Extrait Je suis assis là et je t'observe comme si tu étais un étranger. Mais je te connais. Je ne te le dirai peut-être jamais : je te connais, je te connais bien. Cela remonte à quelques années. Cela remonte à une éternité. Suffisamment pour que tu ne me remettes plus. Mais de toute façon tu ne me regardes pas, tu ne regardes jamais personne en face. Tu es l'éminent docteur venu de la lointaine Allemagne. Et moi, que suis-je donc ? Le coursier dont tu n'as pas besoin, celui qui t'importune. Mais si tu tournais les yeux vers moi, tu le saurais immédiatement. Nous avons jadis été aussi proches que deux chiens apeurés et enfermés, nous avions la même boue dans la gueule et au creux de cette nuit froide et lointaine notre peur ne faisait qu'une, nous étions un animal craintif à deux têtes. Nous avons vu la mort avancer en chair et en os sur la terre boueuse. Ses bottes sales se décollaient du sol trempé avec un bruit de succion. Elle avait la silhouette fine, une grande tête et le front haut. Elle parlait ta langue. Tu ne l'as certainement pas oubliée. Personne ne le peut. Mais peut-être, simplement, ne veux-tu la revoir à aucun prix, fut-ce en souvenir, à travers le visage d'un survivant de cette époque. Je te comprends, je te comprends bien, homme éminent que tu es. Et pourtant, les voies de Dieu sont impénétrables, tu es venu ici. Tu aurais pu aller n'importe où après la guerre. Mais non, tu es ici, devant mes yeux, et ta vue suffit à faire remonter en moi cette vieille peur qui nous enserra jadis comme un poing. Je me laissai glisser dans la pièce sur le siège en bois que le docteur avait mis à ma disposition le premier jour. Sans un mot, sans me saluer ni manifester quelque émotion que ce soit, cet homme de haute stature, à l'allure nerveuse, régla l'affaire lui-même. Il me planta simplement dans l'infirmerie, moi, le coursier, et revint peu après avec le siège. Il le posa près de la fenêtre. Quand il repassa devant moi, il se contenta de faire un signe vers l'arrière. Je le suivis du regard lorsqu'il quitta la salle. Nous n'avions pas échangé le moindre mot, et pourtant nous nous étions compris. J'avais cru que le Dr Stein était familier des moeurs locales. L'autorité naturelle avec laquelle il se déplaçait et donnait de brèves instructions en anglais, la tranquillité avec laquelle il levait les mains avant d'attendre, comme un chef d'orchestre immobilisé, qu'un membre du personnel lui ôte ses gants en caoutchouc, tout cela ne m'aurait jamais inspiré le moindre doute sur la compétence du médecin. Mais pour le reste cet homme n'entendait rien à rien. Au lieu de m'envoyer avec le morceau de papier où figurait la liste de ce dont il avait besoin, il se rendit lui-même au bazar. Je fus étonné de le voir revenir avec ces petits paquets, s'approcher prudemment de moi et me tendre ces affaires comme s'il s'agissait de cadeaux. Mais c'était seulement pour que je les garde jusqu'à ce que le docteur rentre chez lui, en début de soirée. Ce n'était pas juste. C'était offensant. Je lui en voulais. Après tout, cet homme était un étranger ici. Il ne pouvait pas savoir que n'importe quel étranger, surtout aussi éminent que lui, avait droit à ce que quelqu'un lui fasse ses courses, lui apporte ou lui emporte son courrier, ou le guide chez les gens auxquels il voulait rendre visite. Il aurait pu l'apprendre si seulement il avait posé la question. Mais dans ce cas, me dis-je en dodelinant du chef, il en aurait peut-être aussi appris plus que ce qu'il souhaitait savoir. Il m'aurait reconnu et tout ce que nous avions vu aurait surgi à cet instant même et aurait empli l'espace entre nous deux.
Né dans le Kurdistan irakien, Kerim ne connaît que la guerre, le pouvoir répressif des puissants, laviolence: son père est tué sous ses yeux. Kerim, encore adolescent, le remplace au sein de lafamille et de la petite entreprise familiale, une auberge, il prend sa place aux fourneaux. Jusqu'aujour où, allant rendre visite à ses grands-parents dont la famille est sans nouvelles, il est capturépar ceux qui se nomment « les combattants de Dieu »: enrôlé de force dans leurs rangs, il les suitdans leurs exactions jusqu?à ce qu'il arrive, au prix d'un crime, à se libérer de leur violence et àleur échapper. De retour dans sa famille, Kerim n'a qu'une idée: quitter l'Irak le plus vite possible et gagner clandestinement l'Europe, et plus précisément l'Allemagne. Kerim survit à une traverséeclandestine épouvantable et débarque chez l'un de ses oncles à Berlin où il souhaite commencerune vie nouvelle. Là, ce sont d'autres problèmes qui commencent: son passé le rattrape, il lui colleà la peau, l'intégration dans le quotidien européen ne ressemble pas à ce qu'il avait imaginé, mêmes'il trouve sur sa route amour et bienveillance. L?échec est programmé.
