À trois kilomètres de là, dans le vestibule de la conciergerie, un semblable frisson dévale l?échine de Julien. Évidemment, Julien est trempé et la fraîcheur de la maison l?a saisi. Mais, surtout, sur le dallage, il y a précisément un corps allongé et, un peu plus loin, assis sur une marche de l?escalier, M. le conseiller, en chemise, tout débraillé, le visage barbouillé de noir autant qu?un mineur remontant de la fosse. « Ah, Julien! Vous voyez? ? Plutôt, Monsieur. » Le conseiller gémit. Il se lève, s?avance jusqu?au cadavre, mais quelque chose le retient de passer de l?autre côté, près de Julien. Il s?arrête, les pieds derrière la tête du mort. « Il s?était introduit dans le parc. Il s?est mis à courir. J?étais dehors. Alors, bêtement, je l?ai poursuivi. J?étais sûr que je tenais l?homme qui venait d?insulter Aline. Jamais, je n?ai eu l?intention, non, pas une minute, je n?ai voulu? Je vous jure. Il courait, il courait. Il a compris qu?il ne pourrait pas repasser par l?entrée, du fait que moi, je suivais l?allée. Alors, il a essayé de grimper au mur, il a glissé, il s?est retrouvé en bas, puis il a recommencé. Entre-temps, je suis arrivé. Il s?était agrippé au-dessus du mur. Il venait de se rétablir. Mais je l?ai attrapé avec le râteau. Les dents sont rentrées dans le col de sa chemise. J?ai tiré, j?ai tiré, je me suis acharné, la rage m?a pris, je l?avoue, parce qu?il se démenait pour m?échapper. Si au moins il était resté tranquille! Il a basculé en arrière. Ça a fait un bruit, comme quand on marche sur une branche morte. Mon Dieu, Julien! Il était par terre. Il ne bougeait plus. ? C?est un accident, Monsieur. ? Un accident? Mais c?est moi qui? ? C?est tout de même un accident. » Julien a le ton péremptoire de la confrérie des irréfutables. La pluie et plus encore la douche froide de ce corps allongé l?ont complètement dégrisé. Le conseiller ne connaît pas la confrérie. Dans son entourage, à l?exception du roi (et encore, si l?on peut dire), il n?y a pas eu de prisonnier. Les officiers ne comptent pas, ils étaient bien traités. Mais Julien est si catégorique, le conseiller si désemparé, qu?il se jette sur la première bonne raison de s?en remettre à sa voix tranquille: Julien est jardinier, oui; Julien est un brave type, d?accord; Julien a été prisonnier, voilà! Un prisonnier doit s?y connaître en morts. Combien de fois n?a-t-il pas été confronté à ce genre de situation? Le conseiller peut compter sur lui. Il l?a senti d?instinct en le rappelant par téléphone. Enfin, c?est ce qu?il se dit maintenant, car les choses ne se sont pas passées aussi instinctivement. Quand il s?est trouvé devant l?inconnu gisant face contre terre, il s?est penché, il l?a touché prudemment, puis il l?a appelé, il l?a secoué, il lui a donné des claques. Toute la fureur qui l?animait quand il l?arrachait du mur est retombée. « Ho! Ho! Debout! Allons, mon vieux, debout! » Rien à faire. Quelqu?un qui ne veut pas se lever, qui d?ailleurs ne respire plus, qui n?a plus de pouls, ça porte un nom, un nom terrible sur lequel, dans son effroi, le conseiller ne retombait plus. « Qu?est-ce qu?il se passe? Qu?est-ce qui arrive? Ça a craqué comme du bois mort », marmonnait-il pour lui-même. « Mort? Oui, mort. Cet homme est mort. » Le conseiller était navré. Vraiment il regrettait. Il a même bafouillé: « Pardon. Je ne l?ai pas fait exprès. » ? Ce que je ne comprends pas, Julien, c?est comment j?ai pu lui faire cet ?il au beurre noir. Je l?ai attrapé par-derrière avec le râteau et il est tombé sur le dos. Je ne l?ai jamais pris de face. Ce n?est pas vous, Monsieur. ? Comment ça? ? Ce type était au café La République tout à l?heure. Je l?y ai vu. Son ?il était déjà amoché. ? Ah? » Comme Julien reste calme! Le c?ur du conseiller se réchauffe légèrement. Julien va le sortir de là. L?expérience du prisonnier et, plus encore, le bon sens du peuple. Ces gens sont rompus à tout. La nature, la vie simple, sûrement. Et puis, la souffrance. Ils souffrent plus que nous, c?est inévitable. La guerre en captivité, pour tous ces hommes, ç?a été terrible, mais, en retour, ils ont acquis quelque chose d?invincible. Un avantage en quelque sorte. Le conseiller ne connaît pas le peuple. Comme c?est dommage! Soudain il brûle d?amour pour lui. Il s?accroche à Julien qui a réponse à tout. Sans doute même sait-il: « Ce garçon, vous le connaissez? ? Comme