Le feu brûlait allègrement. Ma femme venait de monter à l'étage mettre Bébé au lit. Charles était assis en face de moi, plus joli garçon que jamais sous son hâle. Il était bien agréable de nous dire que nous étions sûrs de passer quelques semaines sous le même toit, ce qui ne nous était pas arrivé depuis l'enfance. Me sentant trop paresseux pour bavarder, je grignotais des noix, sans quitter les flammes des yeux. Mais Charles ne tarda pas à s'agiter.«Will, profite donc du fait que ta femme est montée pour me confier ce que je brûle d'envie de te demander depuis que je l'ai vue ce matin. Raconte-moi comment tu t'y es pris pour gagner son coeur. Je veux la recette qui me permettra d'avoir, moi aussi, une petite épouse aussi exquise que la tienne. Tu ne m'as révélé dans tes lettres que le strict minimum. Alors, vas-y, mon garçon, ne m'épargne aucun détail.- Si je te dis tout, mon récit n'en finira pas.- Ne t'inquiète pas. S'il me fatigue, je peux toujours piquer un petit somme et rêver que je suis de retour à Ceylan, célibataire esseulé, puis me réveiller, dès que tu auras fini, pour m'apercevoir que je suis bel et bien sous ton toit. Allez, en avant, mon gaillard! «Il était une fois un fringant jeune homme à marier...» Tiens, voilà un début prometteur!- Fort bien. «Il était une fois un fringant jeune homme à marier... qui se demandait où diable il allait bien pouvoir s'établir, lorsqu'il aurait terminé ses études de médecine - non, non, il faut que je parle à la première personne; je ne parviens pas à me mettre dans la peau du fringant jeune homme.»Quand tu es parti à Ceylan, je venais de finir mon internat et tu te rappelleras peut-être que je voulais, comme toi, voyager à l'étranger; j'ai donc songé à solliciter un poste de médecin de bord sur un navire, mais je me suis aperçu que je courais alors le risque de me déconsidérer dans ma profession; cela m'a fait hésiter et, pendant que j'atermoyais ainsi, j'ai reçu une lettre du cousin de mon père, Mr Morgan, le vieux monsieur qui avait coutume d'écrire à ma mère de si longues lettres emplies d'excellents conseils et qui m'avait fait parvenir un billet de cinq livres, lorsque j'avais accepté de m'engager comme apprenti médecin chez Mr Howard, plutôt que de partir en mer. Or, Mr Morgan, à ce qu'il semble, avait eu dès le début l'intention de faire de moi son associé, si je me montrais à la hauteur de ses espérances; et comme il avait reçu à mon sujet un rapport tout à fait favorable d'un de ses vieux amis qui exerçait la médecine au Guy's Hospital, il m'écrivait pour me faire la proposition que voici: si j'acceptais de travailler à ses côtés, je recevrais un tiers des revenus de sa pratique pendant cinq ans, puis la moitié et, pour finir, je lui succéderais entièrement. Ce n'était pas une offre négligeable pour le jeune homme sans le sou que j'étais, car Mr Morgan avait une fort belle clientèle de province et, bien que je ne le connusse pas en personne, je m'étais fait de lui une idée assez précise: celle d'un vieux garçon honorable, charitable, tatillon, qui se mêlait de tout.
L'Angleterre rurale, fin des années 1820. Molly Gibson vit à la campagne avec son père, un médecin qui l'a élevée seul. Dans ce coin perdu des Midlands, les aristocrates locaux règnent en maîtres absolus depuis l'imposant château de Cumnor Towers. L'existence de Molly est bouleversée lorsque son père lui annonce son remariage. La jeune fille se lie d'amitié avec Cynthia, sa demi-soeur, mais les rivalités ne tarderont pas à apparaître, surtout lorsque l'amour secret de Molly, le beau Roger Hamley, demandera la main de Cynthia.
Ce petit écrit entend rassembler, pour ainsi dire de manière dogmatique, les thèses de la psychanalyse sous la forme la plus ramassée et dans la version la plus définitive. Bien entendu, sa visée n'est pas d'exiger la croyance ni de susciter la conviction. Les assertions de la psychanalyse reposent sur un nombre incalculable d'observations et d'expériences, et seul celui qui répète ces observations sur lui-même et sur d'autres est engagé sur la voie menant à un jugement personnel.
