Souvent considéré comme allant de soi, et parent pauvre des études sur le genre en Afrique, la masculinité se fabrique et s'exprime de manière à la fois perpétuelle et peu visible, dans l'opacité du quotidien. Les contributions réunies dans ce numéro en décèlent les formes ordinaires ou plus spectaculaires et analysent la façon dont se construisent les rôles et les statuts qui lui sont associés. A l'inverse d'une idée répandue, les hommes ne détiennent ni naturellement ni uniformément une position dominante à l'égard des femmes. Le pouvoir est inégalement réparti à l'intérieur même du groupe des hommes, selon par exemple le statut social ou la place dans la structure de parenté ; le facteur générationnel en particulier joue un rôle déterminant dans la définition du genre. Cette logique apparaît aussi au travers des violences masculines, dont les bon rues sont non seulement les auteurs mais aussi souvent ceux contre lesquels elles s'exercent. De plus, les identités de genre ne sauraient se réduire au modèle binaire masculin féminin : des représentations oscillant entre catégories apparentées au féminin et figures masculines inachevées caractérisent certains hommes, considérés comme n'en étant pas tout à fait ; il en va de même poco- les femmes qui parfois sont estimées ou s'estiment " masculines ". Si la construction du masculin s'effectue en grande partie en relation avec le féminin, elle est aussi redevable d'une pluralité de figures et de principes de division au sein même du groupe des hommes. Bien qu'une forme dominante cherche souvent à s'imposer comme la seule légitime, le réalisme empirique des études réunies dans ce numéro montre qu'elle n'y parvient pas toujours.
Fondée en 1989 sur un modèle américain, l'association Act Up Paris a choisi de faire du sida un enjeu de lutte politique en même temps que l'objet d'une mobilisation homosexuelle. Malgré de nombreuses réactions sceptiques ou hostiles, jugeant cette importation inopportune dans le contexte français, Act Up va progressivement se révéler un acteur central tant du mouvement gay et lesbien, pour devenir l'un des groupes contestataires les lus remarqués en France ces deux dernières décennies. A partir de nombreux témoignages et d'un travail de terrain ethnographique inédit, cet ouvrage rend compte des conditions et des conséquences de ce succès, en retraçant l'histoire d'Act Up et, à travers elle, celle de milliers d'hommes et de femmes homosexuels qui ont eu à affronter l'épidémie, individuellement ou collectivement, depuis le début des années 1980. Il éclaire l'engagement spécifique de l'association, seule en France à se réclamer d'un " point de vue homosexuel " sur le sida. L'auteur révèle la logique des " actions publiques " d'Act Up, de la violence qui leur est souvent imputée, du lien intime qui les unit à la question de la mort. Il analyse les changements induits par l'apparition de nouveaux traitements de l'infection à VIH. Il montre aussi que les positions controversées adoptées par l'association sur les comportements sexuels des gays traduisent les tensions générées par la normalisation en cours de l'homosexualité et sa contestation.
Broqua Christophe ; Busscher Pierre-Olivier de ; J
Des milliers de personnes défilent, la rue est noire de monde. En tête du cortège, déployée sur toute la largeur du premier rang, une banderole noire avec, en lettres blanches, cette injonction : " Arrêtez le sida ! " La scène tranche avec ce que les campagnes antituberculeuses ou anticancéreuses donnaient à voir. De fait, l'épidémie de sida suscite des formes de réactions sociales et politiques dont le caractère ouvertement contestataire est sans équivalent, au XXe siècle, dans l'histoire de la lutte contre les maladies. Mais, si la mobilisation fait descendre dans la rue des milliers de manifestants, elle ne renoue pas pour autant avec les émeutes populaires qui marquaient souvent les grandes épidémies des siècles passés. L'angoisse et la colère sont bien là, mais canalisées dans un mouvement de masse structuré par des associations militantes qui prennent la défense des personnes atteintes et de tous ceux que l'épidémie menace. C'est l'histoire de ces associations militantes qui donne sa trame à cet ouvrage. En retraçant leur genèse, la dynamique de leur développement, l'évolution de leurs relations avec le champ médical, les pouvoirs publics et les médias, les auteurs s'attachent à comprendre ce qui a fait la spécificité politique de la lutte contre le sida en France.
Marseille est un laboratoire privilégié. La crise actuelle de son modèle de développement économique est aussi celle de son territoire. Aussi la mise en cause de ses équilibres spatiaux appelait-elle tant une lecture historique de la genèse des structures urbaines qu'une lecture géographique des distributions sociales et spatiales d'aujourd'hui. C'est à cette double démarche que répond ce livre. D'une part, en analysant les dimensions synchroniques des activités économiques et démographiques inscrites dans une morphologie urbaine socialement structurée. D'autre part, en construisant le modèle génétique de l'articulation entre division sociale et trame matérielle de la ville : un modèle " libéral ", fruit de stratégies et de conduites, tôt établi au XIXe siècle, porteur d'effets de longue durée, et qu'échoue à altérer une haussmannisation manquée. L'interaction entre modes d'agir et formes urbaines, entre continuités et discontinuités temporelles, a fait de Marseille un cas d'école : division sociale, morphologie, croissance y sont étroitement liées, dans l'espace comme dans l'histoire. La ville se lit dans les principes tant de sa construction sociale que de sa division sociale. La première est le produit d'une création urbaine portée par des groupes, propriétaires, négociants, entrepreneurs immobiliers, animés par des projets mais aussi soumis à des contraintes, des compromis et des ratages. La seconde dessine des oppositions, entre équerre des beaux quartiers, de Longchamp au Prado, et faubourgs industriels, ville et port, nord et sud, avec la Canebière comme frontière, oppositions qui sont autant de composantes historiquement situées d'une structuration sociale du territoire, Dans un double refus du postulat écologique, pour qui la conduite des hommes est subordonnée à l'influence du milieu, et du postulat sociologiste, pour qui la société se projette simplement et immédiatement sur un sol quasiment vierge, l'ouvrage de Marcel Roncayolo est ainsi exemplaire pour les trois modèles qu'il propose, de genèse historique de la ville contemporaine, d'interprétation des relations entre territoire et société, et de mobilisation croisée des démarches de la géographie et de l'histoire.