ça. ? Qui est-ce? ? Il s?appelle Lambert. Lambert Renard, de Rochebeau. Je connais plutôt sa famille. Lui, il est trop jeune. ? Qu?est-ce qu?il faisait dans la propriété? Croyez-vous qu?il puisse être l?auteur des inscriptions, puis du reste? ? On ne sait jamais de quoi les gens sont capables, Monsieur. » Tout à coup, cette platitude semble au conseiller un aphorisme digne de l?antique. Il y voit la clé, non seulement de la situation, mais de l?existence tout entière. De quoi était capable cet homme, de quoi est capable Julien subitement impressionnant d?autorité, de quoi est capable la foule occupée à secouer Léopold du cocotier royal, de quoi a-t-il été capable, lui, le conseiller, une bonne grosse bête transformée d?abord en séducteur et ensuite, sans crier gare, en meurtrier? « Sa famille est antiléopoldiste? ? Sa famille? Ça m?étonnerait bien fort, Monsieur. Ils ne sont pas du genre à sortir de leur terrier. Mais lui, il revenait de la manifestation. Manifestation? Où ça? ? En ville. C?est là qu?il a ramassé ce mauvais coup. » Un jeune homme qui se donne la peine d?aller à une manifestation, qui s?y expose au point de se faire matraquer, qui s?introduit la nuit dans la propriété d?une personnalité notoirement acquise à la cause royale, au moins, l?affaire est entendue: tout concorde pour en faire le persécuteur d?Aline. Ce n?est pas à elle personnellement qu?il en voulait. Il s?en prenait à la liaison du roi avec Liliane dont il voyait la répétition dans la liaison du conseiller du roi avec Aline.
Professeur agrégé de philologie classique en Belgique, Armel Job a enseigné pendant vingt ans avant de se mettre au roman avec La Femme manquée. Aux Éditions Robert Laffont, il a également publié Baigneuse nue sur un rocher, Héléna Vanneck, Le Conseiller du Roi, Les Fausses Innocences (prix du jury Jean Giono 2005), Les Mystères de sainte Freya, Tu ne jugeras point, Les Eaux amères et Loin des mosquées.
Dans un pays encore traumatisé par l'affaire Dutroux, l'" effet papillon " dévastateur de la disparition d'une lycéenne de quinze ans sur la communauté de son village.
Méfiez-vous des " bonnes intentions "... Rien de plus paisible que la Maison Borj, boulangerie d'une petite ville de province belge à la fin des années 1950. Un foyer sans histoire, deux adolescents charmants, un commerce florissant : les Borj ont tout pour être heureux. Avec générosité, ils acceptent de prendre Josée, une orpheline de guerre, en apprentissage. Une drôle de fille, cette Josée. Epileptique, pratiquement illettrée, mais pourvue d'un don d'autant plus émouvant qu'elle n'en a aucune conscience : elle chante divinement. Comment imaginer qu'une jeune fille aussi innocente puisse devenir celle par qui le malheur et la ruine vont s'abattre, telle une tornade, sur cette famille en apparence si harmonieuse ? Une intrigue au suspense virtuose, une manière unique d'explorer au scalpel les sentiments inavouables, d'effeuiller les êtres jusqu'à révéler leur vérité la plus intime : grand romancier de l'âme humaine, Armel Job est ici au sommet de son art. " Armel Job s'impose en maître du thriller psychologique. " La Croix
Résumé : Hiver 2011. Deux petites filles se noient dans la Meuse. La plus jeune est tombée à l'eau et sa soeur, qui pourtant ne savait pas nager, a tenté de la sauver. Quelques jours plus tard, un pompier de Liège perd la vie en cherchant les corps. Liège, le 25 janvier 2012, 11 heures du soir. En pleine tempête de neige, Jordan Nowak, loueur de pianos, aborde le pont-barrage de l'île Monsin. Dans ses phares, soudain, une silhouette penchée sur le parapet. Jordan découvre une jeune femme hagarde qu'il emmène à son hôtel. Là, Eva lui confie qu'elle allait se jeter à l'eau. Le lendemain matin, elle s'est volatilisée. Que s'est-il passé ? Quel est le lien entre le fait divers terrible de l'hiver 2011 et cette disparition mystérieuse ? Chargé de l'enquête, le jeune inspecteur Lipsky y voit l'occasion rêvée de faire avancer sa carrière. Mais sa précipitation et son inexpérience vont entraîner toutes les personnes impliquées dans un tourbillon dévastateur révélant, comme toujours chez Armel Job, la vérité de l'âme derrière ce que chacun croit être et donne à voir. Impossible de lâcher ce thriller psychologique haletant qui nous emmène jusqu'à une question essentielle : qu'est-ce qui donne du sens à une vie ?
