Celle qui se dissimule, dans ce récit, sous le nom de Nadia, tombe amoureuse d'un jeune homme turbulent, chapardeur et coureur. Elle l'épouse, mais, entre-temps, Ahmed est devenu un islamiste radical, membre puis bientôt " émir " local du GIA, l'organisation responsable des massacres qui ensanglantent l'Algérie. Ce qu'elle raconte, après que son mari a été tué dans un accrochage avec l'armée, c'est sa vie de " mère des croyants ", en réalité cantinière et bonne à tout faire d'une bande terroriste, fuyant bientôt de planque en planque. C'est aussi la vie au jour le jour d'un village des environs d'Alger, dont la population, d'abord favorable aux " barbus ", finit par se retourner contre eux, excédée par leur sauvagerie. C'est l'imprévisible transformation d'un petit voyou en tueur fanatique. C'est, enfin, le jeu de cache-cache tragique et marqué en même temps, de part et d'autre, par un amateurisme assez stupéfiant, auquel se livrent forces gouvernementales et islamiste. A la mort de son mari, Nadia, à la fois complice et victime, hésitera entre tristesse et soulagement : " Heureuse d'être sortie du cauchemar dans lequel je vivais, j'aurais pour autant souhaité que ma vie d'épouse ne se termine pas de cette manière. Que le père de mon fils, avec qui je n'avais vécu que trois mois, et que j'avais aimé passionnément, ne finisse pas jeté, corps sans tête, dans un ravin de la Mitidja. "
Le 29 décembre 1956, l'Algérie française portait en terre l'un de ses leaders, Amédée Froger, tué la veille, alors qu'il sortait de son domicile. La nouvelle de l'assassinat a fait grand bruit, en Algérie, mais aussi à Paris, en raison de la personnalité de la victime, haute figure locale de la défense de la cause française. Ses obsèques à Alger ont rassemblé une foule nombreuse. Elles ont surtout été l'occasion de ratonnades qui ont marqué les observateurs. S'appuyant sur de nombreuses sources, dont des archives policières et judiciaires inédites, Sylvie Thénault retrace ces événements et propose à travers eux une généalogie des violences exercées par les Français sur les Algériens dans le contexte de la colonisation. Trop souvent résumées à des actions ponctuelles et paroxystiques, ou associées aux seules exactions de l'OAS à la toute fin de la guerre, ces violences - non pas celles des autorités et de leurs représentants mais bien celles de la minorité française, née là-bas - s'inscrivent dans une histoire longue. Elles se nourrissent d'un rapport de domination brutal, empruntant à toutes les formes d'oppressions possibles (économiques, sociales, politiques, juridiques, culturelles) et s'ancrent dans un espace urbain où les différences et les inégalités se lisaient à la moindre échelle, celle du quartier, voire de la rue ou de l'immeuble. Faisant des événements ayant entouré la mort et l'enterrement d'Amédée Froger le chaînon manquant de cette longue histoire, Sylvie Thénault propose ici une histoire spatiale et sociale de la guerre à Alger, en plaçant au coeur de l'interrogation ce que les ratonnades doivent aux rapports entre les populations en présence.
