Le numéro s'ouvre sur la traduction, par Camille Abettan, d'un texte de Ludwig Binswanger intitulé "Evénement et vécu", initialement paru en 1931. Binswanger y répond à un article d'Erwin Straus paru l'année précédente, et s'intéresse à la relation qui existe entre la survenue d'un événement et la façon dont il est vécu, c'est-à-dire le sens qu'il revêt pour le sujet qui l'éprouve ; ce débat avec E Straus lui fournit l'occasion de préciser quelques-uns de ses concepts essentiels, ainsi que de situer sa propre démarche par rapport à celle de Heidegger et par rapport à la psychanalyse. Le numéro se poursuit avec un dossier thématique intitulé "Questions kantiennes", qui aborde successivement la philosophie kantienne de la connaissance, de la morale et de la religion. Dans "Un principe caché de l'Analytique transcendantale", Brice Halimi s'interroge sur l'équivalence, posée par Kant, entre l'universalité et la nécessité comme critères d'une connaissance a priori, et tente de montrer que cette corrélation n'est jamais réellement justifiée, bien qu'elle soit mise à contribution dans plusieurs passages essentiels de la Critique : en particulier, elle fonde l'homogénéité des mathématiques et de la physique pure, ainsi que la double valeur, à la fois formelle et générale, accordée à l'unité de l'aperception. L'article analyse ces deux cas, puis deux autres aspects de la corrélation entre universalité et nécessité, dont il montre le statut de principe de l'Analytique transcendantale. Dans "Les intentions morales au croisement de l'universel et du singulier", Raphaël Ehrsam nous invite à relire la morale kantienne, qui est souvent associée à une thèse peu plausible - à savoir que la propriété d'"être moral" caractériserait de manière première les intentions des agents, et non leurs actions - et à une difficulté - à savoir que l'universalité et la formalité de la loi morale rendraient impossible la détermination de devoirs relatifs à la singularité des situations. Contre ces deux thèses, l'auteur soutient à l'inverse que, pour Kant, l'évaluation morale enveloppe un rapport fondamental aux actions, et que les devoirs particuliers incluent une référence implicite à des contextes d'application valant comme standards et paradigmes - cc qui le conduit à réaffirmer la nature essentiellement réfléchissante de tout jugement moral. Enfin, dans "Autonomie et reconnaissance chez Kant", Hedwig Marzolf montre que le besoin de reconnaissance chez les hommes, que Hegel érige en "motivation morale originaire", n'a pas été méconnu par Kant, mais que ce besoin lui est d'emblée apparu sous un aspect problématique, à savoir comme l'origine d'un mal - qu'il évoque dans la troisième partie de La Religion dans les limiter de la simple raison. Dans cette pathologie de la reconnaissance se joue en même temps la beauté du monde moral, par laquelle nous pouvons nous reconnaître en lui ; et le remède à cette pathologie résiderait en définitive hors de la morale, dans la figure religieuse du Christ, "ami de l'homme".
Discours, parcours, et freud. Les essais recueillis dans ce volume s'échelonnent de 1920 à 1956 et sont suivis des Souvenirs sur Freud ; ils retracent, en une série de discours entrelacés, le parcours suivi par le fondateur de la Daseinsanalyse, qui tout à la fois se sent questionné par la psychanalyse et la questionne dans ses présupposés, en philosophe et en psychiatre.Freud écrivit un jour à Binswanger : "Nous ne pouvons probablement pas établir de dialogue entre nous et il se passera des siècles avant que notre querelle soit close." Pourtant, ce dialogue impossible, ils n'ont cessé l'un et l'autre de le maintenir.
Rêve et existence occupe une place tout à fait singulière à l'intérieur du corpus binswangerien, de ce vaste ensemble d'articles, conférences et ouvrages par lesquels la Daseinsanalyse avait déjà atteint son plein développement en 1954, au moment où parut la première traduction en français de ce texte accompagnée d'une longue introduction signée Michel Foucault. Si dans les années vingt le psychiatre suisse avait consacre ses efforts à la question du statut épistémologique de la psychologie et de la psychiatrie, avec cet essai de 1930 il exprimait pour la première fois l'ambition philosophique de conjuguer l'analytique phénoménologique de Heidegger avec la psychopathologie. On trouvera ici une nouvelle traduction de cet essai qui représentait en quelque sorte, aux yeux de Binswanger lui-même, le manifeste programmatique de la Daseinsanalyse.
