Extrait PAYS - PAYSAGE : L'ÉTENDUE, LA VUE, LA DÉCOUPE 1 Mieux vaut donc risquer la question d'emblée et sans ambages, sans s'encombrer de préliminaires et de précautions. Je crains, sinon, de la laisser perdre sous le questionnement qui est déjà constitué : celui d'une littérature qui, de nos jours, est devenue immense, en ce domaine, mais sans songer peut-être à remonter dans les partis pris dont notre notion de «paysage» elle-même est née. Je me demanderai donc, plus soupçonneux, si nous ne sommes pas partis d'une mauvaise définition du paysage, en Europe : d'une définition, en tout cas, qui a brimé, contraint, meurtri peut-être, ce possible qu'il est; si nous ne sommes pas partis d'une définition du paysage dont le tort n'est pas tant d'être partielle et restrictive - car on pourrait alors y remédier en la complétant - que de relever de choix implicites qui, faisant système, et du fait même de leur cohérence, ont grevé le déploiement de sa pensée. De quoi (par quoi) notre pensée du paysage, autrement dit, sans même que nous nous en rendions compte, s'est-elle trouvée culturellement hypothéquée ? Ne pouvant plus, dès lors, nous laisser espérer sortir de ce pli dans lequel elle s'est sédimentée qu'au prix de corrections en chaîne et même de révolutions théoriques. Et encore celles-ci y suffiront-elles ? Ou bien pour mettre plus précisément le doigt sur ce qui, d'entrée, fait ici difficulté : ces choix implicites ou ces partis pris selon lesquels la pensée européenne s'est développée, et par le biais desquels elle aborde ce qu'elle a nommé «paysage», ne l'ont-ils pas bloquée dans un certain angle de vue, coincée dans une «évidence», dont elle n'a plus bougé, et même mise, peut-être, en porte à faux à son égard ? Car nous ne sommes plus sortis de cette ornière que nous ne voyons pas. Depuis que l'Europe a inventé le terme de «paysage», au milieu du XVIe siècle (1549, en français), sa définition, en effet, n'a pas progressé. Elle est même demeurée dans un étrange immobilisme. À considérer sa formulation la plus récente (le Robert), le paysage est dit «la partie d'un pays que la nature présente à un observateur». Or cette définition ne fait que reprendre celle donnée au départ du mot, il y a quatre siècles : le paysage est une «étendue» ou «partie» de pays telle qu'elle «s'offre à la vue». Elle est «l'aspect d'un pays», résumait le dictionnaire de Furetière (1690) : «le territoire qui s'étend jusqu'où la vue peut porter». Or, si je parle ici, d'emblée, de raison européenne, c'est que le terme est bien européen, en effet ; il l'est exemplairement. «Paysage», dérivant de «pays», se retrouve d'une langue à l'autre et la composition du mot, ici et là, reste la même : comme s'il n'y avait pas d'autre départ possible à la notion et que nous n'imaginions pas pouvoir sortir de ce sémantisme. Dans les langues du Nord : Land - Land-schaft (en allemand) ; land - land-scape (en anglais). Mais peut-être faudrait-il citer d'abord le flamand, s'il est vrai que «paysage» s'y serait inventé (landschap). Ou, dans les langues du Sud, paesaggio, dit l'italien ; paisaje, dit l'espagnol. Mais пейзаж, dit également le russe. Il y a bien là terme européen, c'est-à-dire définissant une géographie théorique de l'Europe ou, je dirais, «faisant Europe». Et si l'on en cherche en amont la racine : topiaria (opera), dit déjà helléniquement le latin en le faisant dériver de topos, le «heu» (chez Pline l'Ancien et chez Vitruve). L'Europe n'est pas sortie de cette idée, ou plutôt de cette présomption, que le paysage se détache d'un «pays» dans lequel la vue le découpe.
Pensif" me paraît un mot riche, mais négligé par la pensée. Car être pensif, c'est laisser aller sa pensée en même temps qu'on s'y trouve absorbé. La pensée s'y relâche apparemment, mais elle ne nous lâche pas. Elle évolue au gré en même temps qu'elle est concentrée, mais au gré de quoi qu'on ne saurait dire ? Or qu'est-ce qu'être pensif permettrait de penser, à quoi le penseur ne pourrait accéder ? Il faudra bien s'expliquer néanmoins pourquoi la production littéraire, elle qu'on voit fleurir depuis toujours et partout dans le monde, n'a trouvé pourtant son nom propre de "littérature" qu'au seuil du XIXe siècle, en ouvrant la modernité. Ne serait-ce pas qu'est resté dans l'ombre son propre mode de penser et que "pensif" pourrait exprimer ? En explorant comment pense un roman, un poème, on fera apparaître du même coup un autre universel que l'universel abstrait. Et n'est-ce pas parce qu'elle est pensive que la littérature peut penser vivre qui a tant échappé à la philosophie ? Celle-ci ne pourrait-elle pas s'en inspirer ? F. J.