XVIIe siècle. Aux Antilles. C'est la nuit sur une plantation où se déroule une veillée mortuaire. Un vieux-nègre esclave entre dans le cercle des flambeaux. Dès ses premiers mots, il se métamorphose en " maître-de-la-Parole ". Comment ce vieil homme a-t-il pu s'ériger en père fondateur de la littérature des Amériques ? Quels sont les secrets de cet improbable résistant à l'esclavage et à la colonisation ? D'où lui vient cette assignation à ne conter que la nuit, sous peine d'être transformé en panier ? Et pourquoi un panier ? Partant de l'extraordinaire émergence du conteur créole, Patrick Chamoiseau interroge son propre travail d'écrivain, sa mémoire intime et les mystères de la création. Quels sont les grands enjeux de la littérature contemporaine ? En quoi rejoignent-ils ceux de ce vieux maître-de-la-Parole ? ... " Chaque création est une avancée de la réflexion, de la connaissance, du rapport désirant avec cet horizon sans horizon qu'est la Beauté. " Patrick Chamoiseau, né en 1953, a élargi la portée de la littérature antillaise à un niveau mondial. Prix Goncourt pour Texaco (Gallimard, 1992), il est l'auteur d'une oeuvre narrative et théorique majeure où se mêlent imaginaire foisonnant et conscience politique. Sa voix est aujourd'hui l'une des plus influentes de la Caraïbe. Au Seuil ont récemment paru La Matière de l'absence (2016), Frères migrants (2017), Contes des sages créoles (2018) et, en Points Thriller, J'ai toujours aimé la nuit (2018).
Disjoindre le sexe et le genre est un geste éminemment moderne, théoriser cette dissociation l'est plus encore.Ce livre est d'une certaine manière l'histoire de ce geste. Il nous mène des grandes entreprises déconstructrices de la Modernité des années 1960-1980 jusqu'au triomphe contemporain de la théorie du genre : de Sartre, Lacan, Deleuze, Barthes, Derrida ou Foucault jusqu'à Judith Butler.Pourtant, parce qu'il s'agit d'un objet aussi fuyant que précieux, le sexe des Modernes est aussi un révélateur. Loin d'être tout à fait commun aux deux espaces intellectuels que sont l'Europe et les États-Unis, il est peut-être témoin de leurs divisions : disputes, équivoques, héritages détournés, et guerres silencieuses ou avouées...Il s'agit ici non seulement d'éclairer des doctrines récentes que la confusion des temps travaille à obscurcir, mais d'explorer ce qui s'est déplacé au tournant des XXe et XXIe siècles entre le continent européen et le continent américain. Transmission ou au contraire fracture ...Car le moment est venu d'interroger le partage du sexe et du genre sous l'angle de son histoire puisque cette histoire est la nôtre, et sans doute plus que jamais.E.M.
Excédés par le présumé laxisme des tribunaux, les justiciers autoproclamés s'évertuent à punir par eux-mêmes les fauteurs de trouble. Violant la loi pour maintenir l'ordre, ils s'improvisent détectives, juges et bourreaux. Adeptes du lynchage et autres châtiments spectaculaires, ils trouvent un nouveau public sur les réseaux sociaux. Des groupes d'autodéfense du Far West aux chasseurs de pédophiles en Russie contemporaine, les justiciers hors-la-loi sont typiquement des hommes blancs, réactionnaires et xénophobes. Toutefois, mouvements révolutionnaires et défenseurs des dominés ne s'interdisent pas de manier, à leur tour, le fouet et le feu. L'auto-justice compte en outre de fervents zélateurs dans les services répressifs. Et quand policiers et paramilitaires s'affranchissent du cadre légal pour nettoyer la société, ils précipitent l'avènement de l'Etat justicier. Cet essai comparatif s'aventure dans les eaux troubles de la justice sommaire. Au terme d'un périple dans le monde perturbant des redresseurs de torts, une question s'impose : la France est-elle immunisée contre cette fièvre punitive ...
