Extrait On peut écrire des livres en toutes sortes de lieux. Des mots inspirés peuvent pénétrer dans la cabine d'un marin à bord d'un navire immobilisé par les glaces d'un fleuve au milieu d'une ville ; et puisque les saints sont censés considérer avec bienveillance les humbles croyants, je me plais à imaginer que le fantôme du vieux Flaubert - qui croyait, entre autres choses, descendre des Vikings -aurait pu s'attarder avec un intérêt souriant sur les ponts d'un vapeur jaugeant deux mille tonneaux nommé l'Adowa, à bord duquel, bloqué le long d'un quai de Rouen par l'hiver inclément, fut commencé le dixième chapitre de La Folie Almayer. Avec intérêt, dis-je, car le bon géant normand à l'énorme moustache et à la voix tonitruante n'était-il pas le dernier des Romantiques ? N'était-il pas, dans sa dévotion solitaire à son art, presque ascétique, une sorte d'ermite littéraire semblable à un saint ... «"Il est enfin couché", dit Nina à sa mère en regardant les montagnes derrière lesquelles le soleil avait plongé...» Je me revois traçant sur le papier gris d'un bloc posé sur la couverture de ma couchette ces mots de la romantique fille d'Almayer. Ils évoquaient un coucher de soleil dans les îles malaises et s'étaient formés dans mon esprit en une vision hallucinée de forêts, de rivières et de mers que rien ne rapprochait d'une ville commerçante et néanmoins romantique de l'hémisphère nord. Mais à ce moment-là, ma disposition aux visions et aux mots fut interrompue brusquement par le lieutenant, un jeunot souriant et désinvolte, qui ouvrit bruyamment ma porte en s écriant : «Il fait bigrement chaud, ici !» Il faisait chaud. J'avais ouvert la manche à vapeur après avoir placé un récipient sous le robinet qui fuyait - car vous ignorez peut-être que l'eau passe là où la vapeur ne passe pas. Je ne sais pas ce que mon jeune ami avait fait sur le pont pendant toute la matinée, mais ses mains qu'il massait avec vigueur l'une contre l'autre étaient très rouges et me glaçaient, rien qu'à les voir. Il est resté à ce jour le seul joueur de banjo parmi mes connaissances, et comme il était aussi le fils cadet d'un colonel à la retraite, le poème de M. Kipling, par une curieuse association d'idées, me semble toujours avoir été écrit exclusivement pour sa personne. Lorsqu'il ne jouait pas du banjo, il adorait rester assis et examiner son instrument. Il procéda à cette affectueuse inspection et, après avoir médité un moment au-dessus des cordes sous mon regard inquisiteur et silencieux, il me demanda à brûle-pourpoint : - Qu'est-ce que vous griffonnez là tout le temps, si je puis me permettre ... C'était une question assez normale, mais je n'y répondis pas et me bornai à retourner mon bloc instinctivement comme pour le cacher : je n'aurais pu lui dire qu'il avait fait prendre son vol à la psychologie de Nina Almayer, à ses premiers mots au début du chapitre X et à ceux pleins de sagesse que Mme Almayer allait prononcer, tandis que tombait une nuit tropicale lourde de menaces. Je n'aurais pu lui raconter que Nina avait dit : «Il est enfin couché.» Cela l'aurait extrêmement surpris et il en aurait peut-être laissé tomber son précieux banjo. Je n'aurais pu davantage lui expliquer que le soleil de ma vie de marin se couchait lui aussi, au moment même où je décrivais l'impatience d'une jeune créature passionnée obsédée par son désir. Cela, je ne le savais pas moi-même, et je suis sûr de ne pas me tromper en disant qu'il ne s'en serait pas soucié, bien que ce fût un garçon charmant qui me traitait avec plus de déférence que nos situations respectives ne l'obligeaient.
« Pour les Blancs de la côte et les commandants de navires, il était Jim - rien d'autre. Evidemment, il avait une identité plus complète, mais il n'acceptait pas de l'entendre mentionner. Son incognito - qui était aussi percé qu'un tamis - ne visait pas à dissimuler une personne, mais un fait. Lorsque celui-ci traversait le masque, il quittait sans délai le port où il se trouvait et partait pour un autre, généralement plus loin vers l'Est.Jim en appelait à la fois aux deux versants de l'âme - celui qui regarde constamment la lumière du jour et celui qui, telle la face cachée de la lune, reste sournoisement tapi dans une obscurité perpétuelle, avec parfois seulement une furtive lueur brumeuse venant caresser ses bords.Son attitude mystérieuse me fascinait, comme s'il avait été un prototype de sa race, comme si la vérité obscure qu'il recelait était assez grave pour affecter la conception que l'humanité se fait d'elle-même. »J. C.Postface de Sylvère Monod.Notes Biographiques : Joseph Conrad, de son vrai nom Teodor Józef Konrad Korzeniowski h. Nalecz, né le 3 décembre 1857 à Berditchev (Ukraine - Empire russe) et mort le 3 août 1924 à Bishopsbourne (Kent - Angleterre), d'origine polonaise, il est considéré comme l'un des plus importants écrivains anglais du XXe siècle.
