Naguère encore, journaux et magazines posaient régulièrement la question: "Où en est la critique?", comme on prend des nouvelles de la famille pour le Nouvel An. Aujourd'hui, la question est devenue "Où est la critique?" Où diable est-elle passée? Et, en effet, qu'est devenu le grand journalisme littéraire dans une presse où, pour trouver la rubrique "Livres", il faut s'armer de patience et d'une loupe? Qu'est devenue la "critique d'artiste" en un temps où nul ne se soucie d'écrire sur ses pairs? Serions-nous en train d'assister, indifférents, à la disparition de la critique sur la ligne d'horizon du IIIe millénaire? Ce serait une petite révolution intellectuelle: de l'instance critique, de sa pertinence et de son impact social dépendent largement les conditions mêmes d'exercice de la pensée et l'étalonnage des valeurs esthétiques et éthiques. Mais les "chemins de la critique" sont-ils vraiment délaissés? Critique, poétique, linguistique, sémiologie ont cessé de "faire le faisceau", comme disait (déjà!) Louis Sébastien Mercier à propos des gens de lettres du XVIIIe siècle. Le paysage est ondoyant, les lignes floues, les démarches dispersées. Mais ces chemins qui divergent, il s'en faut bien qu'ils ne mènent nulle part. Les textes ici réunis de Laurent Jenny, Mathilde Labbé, Andrei Minzetanu et Jean-Louis Jeannelle, sur "l'affaire Bakhtine", sur les travaux de Gisèle Sapiro, Jacques Schlanger et Daniel Ferrer, esquissent un état des lieux et amorcent le débat. Un débat que Gérard Genette, témoin et acteur du bouleversement des champs critique et poétique depuis plusieurs décennies, éclaire de ses analyses, de ses souvenirs et de son humour.
Depuis le romantisme de 1830 jusqu'aux derniers feux de Tel Quel, en 1975, l'innovation littéraire et esthétique, en France, s'est constamment identifiée à l'idée de Révolution. Un tel rapprochement n'a pas seulement incité les écrivains à "faire" la Révolution, comme le voulait la littérature engagée, mais, pour reprendre les termes de Blanchot, à I'"être". La Révolution est ainsi devenue l'autre nom de la liberté poétique, événement d'une puissance inouïe, déchirant l'ordre du temps et faisant à lui seul advenir un autre monde. Ce livre explore l'histoire de ce lieu commun qui, au fil d'un siècle et demi, se révèle étonnamment peu "commun". En effet, la "révolution poétique" ne cesse de faire allusion à des valeurs éthiques et esthétiques différentes, dans un dialogue tendu où Maurras répond à Hugo, Paulhan à Blanchot et Barthes à Sartre, tandis que Tel Quel réécrit la révolution surréaliste en style maoïste
Jean Paulhan avait parlé, dans une formule devenue célèbre, de "la terreur dans les lettres". Laurent Jenny montre aujourd'hui que toute expérience de l'expression est aussi expérience de la terreur. C'est là le fruit d'un double mouvement contradictoire. Une perte, un manque, cherche à s'apaiser dans le discours ; mais ce que nous disons trahit l'intention que nous prêtons au dire. Ainsi, nous répondons communément à l'horreur du premier mouvement par la terreur du second : en guerre contre nos propres signes, nous nous vouons volontiers à la rage de l'expression. Aristote, quant à lui, n'ignorait pas qu'il fallait faire sa place à la terreur. Il lui dédiait un genre, la tragédie, où chacun pouvait voir des événements insensés prendre la forme terrible d'un destin significatif. Nous autres, modernes, semblons avoir oublié ce bon usage de la terreur, de sorte qu'elle n'épargne plus aucun domaine de l'expression. C'est ce travail de la terreur qu'il s'agit de mettre en évidence dans quelques aventures littéraires modernes : gestion de l'innommable chez Hugo, déni de l'horreur chez Roussel, parti pris de la "cruauté" chez Artaud.
Une exploration des expériences de chute et des représentations de la chute à travers la lecture d'un certain nombre de textes littéraires : de l'accident de cheval raconté par Montaigne dans les "Essais" jusqu'au faux pas de Michaux dans "Bras cassé" . L'histoire des chutes est en relation avec celle des poétiques ou des métaphysiques construites autour de la chute.
Résumé : De 1885 à 1935, la littérature et les arts, à travers les avant-gardes symboliste, moderniste et surréaliste, se sont assigné une tâche apparemment plus métaphysique (ou psychologique) qu'esthétique : porter au grand jour la vie intérieure. Ce livre vise à montrer comment l'exaspération de cette " idée " a en fait abouti à imaginer une projection de la pensée dans l'espace du monde. Les métaphores par lesquelles la poésie s'est efforcée de se saisir ont ici joué leur rôle se concevant à l'époque symboliste comme une " musique " verbale, la poésie s'est décrite dans les années précédant la Première Guerre mondiale comme un tableau cubiste, avant de se penser, à l'âge surréaliste, comme une révélation photographique. Entre histoire des idées, étude des métaphores qui informent l'idéologie littéraire et analyse des inventions esthétiques réelles, cet essai se voudrait aussi un questionnement de la méthode de l'histoire littéraire.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
Il y a le stigmate d'infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l'épaule des galériens. Il y a les stigmates sacrés qui frappent les mystiques. Il y a les stigmates que laissent la maladie ou l'accident. Il y a les stigmates de l'alcoolisme et ceux qu'inflige l'emploi des drogues. Il y a la peau du Noir, l'étoile du Juif, les façons de l'homosexuel. Il y a enfin le dossier de police du militant et, plus généralement, ce que l'on sait de quelqu'un qui a fait ou été quelque chose, et "ces gens-là, vous savez..." Le point commun de tout cela ? Marquer une différence et assigner une place : une différence entre ceux qui se disent "normaux" et les hommes qui ne le sont pas tout à fait (ou, plus exactement, les anormaux qui ne sont pas tout à fait des hommes) ; une place dans un jeu qui, mené selon les règles, permet aux uns de se sentir à bon compte supérieurs devant le Noir, virils devant l'homosexuel, etc., et donne aux autres l'assurance, fragile, qu'à tout le moins on ne les lynchera pas, et aussi l'espoir tranquillisant que, peut-être, un jour, ils passeront de l'autre côté de la barrière.
Si l'école aime à proclamer sa fonction d'instrument démocratique de la mobilité sociale, elle a aussi pour fonction de légitimer - et donc, dans une certaine mesure, de perpétuer - les inégalités de chances devant la culture en transmuant par les critères de jugement qu'elle emploie, les privilèges socialement conditionnés en mérites ou en "dons" personnels. A partir des statistiques qui mesurent l'inégalité des chances d'accès à l'enseignement supérieur selon l'origine sociale et le sexe et en s'appuyant sur l'étude empirique des attitudes des étudiants et de professeurs ainsi que sur l'analyse des règles - souvent non écrites - du jeu universitaire, on peut mettre en évidence, par-delà l'influence des inégalités économiques, le rôle de l'héritage culturel, capital subtil fait de savoirs, de savoir-faire et de savoir-dire, que les enfants des classes favorisées doivent à leur milieu familial et qui constitue un patrimoine d'autant plus rentable que professeurs et étudiants répugnent à le percevoir comme un produit social.