Bruxelles, fin du siècle dernier. Keetje, jeune adolescente, se prostitue pour nourrit sa famille, mais ce métier lui fait honte. Alors, parce qu'elle est belle, qu'elle pose pour des peintres, et qu'elle rencontre un homme qui l'aime et lui permet d'accéder à un autre monde, l'enfant de misère devient un grand écrivain. C'est ce parcours qui la conduit du peuple à la grande bourgeoisie, en passant par le milieu intellectuel et progressiste, que Neel Doff nous conte ici. Elle n'a pas oublié la Keetje qu'elle fut.
Ayant depuis plusieurs années cédé la ferme à son fils, Vincent Loiseau est vieux, de soixante-quinze ans ou plus. Il demeure quand même à La Hourdais, dans sa famille en somme, où il se contente des tâches dont il est encore capable et, surtout, que son fils lui laisse faire. Selon le désordre de la mémoire, mais avec minutie et un humour discret, il raconte sa vie de retiré sur place, les petits travaux qui l'occupent et ceux qu'il a rudement accomplis autrefois. C'est l'entretien des haies, son ouvrage préféré. Il en détaille les charmes, exprimant du même coup sa profonde solitude. Une solitude dans les choses, qui se console par leur contact, et celui des animaux. Voilà l'homme habillé d'écorces! Si son monologue permet d'entrer dans une ferme, d'écouter les voix paysannes tout au fond du bocage mayennais il y a quelques décennies, autant dire hier, c'est surtout l'occasion d'un jeu avec la langue pour restituer la façon singulière dont l'homme de la terre ressent ce qu'il fait, ce qu'il touche, et comment il le dit.
Le temps d’un été caniculaire, en Toscane, dans les années 1960, une famille voit basculer irrémédiablement son équilibre, avec des conséquences sur plusieurs générations. L’auteur explore avec finesse et pudeur les zones d’ombres de l’intime, les non-dits, les rancœurs, tout en nous immergeant dans les paysages solaires, la langueur estivale, la gastronomie gourmande, et la riche histoire de la région. Un roman à la fois doux et brûlant sur des choix impossibles et leurs répercussions.
Quand j'écrivais Tombe en 1970 je voulais relever une tombe, et relever d'une mort vénéneuse. Je voulais désenfouir un secret et je l'enfouissais sous un texte. Je travaillais sans arrêt, je fouissais, Tombe faisait un travail de taupe. Curieusement l'écureuil, dans certains cas, fait aussi un travail de taupe. Ainsi l'Ecureuil de Tombe, citoyen américain par ailleurs, (j'en parlerai plus bas) est à moitié souterrien. Tombe voulait sortir vivant quand même d'un séjour aux Enfers et ne trouvait pas la sortie. La porte d'entrée refuse la sortie. Il faut trouver une autre porte. Tombe avait dû commencer à se frayer un texte sous le texte dès 1964 aux USA. Je voyais bien les textes se bosseler devant mes pages. Jusqu'au jour où il y eut une déchirure dans mes vies par où Tombe put lever. Mais seulement ce Tombe ou cette tombe. Ce n'est pas cela. Je voulais écrire un livre, ma langue a fourché, Tombe est né de cette fourche. Né fourchu. Double. Avec la mort en tiers. Tombe appartient dans mon ?uvre en général à l'espèce des Livres qui se sauvent, dès que je cherche à écrire ce livre, il détale devant moi. C'est peut-être moi qui fuis. Entre nous il y a fuite. Tombe pressent, préécrit le livre qui le hante, sans le savoir. Veille. Attend. Sans que je sache. Attend trente ans. En 2001 la scène de Tombe s'ouvre sur Manhattan, Lettres de la Préhistoire. Les Enfers ont longtemps voyagé.