fra Angelico, mais aussi, et c'est là l'existence acceptée en un tout, la disparition des proches, les choses qui nous font baisser les yeux. Le poème agit comme une présence contre la solitude, en ce que nos propres mots se mélangent à ceux des autres, qu'il y a là une porosité qui est un trait d'union, pour faire de la place aux autres près de soi. D'où vient le poème ? Il vient depuis que le poète a « cessé d'écrire des poèmes ». Il n'y a pas de poèmes, simplement une réaction face à la vie, à l'état d'être en vie, au milieu d'un vide intérieur. Un peu d'être est la cristallisation d'une pratique de l'écriture. Pas une confession, mais un rapport au langage, à la mémoire, à la surprise des choses. Tout vient de l'art de nommer pour comprendre le monde, faute de pouvoir nommer et comprendre les coups de l'enfance. Cela part de l'eau, celle qui submerge et emporte tout, l'eau de la mémoire qui noie, celle de l'Aveyron où la vie se dessine, l'eau des larmes et la vase et sa pesanteur insondable, le filet de voix du poème qui cherche à épuiser la soif. Plus qu'une poétique, ce texte est un chemin, un parcours à travers les jours dans lequel les mots sont le viatique qui s'invente au fur et à mesure de la route. Les mots sont le désir d'une réponse aux questions sans réponse. La formulation de l'inquiétude en guise de réponse à l'inquiétude. L'invention d'une solitude contre la solitude. Dans ce livre, aussi bref qu'important dans la trajectoire d'un auteur qui a fait de la quête de clarté l'obsession de son ?uvre, Cédric Le Penven nous donne la main de son écriture plutôt que sa clef. Clef qui n'aurait de toute façon d'autre porte à ouvrir que celle du regard, celui que pose, tout au bord de soi, l'auteur sur les choses aimées. Un regard intérieur, une interrogation dont la réponse tourne sans jamais se donner sur la langue, qui est à la fois ce que nous avons en partage et ce qui n'appartient qu'à soi.
Nombre de pages
40
Date de parution
22/08/2025
Poids
300g
Largeur
115mm
Plus d'informations
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EAN
9782877043021
Titre
Un peu d'être
Auteur
Le Penven Cédric
Editeur
UNES
Largeur
115
Poids
300
Date de parution
20250822
Nombre de pages
40,00 €
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Nuit trouée. Le champ sans mesure du regard mange son ombre. Je ressasse une vieille histoire de poings. J'imagine la roideur de membres privés d'âme. Pas d'âme, ok, mais la roideur.
Joachim s'ouvre en vers brefs, comme pour mesurer le franchissement de la pudeur : l'attente d'un enfant longtemps espéré, si difficile à venir. Angoisse du futur face à l'angoisse de l'enfance, face à cette possibilité ouverte devant soi d'être un père autre, à l'inverse de celui qui distribuait les coups. Fragilité et bouleversement jusque dans les pronoms personnels qui changent et glissent d'un poème à l'autre, dans l'incertitude d'être soi face à l'enfantement. L'écriture se dépouille, délaisse obscurité et métaphores pour avancer frontalement vers le lecteur dans une quête de clarté des objets, comme si pour habiter le monde, tendre vers l'autre, il se manifestait un refus de dissimulation. A travers le lieu de La Gourgue ensuite, lieu à la fois réel et littéraire, sensible et symbolique, Le Penven développe une géographie intime, dans une tension entre la fugacité des perceptions - terres humides, lumière à travers les branches, eau fraîche du ruisseau, odeurs des bois - et l'extériorisation du souvenir par le mouvement physique et l'exténuement de l'effort physique, qui empêche la réminiscence des ranc?urs d'étouffer à l'intérieur de soi, après avoir plongé au fond de la mémoire, de sa noirceur. La Gourgue est un lieu, mais aussi un langage, l'invitation à nommer ce qui nous entoure, découvrir le nom des choses pour les identifier en nous, les reconnaître puis les transmettre. Voir le monde, le fait de se mouvoir dans le monde, comme un enfant se découvre. Un lieu, un poème, un enfant contre une colère. Dans le secret du lieu, approcher la forme de sa vie.
