Le mot est sur toutes les lèvres, la chose dans bien des esprits : la guerre civile est le spectre qui aujourd'hui hante l'Europe - et l'Amérique du Nord. Qui l'eût dit, voici vingt ou quarante ans ? La guerre civile semblait devenue chose exotique. Les nôtres, sociales ou religieuses, relevaient du passé. En plein Mai 68, le général De Gaulle agitait l'épouvantail d'une "chienlit" puérile, sinon honnête. Dans la France bien moins agitée de 2025, pas un politique qui ne nous menace de guerre civile et qui, prétendant nous en prémunir, ne lui donne corps et crédibilité. Nous avons, il est vrai, la mémoire courte. Au cours des deux derniers siècles, rares sont les sociétés à n'avoir pas connu ce type d'affrontements. Dès la fin de la guerre froide, après deux conflits mondiaux, on a vu ressurgir des guerres à la fois civiles et militarisées, nationales et internationales. Après 1968, des groupes révolutionnaires rêvaient d'en précipiter le déclenchement. De nos jours, ce sont les droites extrêmes, aux Etats-Unis en particulier, qui préparent l'implosion. La fiction, comme elle sait le faire, a anticipé ou accompagné cette revenance : romans et films se sont multipliés qui dépeignent les formes brutales que pourraient prendre nos futures guerres civiles. Danger imminent ? Fantasme complaisant ? Dans ce numéro, coordonné par Laurent Jeanpierre, des philosophes, des historiens, des politistes, des juristes, des anthropologues nous aident à clarifier les termes de la question.
Alors que l'ébranlement politique initié fin octobre 2018 continue de se propager semaine après semaine, cet essai en propose une lecture décentrée. Non pas une explicitation de ses causes et de ses raisons d'être, mais une mise au jour de ses potentialités, soutenues par certaines tendances plus lourdes dans l'histoire récente des mouvements sociaux. Inédite dans ses formes d'action et dans son efficacité politique, la mobilisation des gilets jaunes est à la fois l'expression dernière d'un ancien régime de contestation et l'annonce de sa mutation, après l'affaiblissement, la fracturation et la décomposition des syndicats et de l'ensemble de la gauche et de l'extrême-gauche. Comme le mouvement des places ou des ZAD, mais à partir d'une composition sociale et politique distincte et d'un ancrage territorial plus fort, elle fait aussi de la localité la nouvelle scène cardinale de la politique extra-parlementaire. Elle engage donc à une réflexion historique et théorique sur les formes instituantes que pourraient prendre des gouvernements autonomes à cette échelle (municipale ou de quartier) et sur leurs liens éventuels avec une politique écologique conséquente, à l'ombre de la catastrophe climatique annoncée. La leçon des gilets jaunes est alors la suivante : la politique de la Commune, ou des communes, n'est pas qu'une lubie d'anarchistes et de révolutionnaires sans révolution. C'est un appel venu du futur auquel les mouvements sociaux à venir auront à répondre.
Le rapport ambivalent que nous entretenons à l'égard du possible est révélateur des difficultés à transformer en profondeur la société. Exalté par le capitalisme sous la forme du potentiel, confondu avec le désirable par ceux qui lui opposent des alternatives, le " possible " n'est, pour la plupart, qu'une chimère, quand il n'est pas le paravent de la destinée. Face à la délimitation et à la préemption des possibles qu'opère tout pouvoir, nous ne pourrons rouvrir l'horizon qu'en portant un autre regard sur les possibilités latentes qu'enferme le réel. Ni prophétie, ni programme, prévision calculée ou utopie de papier, la perspective du possible proposée dans cet ouvrage entend dénaturaliser l'avenir en prenant au sérieux les potentialités du présent. Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre renouvellent ainsi une tradition de pensée qui, puisant dans les oeuvres de Marx et de Weber, inspire la sociologie et la théorie critique depuis leurs origines. Ils montrent sa fécondité pour cartographier les possibles avec rigueur et penser stratégiquement la question de leur actualisation. Le dernier siècle a séparé et souvent opposé l'utopie, les sciences de la société, la critique sociale et l'émancipation, pourtant unies chez les socialistes révolutionnaires. Il s'agit de les rassembler à nouveau pour restaurer les conditions de l'espérance. Tel pourrait bien être, aujourd'hui, l'antidote à la fois savant et politique à l'impuissance de la critique et des gauches.
Sans équivalent par son approche de longue durée (des lendemains de la Révolution jusqu'à nos jours), cette somme retrace l'histoire de la France contemporaine au prisme des idées qui l'ont transformée et qui s'y sont affrontées. S'efforçant de combiner tout à la fois les approches sociales, culturelles, politiques et symboliques, portant une attention particulière aux espaces de production et de diffusion des idées, elle donne à lire une histoire de la vie intellectuelle entièrement décloisonnée et renouvelée. Ce premier tome couvre une période qui s'étend de 1815 à 1914. A la conquête des libertés d'expression et à l'imbrication forte entre monde intellectuel et champs politique et religieux (1815-1860) succède une phase d'autonomisation collective des intellectuels qui luttent entre eux pour définir les valeurs d'une société en pleine mutation (1860-1914).
Sans équivalent par son approche de longue durée (des lendemains de la Révolution jusqu'à nos jours), cette somme retrace l'histoire de la France contemporaine au prisme des idées qui l'ont transformée et qui s'y sont affrontées. S'efforçant de combiner tout à la fois les approches sociales, culturelles, politiques et symboliques, portant une attention particulière aux espaces de production et de diffusion des idées, elle donne à lire une histoire de la vie intellectuelle entièrement décloisonnée et renouvelée. Ce deuxième tome s'étend de 1914 à 1962 et se penche sur une période qui consacre la valeur de l'engagement des intellectuels dans les combats politiques de l'époque, de la Première Guerre mondiale à la guerre d'Algérie.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.