Il avait passé pratiquement toute sa vie d'adulte caché derrière une épaisse barbe noire. À vingt-deux ans, jeune marié et exclu de l'université, un dossier qui jouait contre lui, Fernando Giron sentait avec une urgence absolue que son apparence devait être menaçante, sérieuse, convaincue, adulte et profonde. Sans y réfléchir, il laissa pousser une barbe faussement négligée comme celle des hippies dans les films ou des guérilleros cubains sur les tracts ou encore celle des grands personnages du XIXe siècle dans les livres d'histoire. D'ailleurs, dans le pays où il était parvenu à l'âge d'homme, le Chili des années 80, il était courant dans son groupe d'amis de cacher sa bouche derrière un voile funèbre, d'observer une pause prudente avant toute prise de position, d'esquisser un demi-sourire caché avant de savoir s'il y avait assez d'espace pour parler sans être épié. En ce matin d'été, Fernando décide cependant de renoncer à ce joker et de jouer avec ses propres cartes. Une paire de ciseaux, deux rasoirs et Fernando se découvre soudain païen, adulte, enfant et soldat romain prêt pour la bataille. Un visage de poster, de couverture de livre et même de héros. Il continue donc à se regarder complaisamment dans la glace quelques secondes de plus. Et si, comme dans le film des Pink Floyd, il se rasait entièrement les cheveux, les sourcils et la poitrine? Il se sent doucement honteux à cette idée. Tous les connards vont penser que j'ai un cancer, se dit-il. Ce sont les vieux prétentieux qui se rasent le crâne quand ils commencent à devenir chauves. C'est bon pour les pédés de se regarder aussi longtemps dans la glace, se reproche-t-il finalement sans bouger d'un centimètre du champ du reflet. Mais son regard tombe ensuite sur le nuage de poils noirs qui couvre le lavabo immaculé et il n'est plus aussi sûr de rien. L'image avait quelque chose de sinistre, de dur, d'irréparable. Un je ne sais quoi de funeste, aurait dit un écrivain. Des poils, ses poils pareils à des pattes d'araignée, une horreur muette, quelques poils blancs rageurs, des poils intensément noirs sur un lavabo intensément blanc. C'est bon, connard, décide-t-il. Ça commence à devenir pathologique. Il rase quelques poils rebelles sur ses joues, humidifie le résultat et juge son visage plus ouvert, plus jeune mais pas tant que ça, correct, frais, décidé. En sortant de la cabine pour se rendre à la plage où l'attend sa femme en bikini noir, il oublie totalement son nouveau visage aussi vite qu'il avait oublié l'ancien. Il se rappela son visage nouvellement rasé au bureau, le jour de la reprise du travail après les vacances. Le pauvre, j'aurais dû le prévenir, pensa-t-il en croisant Juan Carlos Riquelme, son comptable, qui arborait une barbe identique à celle que Fernando venait d'éliminer de sa vie. Non seulement la barbe de Juan Carlos mais aussi ses vêtements, ses manières, sa démarche et sa façon de rouler les r étaient ceux de Fernando. Tout comme les autres, là-bas, dans le bureau de la production, qui copiaient ses chaussures, ses cheveux décoiffés et même sa montre avec son bracelet en peau de porc. Fernando baissa la tête et les yeux, honteux du ton condescendant pour ne pas dire profondément marqué par l'esprit de classe de ses réflexions, ce ton qu'il avait appris de sa femme et qui, chez elle, sonnait de manière parfaitement naturelle.
Melchiorre Matteo ; Echenoz Anne ; Quadruppani Ser
Après avoir revendu son palais en ville, le dernier des Cimamonte, héritier d’un mode de vie révolu, revient s'installer en montagne dans la villa de ses ancêtres. Surnommé ironiquement « le Duc » par les villageois, il profite d’une vie paisible et calme. Quand il apprend que quelqu’un vole dans ses bois, il va se heurter à l’implacable Fastréda et se retrouver tiraillé entre l’histoire de sa famille qui empoisonne petit à petit son esprit, et le bon sens qui lui dicte de ne pas s’accrocher à des principes passéistes. L'écriture de Matteo Melchiore nous emmène en même temps que le Duc dans une inévitable lutte de pouvoir, qui s’envenime au fur et à mesure que les saisons marquent les magnifiques paysages de la montagne italienne, de la lumière de l’été à la froideur de l’hiver, jusqu'au feu du printemps.
Sicile, XIVe siècle. Dès l'enfance, Virdimura apprend de son père l'art de guérir : les connaissances anatomiques, les propriétés des herbes et surtout la compréhension que le corps ne guérit pas si l'âme souffre. Adulte, elle choisit de soigner les laissés-pour-compte, les marginaux, les enfants, les jeunes femmes qui ont subi des violences. Elle utilise son savoir médical mais aussi la parole, la danse, le sens de la beauté. Cependant, sans la présence d'un homme, Virdimura n'a pas le droit de soigner et est arrêtée puis jugée.
Londres, 2021. Campbell Flynn, historien de l'art, vient de connaître un succès inattendu avec sa biographie de Vermeer. Né dans un quartier populaire de Glasgow et marié à une cousine de la famille royale, il pense avoir échappé à toutes les menaces de son enfance. Première erreur fatale. La seconde sera de ne pas saisir que le monde est en train de changer. Pendant une année fulgurante où se croiseront les chemins d'artistes et de politiciens, de pontes de la mode et de travailleurs clandestins, d'oligarques russes et de jeunes rappeurs, la trajectoire de cet homme, sa grandeur et sa décadence révéleront les mécanismes de la corruption contemporaine. Construit avec ingéniosité, férocité et humour, Caledonian Road est une fresque de la société britannique contemporaine dont le décor, Londres, montre les mille et une facettes du pouvoir, de l'argent, de l'art et des laissés-pour-compte. Dans ce très grand roman social du XXIe siècle, Andrew O'Hagan décortique avec panache, talent et empathie les fascinantes contradictions de cette époque où il semble de plus en plus difficile de distinguer la réalité du mensonge, le bien du mal, et crée les personnages mémorables de notre nouvelle comédie humaine.
Le Petit est l'histoire d'un enfant qui ne rentrera plus jamais de l'école : la chaudière de l'établissement a explosé - cela s'est produit dans une bourgade de Biscaye, le 23 octobre 1980. Toute une classe d'âge (les 5 à 6 ans) a péri. L'auteur est entré à pas feutrés dans la maison de l'un d'eux. Deuil et courage, illusoire reconstruction, impossible oubli. Pour son grand-père, "le petit" vit à jamais. Le chagrin est monté au ciel : "l'aéronef se perd à l'intérieur d'un nuage. Où peut-il bien se rendre ? On murmure (...) que cinquante enfants sont à bord et que c'est une maîtresse qui pilote ; à ses côtés, le copilote est un instituteur. La cuisinière de l'école, elle, déambule le long du couloir, entre les sièges, et joue le rôle d'hôtesse de l'air. Elle s'occupe des petits, leur caresse la tête, leur chante des chansons de l'époque où elle-même était gamine. Ils sont tous morts." Un éclair de joie illumine l'esprit embrumé du vieil homme. On a dû mal compter. Ils ne sont que quarante-neuf fantômes à bord de l'avion. Son "petit" est sauf.
Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui. Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.
Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux. Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.