Repérer les traits constitutifs de ce qui, de manière d'ailleurs assez tardive, s'est appelé "École de Francfort", présente une certaine difficulté. Sans doute trouve-t-on quelque unité dans le mouvement théorique allemand auquel ont appartenu des figures importantes de la pensée du XXe et du début du XXIe siècles comme Horkheimer, Benjamin, Adorno, Marcuse, Habermas ou Honneth. Ils partagent, par exemple, quelques références communes comme Hegel, Marx et Weber ou encore Lukacs; et quelques thèmes communs comme la critique de la modernité capitaliste sous l'angle de la réification. Mais la variété de leurs productions théoriques majeures, de leurs polarités respectives et de leurs styles semble interdire de parler d'une École. Quoi de commun en effet entre les fulgurances énigmatiques de Benjamin évoquant la figure baudelairienne du flâneur et la rude élaboration théorique par Habermas d'une théorie de l'agir communicationnel? Entre l'exigeante théorie de l'art d'avant-garde d'Adorno et celle du besoin de reconnaissance de Honneth, tournée vers la vulnérabilité? Entre les aphorismes pessimistes du jeune et du vieux Horkheimer, et la philosophie explosive du désir de Marcuse? Et où placer des figures importantes comme Neumann, Fromm ou Wellmer? À cette variété s'ajoute la discontinuité des générations et des expériences historiques, et celle des références intellectuelles. Ainsi, entre le pessimisme radical d'Adorno et de Horkheimer d'un côté, liés par l'expérience du nazisme, du stalinisme et de l'exil, et ancrés dans une culture philosophique et intellectuelle allemande, et Habermas et Honneth de l'autre, davantage réconciliés avec des institutions démocratiques consolidées par l'après guerre, et se référant notamment à la psychanalyse anglo-saxonne, au pragmatisme, aux théories américaines de la justice ou au structuralisme français, il n'y aurait pas plus de points communs qu'avec n'importe quel représentant d'une philosophie sociale ambitieuse et critique, à Francfort ou ailleurs. Aussi c'est précisément parce que seuls quelques références communes et quelques thèmes identiques paraissent les unir que se multiplieront deux types de réception. Soit les lectures trop lointaines, qui se contentent de placer toutes ces figures dans une postérité marxiste, celle par exemple du "marxisme occidental", et pour qui l'appartenance à l'École de Francfort ne joue alors presque plus aucun rôle intellectuel distinctif, soit les lectures plus méticuleuses mais qui exagèrent les discontinuités, et alimentent alors les procès en trahison ou en légitimité, et donnent une impression de dispersion ou d'unité factice. Jean-Marc Durand-Gasselin articule la diversité de ces penseurs à l'identité du projet d'origine: articuler données empiriques, enquêtes et approches plurielles des sciences humaines pour décrire au plus près la réalité sociale.
Parfois présenté comme le " Hegel de la social-démocratie " ou le dernier " grand philosophe européen vivant ", Habermas fait désormais partie du patrimoine de la pensée occidentale. C'est le penseur contemporain dont l'oeuvre est la plus importante et dont, en outre, les intervention dans la vie politique, pas seulement en Allemagne, mais à travers le monde, ont un poids considérables. Cette oeuvre a marqué un tournant dans l'histoire de l'Ecole de Franckfort : elle concerne non seulement la philosophie avec l'inauguration d'une pensée post-métaphysique, mais aussi les sciences sociales, la théorie du droit et la théorie politique, avec une défense de la démocratie libérale, dont l'importance est considérable aujourd'hui où se répand en Europe et ailleurs le concept de " démocratie illibérale ", avec la charge d'autoritarisme politique que cette notion d'illibéralité comporte. Le lien indissociable de la démocratie avec la liberté individuelle et collective, la défense d'une Europe véritablement démocratique qui doit mettre au centre de sa constitution le citoyen, la nécessité d'un tournant écologique de nos sociétés. Tels sont, parmi d'autres, les combats intellectuels d'Habermas. Ils sont au centre de ce numéro de Cités.