L'ode à la vie de l'un des penseurs essentiels de notre temps. On croit qu'il suffirait de " cueillir le jour ", de " profiter " de la vie... Mais a-t-on un tel accès immédiat à vivre ? Car vivre est la condition de toutes les conditions : être en vie. Mais en même temps vivre est l'aspiration de toutes nos aspirations ou ce que nous n'atteignons jamais : vivre enfin ! Or peut-on penser des concepts de vivre, donnant à vivre ? En commençant par dissocier " vital " et " vivant ", en opposant la vraie vie à la non-vie ou pseudo-vie, en explorant ce que vivre recèle d' inouï comme d' incommensurable et d'abord en éprouvant comment la " transparence du matin " peut décaper la vie, il s'agira de penser comment déployer vivre . En reprenant tout le chemin engagé depuis plus d'une décennie, j'ai tenté de tracer ici une Carte du vivre pour y repérer, comme a dit le Poète, la " région où vivre ". " Dans son nouvel essai, le philosophe dessine une " carte du vivre ", à avoir sous la main pour pouvoir, simplement, changer la vie. " Roger Pol Droit, Le Monde Texte intégral
Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n'existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom". Haute-Folie raconte la vie de Josef, un homme dont la famille a été frappée, alors qu'il venait de naître, par une série de drames qui ne lui ont jamais été rapportés. Peut-on être en paix en ignorant tout de sa lignée ? Où chercher la sagesse quand un feu intérieur nous dévore ? Qu'est-ce que la folie, sinon le pays des souffrances qui n'ont nulle part où aller ? Servi par un style fulgurant, ce roman cruel et lumineux explore la marginalité et les malédictions qui touchent ceux dont l'histoire est ensevelie sous le silence.
A travers 15 dilemmes redoutables, situés aussi bien dans notre quotidien que dans des futurs proches ou imaginés, ce livre met à l'épreuve nos certitudes et nos intuitions les plus profondes. Chaque situation force à trancher là où aucune solution ne permet de sortir indemne - là où décider signifie toujours renoncer. En croisant la pensée des grands auteurs classiques et contemporains avec des exemples issus de la science-fiction, de la culture populaire et de l'expérience ordinaire, Charlotte Peytour nous invite à philosopher autrement, de façon vivante et concrète. Ici, pas de bonnes réponses, mais des clés pour comprendre comment nous décidons, pourquoi nous hésitons et ce que chaque choix révèle de nous.
Ce livre réconcilie avec la base de la philosophie, et ça fait du bien. Loin d'être d'abord conçue comme de l'exégèse pointue, la philosophie existe parce qu'on l'a inventée pour répondre à des questions vitales. Parmi celles-ci : comment guérir de l'épreuve douloureuse d'exister, puisque vivre, tout simplement, ne va pas de soi ? Les philosophes, à travers l'histoire, ont apporté leurs réponses. La philosophie, dans ce livre, devient un guide de conduite formidable pour se réconcilier avec la vie.
Peut-on encore avoir recours à la pensée humaniste, cette philosophie lucide et joyeuse, inspirante et bienveillante, dans un monde où les repères sont à ce point brouillés ? Du XIVe siècle à nos jours, d'Erasme à l'espéranto, de Christine de Pisan à Bertrand Russell et de Voltaire à E.M. Forster, ce livre montre comment des femmes et des hommes d'hier et d'aujourd'hui, guidés par leur foi en la raison, ont placé l'amour de l'humanité tout entière au coeur de leur réflexion. Après son inoubliable Comment vivre ? , sur les traces de Montaigne, Sarah Bakewell nous convie à la découverte de la pensée libre, de son foisonnement d'idées et d'expériences, portées par une vision éthique de l'existence. Aujourd'hui plus que jamais, il s'avère urgent de s'inspirer de ces modèles d'humanisme.
Une autre histoire de la philosophie, qui redonne leur place aux femmes oubliées. En dépit de leur oubli et de leur effacement, les femmes ont contribué à l'histoire de la philosophie. Cet ouvrage vise à leur rendre justice, en mettant en avant leur pensée et leurs apports décisifs. Les auteures et chercheures qui ont collaboré à cette autre histoire de la philosophie ont consacré leurs travaux à faire connaître cette part oubliée de l'histoire de la pensée, d'Hypathie à Simone de Beauvoir, en passant par Rosa Luxemburg, Jeanne Hersch et Hannah Arendt, jusqu'aux débats récents après #Metoo. Laurence Devillairs et Laurence Hansen-Love analysent ce que la philosophie doit aux femmes, avec les contributions des philosophes Sandrine Alexandre, Annabelle Bonnet, Marie Chartron, Estelle Ferrarese, Geneviève Fraisse, Marie Garrau, Isabelle Koch, Catherine Larrère, Catherine Malabou, Maud M'Bondjo et Camille de Villeneuve. " Un ouvrage remarquable, tant par la qualité des coautrices que par son contenu et sa visée. " Libération