Le verger n'est pas une métaphore, c'est un rapport au monde. Une attention constante au soin, à la forme des fruits, à la hauteur et la direction des branches. Une attention à des cycles plus vastes que l'homme. Faire croître c'est avoir conscience de l'environnement : pruniers, abricotiers, cerisiers, chaque arbre porte son caractère, sa nature. Patience, attention et gestes sûrs sont nécessaires à leur apprivoisement. Cédric Le Penven pèse les heures dans ce livre rythmé par l'écoute des arbres et la récolte silencieuse de leurs fruits. Face à l'immobilité apparente de ces arbres, à leur impassibilité, on presse notre fatigue, notre porosité. Dans le fourmillement de vie, de plantes et d'insectes, on reste malgré tout un intrus, comme si notre capacité à englober toutes ces vies dans notre conscience et dans nos gestes nous en excluait. On cherche à poser notre marque humaine, à faire fructifier : on greffe, on transforme, on mute. Il y a une tension entre ces présences naturelles, l'intervention du gel, le refus mystérieux d'une greffe, le rejet d'un sol, et l'obstination de l'homme, ses outils pour faire plier la nature. Les arbres aussi tombent malades, portent leurs cicatrices. Il faut savoir avec précision ce qu'il faut couper, pour ne pas augmenter le mal, et nettoyer les plaies. C'est une des quêtes du livre, oser poser ses blessures "à l'air libre". Le Penven pose sur son verger une main qui cherche à apaiser, à guérir, à faire grandir. Une main douce et attentive, à rebours des coups et des poings de l'enfance. Contre tous ces arbres que l'on plante à l'intérieur de soi-même, et qui prolifèrent de façon anarchique, envahissante, que l'on est bien impuissants à tailler et qui donnent tant de fruits noirs. C'est que pour se guérir soi-même, la précision de nos gestes ne vaut rien ; on ne peut les porter vers soi. On a beau essayer de savoir, on ne connaît rien de ce qui nous agite et s'agite au dehors. La mémoire, les enfants qui grandissent, les blessures logées à l'intérieur de chacun, pour tout cela il n'y a pas de manuel, et il "ne reste plus qu'à tout aimer sans rien comprendre".
L'enfant, l'arbre, la vie, c'est toujours la même lutte, celle d'un enfant, aujourd'hui d'un homme, qui est "en danger d'être soi". Mais cette fois-ci, qui est laissé face à l'énigme simple de la violence, de l'enfance meurtrie. Plus de détour, ou de baume, de fils ou de verger - qui tenaient les livres précédents de Cédric Le Penven, en constituaient le fil et la vie - mais le face à face nu et brutal, comme s'il fallait d'abord être seul. Le problème de la peur et des coups, c'est qu'ils nous infectent et finissent par nous battre de l'intérieur et que la vitre sur quoi sa propre vie bute, c'est soi. Ce journal intérieur s'approche au plus proche de la blessure, il y a là une posture de défi, comme s'il fallait tenir tête désormais pour sauver en soi l'enfant qui ne le pouvait pas ; mais surtout une position de survie, c'est à dire regarder cette violence dévorante droit dans les yeux, sans s'y dissoudre, sans qu'elle ne finisse de happer l'homme qui est là aujourd'hui. Ecrire n'est pas suffisant et vivre semble un peu trop - que faire face à une colère noire ? La maison, les frênes par la fenêtre, les livres familiers de la bibliothèque, le verger patiemment cultivé, c'est l'édification d'une cabane grandeur nature - à la grandeur de la vie - où se réfugier. Comment apaiser en soi un enfant qui ne dort pas ? En regarder un autre grandir, ignorant de son importance et de son rôle, à la fois terreau et tuteur d'un père qui l'accompagne dans la vie. Cédric Le Penven s'entoure de la croissance des autres, pour se confirmer peut-être à soi-même qu'une main peut aider à grandir plutôt que mettre à terre, guider plutôt que frapper. Il fait tourner le prisme de la main et du poing, facettes d'une même chair, qui projettent alternativement les lumières et les ombres. Main qui caresse, qui cultive, que l'on serre, ou que l'on agite de loin, qui indique une direction ou dit non, main qui frappe, qui ferme, blesse, étrangle, ou cache ou rafraîchit un visage. Main qui palpe l'écorce des arbres, flatte la chienne en promenade, plonge dans l'eau de la rivière, cueille un fruit, accueille les êtres aimés : la vie devient enfin un environnement familier au sein le monde, dont l'indifférence apaisante aide à vivre autour de la cabane. Au milieu des chênes et des causses, dans les herbes ou sous le regard des vaches, le long des ruisseaux, des ombres douces et des prunes d'été, Cédric Le Penven regarde la beauté du monde se faire et se défaire. Dans le vol des oiseaux, les branches nues qui se chargent de feuilles, de fleurs et de fruits, les paysages qui traversent les saisons. Et soi au milieu, peut-être pas pour trouver une place qui nous attende, mais pour en dégager soi-même l'espace matinal de la croissance et de la beauté - en quête des autres, de l'amour des autres, comme s'il fallait toujours dans une dernière angoisse se faire pardonner ce que l'on pourrait être.
Un homme se met en route pour un lieu qu'il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un autre décide de revenir. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l'espace blanc qui s'est ouvert dans son esprit. Les lettres n'arrivent pas à destination. Les lettres ne sont jamais envoyées.