L'anarchisme, au moins tel que je le comprends, est une tendance de la pensée et de l'action humaines qui cherche à identifier les structures d'autorité et de domination, à les appeler à se justifier, et dès qu'elles s'en montrent incapables, à travailler à les surmonter. Loin d'avoir "échoué", il se porte très bien. Il est à la source de beaucoup de progrès - très réels - des siècles passés, y compris depuis les années 1960-1970. Des formes d'oppression et d'injustice qui étaient à peine reconnues, et encore moins combattues, dans un passé récent, ne sont plus considérées aujourd'hui comme tolérables. C'est une réussite, pas un échec. N. C.
Quand Paul Celan (1920-1970) s'établit à Paris à l'été 1948 ses poèmes ne sont connus que d'une poignée de gens ; à sa mort, en avril 1970, son nom est associé à l'une des oeuvres poétiques les plus importantes de la littérature allemande. Pourtant, aborder cette oeuvre, a fortiori pour un lecteur francophone, n'a rien d'évident : si les poèmes relèvent bien d'une écriture qui réclame pour elle une "obscurité congénitale" la critique a aussi pu contribuer à en obscurcir le sens. Il faut donc sans cesse reprendre le travail de lecture d'après les coordonnées que Celan a fixées, en partant de ce qu'il appelle "l'accent aigu de l'actualité", inséparable de "l'accent grave de l'histoire" et de "l'accent circonflexe de l'éternité". Appuyé sur de nombreux documents inédits (lettres, traductions et notes privées) qui éclairent sa vie et ses choix poétiques, ce volume donne accès à un "autre" Celan qui se situe tant dans une tradition dont il discute la pertinence que dans une époque qu'il guette avec une acuité implacable, attrapant dans son écriture les mots, les textes et les personnes de son temps. Juif, Celan a ancré son écriture dans l'événement de l'extermination des siens pour en faire une arme critique et analytique, esthétique aussi. Grâce aux contributions de spécialistes de l'oeuvre, cette entreprise est placée dans un réseau de discussions critiques qui l'éclairent depuis des positions multiples : linguistique, traductologique, philosophique et biographique mais aussi historique et poétique, etc.
Madame la vicomtesse de Beauséant était blonde, blanche comme une blonde, et avait les yeux bruns. Elle présentait noblement son front, un front d'ange déchu qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point de pardon. Ses cheveux, abondants et tressés en hauteur au-dessus de deux bandeaux, qui décrivaient sur ce front de larges courbes, ajoutaient encore à la majesté de sa tête. L'imagination retrouvait, dans les spirales de cette chevelure dorée, la couronne ducale de Bourgogne ; et, dans les yeux brillants de cette grande dame, tout le courage de sa maison ; le courage d'une femme forte seulement pour repousser le mépris ou l'audace, mais pleine de tendresse pour les sentiments doux." Honoré de Balzac.
1803, Caroline du Sud. Fille d'une riche famille de Charleston, Sarah Grimké aspire dès le plus jeune âge à accomplir de grandes choses. Lorsque, pour ses onze ans, sa mère lui offre la petite Handful comme esclave personnelle, Sarah se dresse contre ce système inhumain. Entre les fillettes naît alors une véritable amitié, qui grandit au fil des années. Guidée par ses idéaux mais surtout par son affection pour Handful, Sarah n'abandonnera jamais l'espoir d'affranchir son amie. Superbe ode à la liberté et au courage, L'Invention des ailes dépeint les destins entrecroisés de deux personnages inoubliables, à la force de caractère incroyable, unis par le même profond désir d'indépendance.