Jim est un officier épris de rêves héroïques qui traîne un lourd secret : dans le passé le jeune homme a dû abandonner lâchement un navire à la dérive condamnant ainsi les centaines de passagers au tumulte des flots... Son exil en Asie lui permettra-t-il de restaurer sa dignité ? Ou bien restera-t-il pour toujours un poltron, marqué à jamais par cette infamie... ...
Au gré des dynamiques de périurbanisation, de désindustrialisation, de renaissance, les petites villes rurales font figure de ressource pour le "bien vivre". Les parcours résidentiels et de vie des seniors y reflètent une grande diversité d'itinéraires. Réaliser une étude de cas sur Xertigny, commune à proximité d'Épinal, constituée pour moitié de surfaces agricoles et forestières, a pour but de se départir des idées reçues attachées au vieillissement et au monde rural pour saisir et rendre compte des pratiques et des représentations propres aux acteurs de ce territoire : élus, agents territoriaux, personnes âgées, bénévoles, professionnels de l'accompagnement, etc. Les Carnets de Territoires visent à révéler la diversité des territoires, des dynamiques d'acteurs et des enjeux de l'action publique locale, sous la forme de résultats de recherche ou d'études de terrain.
Les auteurs retracent, dans une perspective historique, les grandes étapes de l'histoire géopolitique de l'Occident, du XIX ? siècle à nos jours. Cet atlas met en lumière une nouvelle vision du monde, qui se révèle ainsi dans toute sa complexité". Pour agir sur le monde, il faut le comprendre. Et pour le comprendre, il faut voir évoluer ses acteurs dans la longue durée. D'où l'apport irremplaçable de cet Atlas stratégique consacré à l'essor puis au repli de l'Occident". Nicolas Baverez"Voici le premier atlas consacré au déclin de l'Occident. La démonstration du rôle de l'Asie orientale dans les origines du changement des rapports de force est saisissante, tout comme l'incapacité américaine depuis un demi-siècle à juguler les guerres irrégulières. La limpide cartographie de Roc Chaliand est d'une haute originalité". Régis Debray"Dans leur brillant Atlas stratégique, Gérard et Roc Chaliand déroulent le fil de ce que je nomme depuis quelques années la fin du monopole occidental de la puissance, et que d'autres, en Asie, vont jusqu'à qualifier de fin de la parenthèse occidentale (Kishore Mahbubani). Les auteurs y développent une version alternative indispensable de l'histoire mondiale des XX ? et XXI ? siècles, qu'illustrent des cartes originales et révélatrices des équilibres géopolitiques changeants". Hubert Védrine
Située à seulement 15 km de Bordeaux, la commune de Saint-Loubès est confrontée à d'importantes mutations démographiques induites par sa proximité avec la métropole girondine. Ce texte questionne les enjeux d'un projet d'aménagement inédit d'une petite ville périurbaine, reposant sur la construction du récit d'une "urbanité campagnarde" à l'aune de la transition socio-écologique. Les Carnets de Territoires visent à révéler la diversité des territoires, des dynamiques d'acteurs et des enjeux de l'action publique locale, sous la forme de résultats de recherche ou d'études de terrain.
1803, Caroline du Sud. Fille d'une riche famille de Charleston, Sarah Grimké aspire dès le plus jeune âge à accomplir de grandes choses. Lorsque, pour ses onze ans, sa mère lui offre la petite Handful comme esclave personnelle, Sarah se dresse contre ce système inhumain. Entre les fillettes naît alors une véritable amitié, qui grandit au fil des années. Guidée par ses idéaux mais surtout par son affection pour Handful, Sarah n'abandonnera jamais l'espoir d'affranchir son amie. Superbe ode à la liberté et au courage, L'Invention des ailes dépeint les destins entrecroisés de deux personnages inoubliables, à la force de caractère incroyable, unis par le même profond désir d'indépendance.
