Oh, maman, maman, j'en mourrai aussi, finit par dire Virginie dans un sanglot si déchirant qu'on aurait dit que des stylets minuscules lacéraient ses poumons, oh, j'en mourrai, maman, et Marie-Angèle, qui aimait sa fille beaucoup plus fort qu'elle n'avait jamais été capable de haïr quiconque, raffermit son étreinte en détournant son regard de la socquette blanche tachée de boue et de sang et lui dit, oui, tu en mourras, je sais bien, et Virginie sanglota de gratitude et dit encore, maman, ma vie est terminée, et Marie-Angèle approuva, oui, ma chérie, ta vie est terminée, elle est terminée, et Virginie insista, je l'aimais tant, maman, je l'aimais tant, et Marie-Angèle lui dit, oui, tu l'aimais, mon coeur, et tu l'aimeras toujours, tu n'oublieras jamais, ne t'en fais pas, tu n'oublieras jamais.Personne ne souhaite entendre qu'il guérira d'un tel chagrin: la perspective de la consolation peut être intolérable et Marie-Angèle le savait bien. Elle serrait sa fille contre elle, en pinçant le nez, comme si l'épouvantable odeur de merde qui s'exhalait du cadavre par longs effluves réguliers et sucrés les avait poursuivies dans la maison, et elle savait que, dans quelques mois, Virginie aurait repris goût à la vie, même s'il était impossible de le lui dire. Oh, tu en mourras, ma chérie, chuchotait Marie-Angèle, ne t'inquiète pas. Puis elle lui donna un calmant, lui retira sa socquette avec une grimace de dégoût et la mit au lit. J'attendis dans le salon que Virginie se soit endormie, hypnotisée par la voix infatigable, la voix vibrante d'amour et de charité qui lui répétait qu'elle allait mourir. Pour toutes les choses qui ne laissent pas d'autres traces que dans notre mémoire, je ne peux jurer de rien. Pourtant, j'entends encore cette voix avec la même clarté que si elle résonnait encore près de moi.J'avais, me semble-t-il, passé une bonne partie de l'après-midi au bar, tout seul avec Hayet, qui lavait les verres en silence, et Vincent Leandri, qui ne la quittait pas des yeux. Il m'avait encore parlé de sa vie dans l'océan Indien. Il savait que j'avais voyagé et que j'étais mieux placé que quiconque au village pour comprendre ce qu'il me disait. Depuis que je le connais, il en parle de plus en plus souvent. Il saute par-dessus toute sa carrière de dirigeant nationaliste, à laquelle il a mis fin juste après l'affrontement fratricide de 1995 et dont il ne dit jamais rien, pour rejoindre ses rêves de jeunesse. "Vous voyez, Théodore, m'avait-il dit, il y avait ce zébu, avec son regard incroyablement con, qui bouffait un sac en plastique, bleu, je me rappelle. Je m'étais traîné dans un bar pour prendre un café, avec une gueule de bois pas possible. Et il y avait ce type, derrière le comptoir, le patron, un Français, on aurait dit qu'il avait cent ans. Il y avait aussi une Maoraise, accroupie à côté de lui, une gamine qu'il devait baiser, elle sifflotait en se grattant le cul. Lui, je vous dis, on aurait dit qu'il avait cent ans. Il avait les mêmes yeux cons que le zébu, des yeux jaunes. Il lui manquait des dents. Je ne vous parle pas de celles qui restaient. On aurait dit qu'il était confit dans le rhum arrangé, il sentait la cirrhose à plein nez, la mort, et je me suis dit, il a quel âge, en vrai? Quarante? et je me suis dit, c'est toi dans quinze ans, si tu restes ici, c'est toi."
Empire dérisoire que se sont constitué ceux qui l'ont toujours habité comme ceux qui sont revenus y vivre, un petit village corse se voit ébranlé par les prémices de sa chute à travers quelques personnages qui, au prix de l'aveuglement ou de la corruption de leur âme, ont tout sacrifié à la tentation du réel, et qui, assujettis aux appétits de leurs corps ou à leurs rêves de bonheur ou d'héroïsme, souffrent de vouloir croire qu'il n'est qu'un seul monde possible.
Très beau portrait d'une jeune femme reporter-photographe, rêvant de grands reportages, de vérités, et frustrée de terminer dans un petit journal corse. On y découvre ses passions, ses désillusions, son amour pour un jeune militant nationaliste pris dans la tourmente du combat indépendantiste. Belle réflexion sur l'image, la photo, la mort, la violence... Texte porté par la superbe écriture de Jérôme Ferrari !
Résumé : Depuis l'attentat contre Charlie Hebdo, nous vivons dans une ambiance détestable que la classe politique, par cynisme ou par simple bêtise, a contribué à rendre plus détestable encore en favorisant ce que Spinoza appelle les passions tristes, la jalousie, le ressentiment et, surtout, la peur. Le pouvoir de ces passions est terrifiant. On ne peut évidemment pas y faire efficacement obstacle en publiant des articles dans les journaux. Mais il est des moments, en dehors de toute considération d'efficacité, où se taire, quand on a le privilège de pouvoir s'exprimer, devient une faute.
Nicolas Mathieu ouvre pour nous une fenêtre sur le ciel avec ce roman qui n’est constitué que de déclarations d’amour. Son entrelacs de textes composent un hymne à la vie et à ses moments forts. Magnifié par les illustrations d’Aline Zalko.
Trois destinées. Trois cultures. Trois combats. Trois femmes qui se battent avec volonté, courage et fierté pour acquérir leur place dans la société malgré les discréminations et les traditions. Un premier roman fort sur trois destins liés comme les trois brins d'une tresse...
Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis l'harmonie familiale s'est disloquée en même temps que son « petit pays », le Burundi, ce bout d'Afrique centrale brutalement malmené par l'Histoire.Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de ceur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites les jours d'orage, les jacarandas en fleur... L'enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais. Un livre lumineux. Astrid de Larminat, Le Figaro. Un très beau premier roman, déchirant et incandescent, qui force l?admiration. Yann Perreau, Les Inrockuptibles. Gaby n?est pas un petit Africain, c?est un enfant du monde emporté par la fureur du destin. Notre hantise commune. Maria Malagardis, Libération. PRIX GONCOURT DES LYCÉENS / PRIX DU ROMAN FNAC / PRIX DU PREMIER ROMANNotes Biographiques : Franco-rwandais, Gaël Faye est auteur compositeur interprète. Aussi influencé par les littératures créoles que par la culture hip hop, il a sorti deux albums solo nourris d?influences musicales plurielles: Pili Pili sur un Croissant au Beurre et Rythmes et Botanique, enregistrés entre Kigali, Paris et Bujumbura. Petit pays, son premier roman, a été récompensé par le prix Goncourt des Lycéens.