Après de premiers échanges d'une cordialité toute bourgeoise, deux voisines en viennent à se livrer une véritable guerre (chantage, insultes, incitation au divorce?) pour une histoire de lambris que l'une veut repeindre dans le hall de l'immeuble et l'autre pas. L'une d'elles finira par disparaître dans de mystérieuses conditions. Une nouvelle recrue d'un club de lecture est reçue par sa présidente qui lui en présente les membres, une à une. A mesure qu'elle raconte leurs goûts littéraires (gore, romance coquine) ainsi que leurs histoires intimes (insémination de l'une, morts suspectes des maris successifs de l'autre), elle distille son venin... Voici quelques exemples tirés de ces douze nouvelles empreintes d'un humour féroce. Des portraits cruels de femmes toutes plus névrosées les unes que les autres, qui sont aussi les révélateurs d'une société américaine aisée, qui tient à tout prix à se montrer sous son masque de perfection. Helen Ellis fait éclater les apparences et décrit la solitude de ces femmes au foyer, mais aussi le pouvoir qu'elles ont sur leur petit royaume ? leur appartement, leur club de lecture, leur immeuble, leur mari ?, allant parfois jusqu'à la pulsion criminelle? Une satire de notre époque qui contraint au bonheur et à sa représentation en toute circonstance.
Le passé n'est jamais mort. Il n'est même pas passé." (William Faulkner)Voici trente ans que Billie James n'a pas remis les pieds dans le Mississippi. Un sacré tempérament, quelques dollars en poche et son chien Rufus au bout de sa laisse, elle débarque à Greendale et s'installe dans une bicoque décrépite où vécut autrefois son père. Ce dernier, poète noir de renom, est mort de manière accidentelle alors que Billie n'avait que quatre ans. La petite fille était présente au moment du drame, mais n'en a conservé aucun souvenir.Alors que les voisins font preuve d'un comportement étrange, que des rumeurs circulent, laissant soupçonner une tout autre vérité quant à la mort du père de Billie, celle-ci mène son enquête, aidée par son oncle et un drôle d'olibrius universitaire. Ensemble, ils vont exhumer de lourds secrets, dévoilant peu à peu l'histoire de ses origines mais aussi, en toile de fond, celle d'un pays marqué par les blessures toujours à vif de la ségrégation.Campé dans le décor à la fois somptueux et inquiétant du Sud profond, le premier roman de Chanelle Benz fourbit les armes du polar pour nous raconter ce qu'a été - et ce qu'est encore - l'Amérique tourmentée par les spectres les plus sombres de son Histoire.Traduit de l'anglais par David FauquembergChanelle Benz, britannique et antiguaise d'origine, vit et enseigne aujourd'hui à Memphis, dans le Tennessee. Elle est diplômée de l'université de Syracuse, où elle a eu pour mentor l'écrivain George Saunders, qui a salué en elle " une nouvelle voix sidérante de la fiction américaine ", et a également étudié l'art dramatique à l'université de Boston. Après un virtuose premier recueil de nouvelles, Dans la grande violence de la joie (Seuil, 2018), elle signe avec Rien dans la nuit que des fantômes son premier roman.
Avant de s'engager dans l'armée iranienne pour combattre l'ennemi irakien, Amir Yamini était un playboy, qui passait le plus clair de son temps à séduire les femmes et exaspérer sa très pieuse famille. Cinq ans plus tard, sa mère et sa soeur le retrouvent, amputé de son bras gauche, dans un hôpital psychiatrique pour soldats traumatisés. Quasi amnésique, Amir est hanté par la vision d'une mystérieuse femme sans visage, au front orné d'un croissant de lune. De retour à Téhéran, le fils prodigue est tour à tour salué comme un martyr de la Révolution islamique et confiné dans sa chambre comme un fou dangereux. Avec la complicité de sa soeur, il s'évade en escaladant le mur de leur jardin et repart sur le champ de bataille à la recherche de celle qu'il surnomme « Front de lune », accompagné dans ce périple au fil de la mémoire par deux scribes perchés sur ses épaules - l'ange de la vertu et l'ange du péché - qui consignent depuis toujours son histoire. Avec cette épopée amoureuse, guerrière et poétique d'une inventivité exubérante, porteuse d'un regard subtil sur la société iranienne contemporaine et empreinte d'une sensualité tout droit héritée de la grande tradition des contes persans, le grand romancier iranien Shahriar Mandanipour signe une oeuvre forte, envoûtante et pleine d'humanité.