Il arrive qu'une existence puisse ressembler à une interminable partie d'échecs racontée par un idiot qui en cherche le sens. Pièce après pièce, le plateau se vide avant de laisser l'un des rois à son triste sort et lé joueur sans illusion. Dérisoires tragédies qu'on évacue d'un geste négligent mais qui deviennent parfois des histoires saisissantes. C'est sans doute parce que Janis Ezerins, mort jeune, pratiquait la langue d'à peine quelques centaines de milliers de locuteurs qu'il n'a pas droit aujourd'hui à la reconnaissance que mériterait son génie. Il suffit pourtant de découvrir ses nouvelles où le destin vient frapper à la porte de créatures perdues sur le grand échiquier pour se convaincre qu'il possédait un don, celui de narrer les fameuses petites ironies qui dévastent les vies trop tranquilles de ses créatures. Ce recueil tente de réparer cette injustice tout en offrant au lecteur, ce joueur de tous les possibles, de sublimes moments de doute.
En vingt mille pages, j'ai bien dû écrire quelquefois des choses qui méritaient d'être écrites et qui ne l'auraient jamais été si je m'étais contenté de remplir les cases très concertées de romans ou de pièces. A choisir, sans doute aurais-je préféré aligner les ouvrages de bibliothèques, romans, nouvelles, récits, tout cela construit, formé, délibéré. Mais je cherchais quelque chose comme un moyen de saisir le monde et les sentiments que ce monde immédiatement perceptible pouvait produire, minute après minute ou quasi". Vingt-cinq ans, de nos jours, c'est presque une éternité. Grâce à la découverte des cahiers inédits de Franz Bartett qui, depuis des décennies, confie à son clavier matinal le récit de son quotidien et ses réflexions sur son patient labeur d'écrivain, une époque semble renaître : ce début de millénaire banal et magnifique, ridicule et touchant, morceau de temps sauvé de l'oubli. La première année d'un siècle qui ne renonce pas depuis à en ajouter une de plus chaque premier janvier, vit surgir la télé-réalité et mourir Charles Trenet. De quoi inspirer Franz Bartett qui observe avec drôlerie, agacement ou colère ses contemporains capiteux.
Charles Stuart n'a de royal que le nom : il semble terne, efflanqué et timide, voire invisible. C'est dire s'il est surprenant de le retrouver devant un tribunal, jugé pour une claque étourdissante dont il va avec difficulté avouer la genèse. Figure de l'exaspéré qui se réveille de manière un rien brutale et se révèle à sa grande stupeur, il prend une place pour le moins décalée au milieu des anti-héros chers à Fitzgerald qui signe ici une love story inattendue, avec des pages parmi ses plus drôles et ses plus... frappantes.
Théophrase Longuet, quadragénaire encore vert, décide de se retirer des affaires. Ce petit bourgeois convenable veut se consacrer à la culture, trop longtemps délaissée, et entreprend de visiter les monuments de Paris. Mal lui en prend ! Lors de sa visite de la prison de la Conciergerie, on l'entend qui s'exprime de façon fort rugueuse et avec une autre voix que la sienne : une âme errant l'aurait-elle choisi pour se manifester ? Passé l'effroi des premiers jours, tout laisse à penser que son vocabulaire, ses expressions, ses souvenirs sont ceux du terrible Cartouche, le bandit de La Régence, et que celui-ci s'est réincarné dans ce père tranquille qui ne se maîtrise plus et va entraîner son entourage dans des aventures toutes plus folles les unes que les autres.
Si Ambrose Bierce continue à nous impressionner, cent ans après sa mystérieuse et romanesque disparition, c'est sans doute que son art de raconter a gardé cette stupéfiante puissance d'évocation qui est le lot des plus grands. Il ricane beaucoup, il rugit et effraie volontiers, il bouscule son lecteur à coup d'images dont on peine à se défaire, et il le fait avec une verve colorée et un style, aiguisé comme une lame, qu'on ne retrouve que chez lui. Ses récits sensationnels nous conduisent sur un chemin escarpé entre farce et terreur, humour et horreur, dérision et épouvante, et semblent à chaque fois nous mener au bord d'un précipice qu'il nous laisse contempler, pris d'un délicieux vertige. Ce classique de l'acidité attendait depuis trop longtemps une édition à même de rappeler sa place au panthéon des grands écrivains, dans la pénombre inquiète que suscite son impitoyable génie.