Heidegger Martin ; Pelletier Arnaud ; Kitarô Nishi
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EAN :9782707320933
Ce numéro s'ouvre avec la traduction par Guillaume Fagniez d'un texte du jeune Heidegger, " Le concept de temps dans la science historique ", écho d'une leçon donnée en 1915. Parfois considéré comme un texte peu heideggérien, c'est cependant le seul texte de jeunesse auquel ait continué de se référer Heidegger. En vue d'élaborer une doctrine de la science, il oppose dans le droit fil de Rickert la formation des concepts dans les sciences de la nature et de l'esprit, pour montrer comment la structure du concept de temps y est régie par leur orientation épistémique essentielle. Ayant pour fonction en physique de rendre possible la mesure, le temps s'y réduit à un simple paramètre quantitatif, à une échelle ou un ordre homogène de places ; ayant pour fonction en histoire de permettre une chronologie des événements significatifs et de respecter la différence entre les époques, c'est un concept qualitatif. Le texte préfigure ainsi l'effort phénoménologique pour arracher le temps à toute mesure et à toute mondanisation, et le réancrer dans la temporalité du Dasein et de l'historialité. Dans " Leibniz et la folie ", Arnaud Pelletier montre que le silence apparent de Leibniz sur la folie ne provient guère d'une exclusion de principe de la folie hors de la raison, mais du fait que la folie ne constitue pas une objection particulière contre la raison. Au contraire de toutes les formes de séparation radicale de l'une et de l'autre, la philosophie du corps impliquée par le dispositif monadologique permet à Leibniz de penser ensemble le phénomène de la déraison et son lien à la constitution des corps. Il n'est alors pas de folie qui fasse totalement perdre la raison, ni même de folie qui n'implique un sain usage de celle-ci. Le numéro se poursuit avec un texte de Nishida Kitarô (1870-1945), " La dialectique de Hegel considérée de ma position ", qui s'inscrit dans le cadre de la renaissance des études hégéliennes en Europe et au Japon au début des années trente. Il offre un exemple d'interprétation d'un penseur occidental par un philosophe extrême-oriental, de surcroît figure intellectuelle marquante du Japon contemporain, dont l'axe central est le suivant : si la négativité a pour Hegel une place centrale, le néant est le moment essentiel qui permet à l'Erre de s'élever logiquement à sa vérité en et pour soi dans le Concept. Nishida pointe ce qui dans le statut du négatif apparaît comme une contradiction, pour demander si celle-ci ne constitue pas l'essence même de la dialectique. Dans " Péguy philosophe " enfin, François Fédier tente de dégager la dimension philosophique de la pensée de Péguy, en lisant à la lumière de la distinction heideggérienne entre Historie et Geschichte la différence que fait le premier entre "mystique" et "politique". Dans son style propre, Péguy élabore une méditation historiale, en s'attachant à distinguer l'époque "moderne" de l'Ancien Régime par la conception que chacun a du travail. En celui-ci règne une conception mystique du travail, pensé à partir de la technè grecque comme oeuvre, réalisation de la liberté humaine et épreuve des limites ; s'y oppose la conception moderne, qui en est le travestissement technique et ravale l'oeuvrant au statut du "travailleur" décrit par Jünger. Comment est-il dès lors possible de s'opposer à un mouvement de dégradation dont on a perçu la nécessité époquale ?
Ce que nous voulons, ce ne peut être que ceci : apprendre à comprendre que nous tous sommes aujourd'hui tenus avant tout de percer jusqu'à ce lieu où le Dasein nous donne la liberté de réveiller en nous la disposition à la philosophie, c'est-à-dire la liberté de nous préparer complètement à l'oeuvre philosophique de Hegel et des autres avant lui, mieux des autres avec lui. Et ce qu'il nous faut alors apprendre à comprendre, c'est que cette préparation ne saurait s'accomplir ni en se livrant à de quelconques entreprises littéraires, ni en invoquant la prétendue supériorité de la postérité. Car en philosophie "il n'y a ni devanciers, ni successeurs" (Hegel), ce qui signifie non pas que tout philosophe est indifférent à tout autre philosophe, mais au contraire que tout philosophe véritable est le contemporain de tout autre, précisément parce qu'il est lui-même, au plus intime, la parole de son temps." Martin Heidegger.
L'essence de l'homme se détermine à partir de la vérité de l'être, laquelle se déploie en son essence du fait de l'être lui-même." Ce que tente de faire le traité intitulé Etre et Temps, c'est de partir de la vérité de l'être - et non plus de la vérité de l'étant - pour déterminer l'essence de l'homme en ne la demandant à rien d'autre qu'à sa relation à l'être et pour concevoir en son tréfonds l'essence de l'homme, elle-même désignée comme Da - sein au sens clairement fixé à ce terme. En dépit du fait qu'un concept plus original de la vérité ait été simultanément développé, parce qu'il était devenu intrinsèquement nécessaire, et depuis maintenant treize ans que le livre est paru, il n'y a pas eu la moindre trace qu'un minimum d'entente se soit produit à l'égard de cette mise en question. Si elle est restée sans écho, il y a à cela deux raisons. D'une part l'habitude d'ores et déjà invétérée, et qui tend même à s'implanter définitivement, à penser de la manière moderne - l'homme est pensé comme sujet; toute réflexion sur l'homme est entendue comme anthropologie. Mais, d'autre part, l'incompréhension tient à la tentative elle-même qui pourrait bien tirer de l'histoire sa sève et sa vigueur sans rien en elle de "fabriqué", qui provient de ce qui a prévalu jusqu'ici mais lutte pour s'en extraire et par là renvoie nécessairement et constamment à cette tradition et l'appelle même à l'aide (cf. ce que le livre sur Kant entend par "métaphysique du Dasein") pour dire tout autre chose. Mais surtout ce chemin s'interrompt à un endroit décisif. Interruption qui s'explique du fait que, malgré tout, la tentative faite dans cette voie court, contre sa volonté, le danger de n'aboutir qu'à renforcer encore la subjectivité et à empêcher pour ainsi dire elle-même le dépassement du point de non-retour ou plus exactement: la présentation où elle atteindrait ce à quoi elle tend par définition. Toute orientation vers l""objectivisme "ou le" réalisme "demeure du" subjectivisme "; la question de l'être n'est que dans la relation sujet-objet."
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
Ce n'est qu'une fois rassemblés dans leur intégralité que les neuf livres constituant le projet Homo Sacer prennent leur véritable signification. Le jeu des renvois internes, la reprise et le développement des thèmes abordés composent une vaste architecture, articulée en quatre sections. La première dresse le programme d'une mise en question de toute la tradition politique occidentale à la lumière du concept de vie nue ou de vie sacrée : Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997) ; la seconde développe ce programme à travers une série d'enquêtes généalogiques : Etat d'exception (2003), La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasis (2015), Le Sacrement du langage (2009), Le Règne et la Gloire (2008), Opus Dei (2012) ; la troisième soumet l'éthique à l'épreuve d'Auschwitz : Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1999) ; la quatrième élabore les concepts essentiels pour repenser depuis le début l'histoire de la philosophie occidentale : forme de vie, désoeuvrement, pouvoir destituant (De la très haute pauvreté, 2011, L'Usage des corps, 2015).
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.