Résumé : Sur la zone frontalière kurde du nord de l'Irak, un homme avance en rampant, ployé sous un sac rempli de cigarettes, d'alcool et d'ordinateurs, des objets devenus introuvables dans son pays, l'Irak, ravagé par la guerre, l'embargo et la dictature. Le passeur a dans sa poche une carte, mais surtout l'expérience et la peur ont gravé dans sa mémoire la géographie des sentiers qui se cachent au milieu des mines invisibles. Aux dangers du terrain s'ajoute la crainte des brigands et de l'armée. Sans rhétorique, sans effets littéraires, Sherko Fatah se limite à une description minutieuse de faits terribles et pourtant ordinaires sur une terre à la beauté sévère et nue. Il raconte simplement l'histoire d'un homme à la recherche de son fils adolescent parti dans la clandestinité avec un groupe d'extrémistes islamistes. Sa visite littéraire du no man's land des victimes de la guerre et de la dictature nous ouvre des perspectives ignorées sur l'actualité d'un pays largement inconnu et nous révèle un auteur puissant et subtil.
Le roman s'ouvre sur la mort d'un cygne un soir de Noël dans une ville : métaphore de la violence, qui est le thème récurrent du roman qui raconte le voyage d'un jeune Allemand qui se rend en voiture dans le nord de l'Irak en compagnie d'un ami irakien dans les années 90. Ce jeune homme a peu de temps auparavant fait la connaissance de réfugiés irakiens illégalement venus en Allemagne et qui squattent un appartement berlinois. Parmi eux, une jeune femme dont il est tombé amoureux, mais qui le repousse, et un vieil homme, Onkelchen, qui a perdu l'usage de la parole. C'est pour essayer de comprendre que Michael entreprend ce voyage, mais il se retrouve immergé dans un contexte culturel et social dont il n'a pas les clés et qui lui reste obstinément fermé et hostile. Il est confronté à des situations d'une violence extrême et fait l'expérience douloureuse de sa propre incapacité à comprendre ce qui n'appartient pas à sa propre culture.Sherko Fatah écrit, comme dans En zone frontalière, sans artifice, sans aucune sentimentalité, dans une langue âpre, dense et concrète.
Résumé : Deux otages dans le désert irakien. Ballottés d'un lieu à un autre, d'un groupe crapuleux à une bande de fanatiques, transportés dans des camionnettes brûlantes, le visage couvert d'une cagoule, jetés dans des réduits, des caves, cachés ou exhibés, menacés, molestés, ils ne savent pas où ils sont ni avec qui. La poussière est asphyxiante, la peur aussi, l'attente les consume lentement. Dans ce huis clos étouffant, deux hommes se jaugent, s'affrontent : Osama, l'interprète, ex-pilleur de tombes, aux prises avec un épisode peu glorieux de son passé, et Albert, l'archéologue allemand venu ?faire le bien? mais incapable d'échapper à ce qu'il est. Sherko Fatah explore avec son talent d'écrivain confirmé ces déserts troubles, si lointains qu'ils nous semblent irréels, où l'enlèvement est un marché florissant. Il s'interroge sur la possibilité d'un dialogue entre deux hommes qui partagent le même destin, mais n'ont pas le même monde, et sonde les gouffres qui, malgré tout, subsistent entre eux. Un thriller littéraire au plus brûlant de l'actualité.
Trieste, nid d'espions ? Après la guerre, le rideau de fer coupe l'Europe en deux et les frontières deviennent des zones périlleuses et mystérieuses, en particulier celle qui sépare l'Italie de la Yougoslavie tout près de Trieste, sur la mer Adriatique. Dans le décor rare et fascinant de cette cité à la croisée de trois mondes, le journaliste Ettore Salassi, héros complexe et inoubliable rongé par la culpabilité, se trouve compromis dans la recherche d'informations secrètes pour un énigmatique service de renseignement. Sans le vouloir, Salassi se retrouve au milieu d'une affaire qui mêle une tentative de coup d'Etat et la disparition d'un jeune militaire. Entre le brouillard et les ombres de la guerre froide, ce grand roman noir historique, mêlant thriller politique et récit d'espionnage, nostalgie et suspense, nous rappelle que la frontière la plus dangereuse n'est pas celle entre les pays, mais celle entre vérité et mensonge.
Un contrôle fiscal, un appartement fouillé dans ses moindres recoins, des lettres et documents personnels, accumulés depuis des décennies, épluchés : voilà qui réveille chez la narratrice colère et désir impérieux de revisiter sa propre existence, les histoires des vivants et les histoires des morts — des morts, surtout. Pour la première fois, celle qui se désigne comme "la dernière des Jelinek " assène au lecteur des éléments de sa biographie relatifs à sa famille juive exilée, déportée ou assassinée sous le nazisme. Parallèlement, elle mène une enquête implacable sur les flux mondiaux de capitaux, le profit que les Etats tirent encore aujourd'hui des biens juifs spoliés. Elle dresse un réquisitoire sévère contre les sociétés autrichienne et allemande, l'hypocrisie, le passé criminel non assumé, l'antisémitisme latent. Et, plus que jamais, contre le culte omniprésent de l'argent, qui favorise tous les stratagèmes de blanchiment, d'évasion fiscale et de fraude généralisée. Le récit, véritable tour de force d'écriture, maniant humour noir ravageur, jaillissement d'images et d'invectives, associations et jeux de mots virtuoses, renoue avec les oeuvres les plus virulentes de l'autrice.
Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère. Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire. Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme lm hymne aux paradis perdus.