L'histoire de la nouvelle indépendance de l'Algérie s'écrit sous nos yeux, depuis ce 22 février 2019 où des foules de femmes et d'hommes ont exigé dans tout le pays de reprendre en main leur destin. Cette contestation populaire continue depuis de se mobiliser chaque vendredi, après avoir obtenu la démission du président Bouteflika, en poste depuis vingt ans, et le report d'une élection vidée de sens. Car elle aspire, au-delà de la sanction de tel ou tel dirigeant, à la refonte sur des bases enfin démocratiques du système en place depuis la fin, en 1962, de la domination française. Cet essai, où la réflexion historique se nourrit de l'expérience de terrain, replace les événements en cours en Algérie dans la longue durée de son mouvement national. Il offre, pour la première fois, un cadre d'interprétation à une actualité foisonnante, s'interrogeant sur la portée stratégique de la non violence, sur la place réelle des jeunes ou des femmes dans cette protestation, sur le poids d'une économie de rente, mais aussi sur le rôle central des supporters de football ou les tactiques des groupes islamistes. Il montre comment la hiérarchie militaire, jusqu'alors protégée dans son arbitraire par un pouvoir civil de façade, est contrainte de gérer ouvertement cette crise, avec une brutalité de plus en plus affichée. Un livre indispensable pour comprendre la vague de fond qui traverse l'Algérie et qui aura des retombées durables dans ce pays et bien au-delà.
Durant plus de 130 ans de présence française, de 1830 à 1962, colons et Algériens se sont côtoyés, croisés, affrontés, haïs, aimés... Durant plus de 130 ans, ils ont vécu sur la même terre et été les acteurs volontaires ou désignés de la domination coloniale. Draria, aujourd'hui faubourg d'Alger, a été l'une des premières implantations françaises. En une dizaine d'années à peine, ce hameau agricole s'est peuplé de familles de paysans et d'artisans venus de France ou d'Europe. Les nouveaux arrivants ont pris possession des lieux et établi les règles d'une coexistence qui s'est achevée avec la guerre d'indépendance de l'Algérie. Colette Zytnicki se penche sur un siècle de vies partagées dans le village de Draria. Elle suit, génération après génération, l'histoire quotidienne des familles de colons et d'" indigènes ". Elle révèle les bouleversements les plus profonds et les histoires banales ou hors du commun qui dessinent les contours de la vie d'un village à l'heure coloniale.
Egalement dans ce numéro : Algérie-Tunisie : pour un Maghreb unifié, Le mouvement des chômeurs dans le sud algérien, Maroc : Abdessalam Yassine, portrait d'un dissident
Extrait CE JOUR-LÀ S'il faut en croire Nietzsche, les grands événements viennent à nous sur des pattes de colombes. Grand «événement» s'il en fut, le cessez-le-feu proclamé en Algérie le 19 mars 1962 à midi par le commandant en chef français, acte de décès de l'«empire» français, n'advint pas sur le mode prévu par le philosophe du Gai Savoir. Mais l'écho donné à cette opération majeure ne fut peut-être pas à la mesure de sa gravité. Le général Ailleret ne mettait pas «seulement» fin - sous réserve de la sanction d'un référendum dont l'issue ne faisait guère de doute - à sept ans et demi d'une guerre cruelle et longtemps inavouée; coupant court à plus de quatre siècles d'une histoire qualifiée souvent de «coloniale», parfois d'«impériale», il procédait à l'amputation de près des deux tiers du territoire où s'exerçait, de Dunkerque jusqu'au coeur de l'Afrique, et sous des formes diverses, la souveraineté nationale. Une telle opération ne pouvait évidemment être conduite dans un silence reflétant le consentement général. Compte tenu des souffrances infligées à beaucoup, épargnées à d'autres, elle aurait pu néanmoins revêtir une sorte de grandeur, celle qui sied au sacrifice. Tel ne fut pas le cas. On ne manquera pas d'évoquer, avec toutes les réserves qu'imposait la situation, le «soulagement» qu'apporta dans de larges secteurs de l'opinion, au sud comme au nord de la Méditerranée, l'annonce qui en fut faite par le général de Gaulle dès la veille, dans la soirée du 18 mars. Mais celui qui s'efforce de donner une idée du climat créé ce jour-là, à Paris, par cette déclaration, qui consulte la presse consacrée alors à l'événement, ne trouve que les mots de «méfiance», de «mise en garde», de «frustration» - s'agissant même de ceux qui se prononçaient depuis longtemps contre la poursuite de la guerre.