Après de premiers échanges d'une cordialité toute bourgeoise, deux voisines en viennent à se livrer une véritable guerre (chantage, insultes, incitation au divorce?) pour une histoire de lambris que l'une veut repeindre dans le hall de l'immeuble et l'autre pas. L'une d'elles finira par disparaître dans de mystérieuses conditions. Une nouvelle recrue d'un club de lecture est reçue par sa présidente qui lui en présente les membres, une à une. A mesure qu'elle raconte leurs goûts littéraires (gore, romance coquine) ainsi que leurs histoires intimes (insémination de l'une, morts suspectes des maris successifs de l'autre), elle distille son venin... Voici quelques exemples tirés de ces douze nouvelles empreintes d'un humour féroce. Des portraits cruels de femmes toutes plus névrosées les unes que les autres, qui sont aussi les révélateurs d'une société américaine aisée, qui tient à tout prix à se montrer sous son masque de perfection. Helen Ellis fait éclater les apparences et décrit la solitude de ces femmes au foyer, mais aussi le pouvoir qu'elles ont sur leur petit royaume ? leur appartement, leur club de lecture, leur immeuble, leur mari ?, allant parfois jusqu'à la pulsion criminelle? Une satire de notre époque qui contraint au bonheur et à sa représentation en toute circonstance.
Le passé n'est jamais mort. Il n'est même pas passé." (William Faulkner)Voici trente ans que Billie James n'a pas remis les pieds dans le Mississippi. Un sacré tempérament, quelques dollars en poche et son chien Rufus au bout de sa laisse, elle débarque à Greendale et s'installe dans une bicoque décrépite où vécut autrefois son père. Ce dernier, poète noir de renom, est mort de manière accidentelle alors que Billie n'avait que quatre ans. La petite fille était présente au moment du drame, mais n'en a conservé aucun souvenir.Alors que les voisins font preuve d'un comportement étrange, que des rumeurs circulent, laissant soupçonner une tout autre vérité quant à la mort du père de Billie, celle-ci mène son enquête, aidée par son oncle et un drôle d'olibrius universitaire. Ensemble, ils vont exhumer de lourds secrets, dévoilant peu à peu l'histoire de ses origines mais aussi, en toile de fond, celle d'un pays marqué par les blessures toujours à vif de la ségrégation.Campé dans le décor à la fois somptueux et inquiétant du Sud profond, le premier roman de Chanelle Benz fourbit les armes du polar pour nous raconter ce qu'a été - et ce qu'est encore - l'Amérique tourmentée par les spectres les plus sombres de son Histoire.Traduit de l'anglais par David FauquembergChanelle Benz, britannique et antiguaise d'origine, vit et enseigne aujourd'hui à Memphis, dans le Tennessee. Elle est diplômée de l'université de Syracuse, où elle a eu pour mentor l'écrivain George Saunders, qui a salué en elle " une nouvelle voix sidérante de la fiction américaine ", et a également étudié l'art dramatique à l'université de Boston. Après un virtuose premier recueil de nouvelles, Dans la grande violence de la joie (Seuil, 2018), elle signe avec Rien dans la nuit que des fantômes son premier roman.
Avant de s'engager dans l'armée iranienne pour combattre l'ennemi irakien, Amir Yamini était un playboy, qui passait le plus clair de son temps à séduire les femmes et exaspérer sa très pieuse famille. Cinq ans plus tard, sa mère et sa soeur le retrouvent, amputé de son bras gauche, dans un hôpital psychiatrique pour soldats traumatisés. Quasi amnésique, Amir est hanté par la vision d'une mystérieuse femme sans visage, au front orné d'un croissant de lune. De retour à Téhéran, le fils prodigue est tour à tour salué comme un martyr de la Révolution islamique et confiné dans sa chambre comme un fou dangereux. Avec la complicité de sa soeur, il s'évade en escaladant le mur de leur jardin et repart sur le champ de bataille à la recherche de celle qu'il surnomme « Front de lune », accompagné dans ce périple au fil de la mémoire par deux scribes perchés sur ses épaules - l'ange de la vertu et l'ange du péché - qui consignent depuis toujours son histoire. Avec cette épopée amoureuse, guerrière et poétique d'une inventivité exubérante, porteuse d'un regard subtil sur la société iranienne contemporaine et empreinte d'une sensualité tout droit héritée de la grande tradition des contes persans, le grand romancier iranien Shahriar Mandanipour signe une oeuvre forte, envoûtante et pleine d'humanité.