Pour comprendre l'importance de l'oeuvre de Rousseau, il est nécessaire de retracer la trajectoire de cette figure singulière et controversée, au coeur du XVIIIe siècle. Le lecteur est ici invité à voir comment Rousseau inaugure la forme la plus conséquente d'autocritique des Lumières, au point de se placer à l'épicentre de la modernité. Les Lumières en effet s'incarnaient à Paris dans les salons par un certain rapport à la culture et à la sociabilité mondaine, qui était devenu un modèle dans toute l'Europe. Réagissant à ce monde brillant de la conversation et des privilèges, Rousseau a explicité les formes de justification sur lesquelles il reposait, en a produit une critique radicale et en a proposé une alternative intellectuelle globale dans son anthropologie, sa politique, sa théorie de l'éducation, son roman et ses écrits autobiographiques.
Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n'existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom". Haute-Folie raconte la vie de Josef, un homme dont la famille a été frappée, alors qu'il venait de naître, par une série de drames qui ne lui ont jamais été rapportés. Peut-on être en paix en ignorant tout de sa lignée ? Où chercher la sagesse quand un feu intérieur nous dévore ? Qu'est-ce que la folie, sinon le pays des souffrances qui n'ont nulle part où aller ? Servi par un style fulgurant, ce roman cruel et lumineux explore la marginalité et les malédictions qui touchent ceux dont l'histoire est ensevelie sous le silence.
A travers 15 dilemmes redoutables, situés aussi bien dans notre quotidien que dans des futurs proches ou imaginés, ce livre met à l'épreuve nos certitudes et nos intuitions les plus profondes. Chaque situation force à trancher là où aucune solution ne permet de sortir indemne - là où décider signifie toujours renoncer. En croisant la pensée des grands auteurs classiques et contemporains avec des exemples issus de la science-fiction, de la culture populaire et de l'expérience ordinaire, Charlotte Peytour nous invite à philosopher autrement, de façon vivante et concrète. Ici, pas de bonnes réponses, mais des clés pour comprendre comment nous décidons, pourquoi nous hésitons et ce que chaque choix révèle de nous.
Ce livre réconcilie avec la base de la philosophie, et ça fait du bien. Loin d'être d'abord conçue comme de l'exégèse pointue, la philosophie existe parce qu'on l'a inventée pour répondre à des questions vitales. Parmi celles-ci : comment guérir de l'épreuve douloureuse d'exister, puisque vivre, tout simplement, ne va pas de soi ? Les philosophes, à travers l'histoire, ont apporté leurs réponses. La philosophie, dans ce livre, devient un guide de conduite formidable pour se réconcilier avec la vie.
Peut-on encore avoir recours à la pensée humaniste, cette philosophie lucide et joyeuse, inspirante et bienveillante, dans un monde où les repères sont à ce point brouillés ? Du XIVe siècle à nos jours, d'Erasme à l'espéranto, de Christine de Pisan à Bertrand Russell et de Voltaire à E.M. Forster, ce livre montre comment des femmes et des hommes d'hier et d'aujourd'hui, guidés par leur foi en la raison, ont placé l'amour de l'humanité tout entière au coeur de leur réflexion. Après son inoubliable Comment vivre ? , sur les traces de Montaigne, Sarah Bakewell nous convie à la découverte de la pensée libre, de son foisonnement d'idées et d'expériences, portées par une vision éthique de l'existence. Aujourd'hui plus que jamais, il s'avère urgent de s'inspirer de ces modèles d'humanisme.
Une autre histoire de la philosophie, qui redonne leur place aux femmes oubliées. En dépit de leur oubli et de leur effacement, les femmes ont contribué à l'histoire de la philosophie. Cet ouvrage vise à leur rendre justice, en mettant en avant leur pensée et leurs apports décisifs. Les auteures et chercheures qui ont collaboré à cette autre histoire de la philosophie ont consacré leurs travaux à faire connaître cette part oubliée de l'histoire de la pensée, d'Hypathie à Simone de Beauvoir, en passant par Rosa Luxemburg, Jeanne Hersch et Hannah Arendt, jusqu'aux débats récents après #Metoo. Laurence Devillairs et Laurence Hansen-Love analysent ce que la philosophie doit aux femmes, avec les contributions des philosophes Sandrine Alexandre, Annabelle Bonnet, Marie Chartron, Estelle Ferrarese, Geneviève Fraisse, Marie Garrau, Isabelle Koch, Catherine Larrère, Catherine Malabou, Maud M'Bondjo et Camille de Villeneuve. " Un ouvrage remarquable, tant par la qualité des coautrices que par son contenu et sa visée. " Libération