Il arrive qu'une existence puisse ressembler à une interminable partie d'échecs racontée par un idiot qui en cherche le sens. Pièce après pièce, le plateau se vide avant de laisser l'un des rois à son triste sort et lé joueur sans illusion. Dérisoires tragédies qu'on évacue d'un geste négligent mais qui deviennent parfois des histoires saisissantes. C'est sans doute parce que Janis Ezerins, mort jeune, pratiquait la langue d'à peine quelques centaines de milliers de locuteurs qu'il n'a pas droit aujourd'hui à la reconnaissance que mériterait son génie. Il suffit pourtant de découvrir ses nouvelles où le destin vient frapper à la porte de créatures perdues sur le grand échiquier pour se convaincre qu'il possédait un don, celui de narrer les fameuses petites ironies qui dévastent les vies trop tranquilles de ses créatures. Ce recueil tente de réparer cette injustice tout en offrant au lecteur, ce joueur de tous les possibles, de sublimes moments de doute.
Alors, ma chérie ? Voilà que, soudain, ton mari est devenu un animal féroce que tu ne dois plus approcher sous peine qu'il plante ses dents ou ses griffes dans ta chair, voilà, ma chérie, que je n'ai plus le droit de t'appeler ainsi - oh mais je le fais tout de même, en mon for intérieur : ma chérie ma chérie ma chérie, et personne ne pourra jamais m'en empêcher, ma chérie. J'ai encore cette liberté, non ? " C'est un homme qui parle, il dit sa colère et tente de se faire justice, en toute sincérité. Sa femme l'a quitté, l'a fui, il ne comprend pas les raisons de ce qu'il voit comme une désertion après des décennies de vie commune qui lui étaient toujours apparues comme réussies, voire exemplaires. Elle essaie de lui répondre.
Livre de la méchanceté et de la solitude des hommes, autant que de leur démence, chronique de la vie insulaire, roman de l'amour fou d'un être pour sa terre natale et pour un Dieu insensible, ce roman drôle et furieux met en scène Cruachan Campbell, Ecossais velléitaire, magnifique et misérable qui refuse d'abandonner son île perdue, tellement ingrate que les autorités veulent la vider de ses habitants. Il flotte sur son rêve et son entêtement, affamé mais habité par un songe qui sent le feu de tourbe et le myrte des marais. Il y élève une improbable maison, une espèce de prière en brique et en mortier, un mélange de masure, de château, de cathédrale, en vieilles planches et vilaines briques, en n'importe quoi. Il attend, animé d'une foi primitive, autant le retour de son fils enfui que des jours meilleurs qui n'arrivent jamais. Et sa douce folie nous inquiète et nous subjugue, comme elle le fit avec Alexandre Vialatte qui défendit ce livre avec ferveur.
L'injonction que propose le titre de ce livre ne doit en rien constituer un frein à sa lecture. Ce serait courir le risque de passer à côté de l'un des textes les plus réjouissants de notre littérature signé par un membre éminent de l'Oulipo. Toi qui lis ces lignes, ne t'attends pas à y découvrir les ressorts de ce fabuleux "voyage autour de sa chambre" que raconte ici un lecteur boulimique. On ne te dira rien de son intrépidité au moment où il se confronte à un méchant bouquin qui lui enjoint de ne pas le découvrir. Rien non plus de ses espoirs, de ses échecs, de ses succès dans ce combat solitaire. A peine le prénom de la belle et mystérieuse Sophie te sera-t-il discrètement soufflé, afin que tu devines qu'il est bien entendu question, dans ces pages tendres et inquiètes, d'amour. Oui, d'amour. Alors, maintenant que tu as parcouru presque en entier ce court texte imaginé pour te séduire, auras-tu le coeur de te dérober ? Ne rejette donc pas ce livre avant d'en avoir démêlé le noeud, et d'aller retrouver le trottoir...
Charles Stuart n'a de royal que le nom : il semble terne, efflanqué et timide, voire invisible. C'est dire s'il est surprenant de le retrouver devant un tribunal, jugé pour une claque étourdissante dont il va avec difficulté avouer la genèse. Figure de l'exaspéré qui se réveille de manière un rien brutale et se révèle à sa grande stupeur, il prend une place pour le moins décalée au milieu des anti-héros chers à Fitzgerald qui signe ici une love story inattendue, avec des pages parmi ses plus drôles et ses plus... frappantes.