Avec Sur la fuite des idées, publié en 1933, Binswanger a jeté l'une des bases de ce qui était en train de naître et allait devenir la Daseinsanalyse (l'analyse de l'existence) en psychiatrie. C'est de cet ouvrage, devenu un classique dans les pays de langue allemande, qu'est enfin proposée une traduction française. Consacré, à travers l'analyse phénoménologique de la fuite des idées, à l'étude de l'être-au-monde propre de l'être maniaque, ce livre garde aujourd'hui, malgré les outrages du temps - les " mutations " historiques de notre culture -, toute sa portée révolutionnaire et ce, à double titre. D'une part, il s'impose la consigne de tenter de pénétrer le phénomène de la manie de l'intérieur, en considérant toujours le malade comme un être humain, singulier, et sans ramener d'avance son comportement à des troubles de telle ou telle fonction (vitale, psychophysiologique, neurologique, cognitive, etc.) érigée en unité de mesure. D'autre part, requérant pour cela la phénoménologie (Husserl) et la métaphysique (Heidegger, Häderlin), il place les phénoménologues et les philosophes devant la tâche difficile de réévaluer et de remanier leur théorie et leur pratique. En ce sens, Sur la fuite des idées est destiné tant au public intéressé à la psychopathologie qu'à celui concerné par la phénoménologie et la philosophie. Il s'agit en effet chaque fois, pour Binswanger, non pas de " guérir " par tel ou tel système thérapeutique, la " maladie " qui serait en soi un processus indépendant, mais de comprendre l'homme malade, et ainsi, d'être en mesure de prendre soin de lui. De la sorte s'ouvrent de vastes horizons pour le travail d'élaboration d'une anthropologie phénoménologique et philosophique.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
Ce n'est qu'une fois rassemblés dans leur intégralité que les neuf livres constituant le projet Homo Sacer prennent leur véritable signification. Le jeu des renvois internes, la reprise et le développement des thèmes abordés composent une vaste architecture, articulée en quatre sections. La première dresse le programme d'une mise en question de toute la tradition politique occidentale à la lumière du concept de vie nue ou de vie sacrée : Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997) ; la seconde développe ce programme à travers une série d'enquêtes généalogiques : Etat d'exception (2003), La Guerre civile. Pour une théorie politique de la Stasis (2015), Le Sacrement du langage (2009), Le Règne et la Gloire (2008), Opus Dei (2012) ; la troisième soumet l'éthique à l'épreuve d'Auschwitz : Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1999) ; la quatrième élabore les concepts essentiels pour repenser depuis le début l'histoire de la philosophie occidentale : forme de vie, désoeuvrement, pouvoir destituant (De la très haute pauvreté, 2011, L'Usage des corps, 2015).
La deuxième conférence internationale sur le sens et l'usage du mot " communisme ", organisée à l'initiative d'Alain Badiou et de Slavoj Zizek, s'est tenue à la Volksbühne de Berlin au mois de mars 2010.Après le succès de la conférence inaugurale de Londres, l'année précédente, il s'agissait cette fois d'ouvrir les débats à l'expérience et à la réflexion de philosophes venus d'autres régions du monde, et en particulier des pays de l'ancien bloc soviétique. Leur apport à la définition d'une idée renouvelée du communisme contribue ici de façon déterminante à ce que ce mot retrouve sa place et son aura dans les débats philosophiques qui touchent au problème de l'émancipation. " On le verra, toutes les interventions sont tendues entre deux périls. Le premier est qu'au nom de ce qu'a comporté de Terreur la figure des Etats qui s'en sont réclamé au XXe siècle, on finisse par ne réhabiliter le mot "communisme" qu'au prix d'une idéalisation totale de sa signification, éloignée de tout principe de réalité [ ... ]. Le second est qu'au nom des réalités politiques et économiques contemporaines [...], on finisse par faire du mot "communisme" l'index noble d'un opportunisme activiste ".
Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.